La preuve par trois – nouvelles du confinement – 14

« Stéphane Kraponne, 16 ans, retrouvé mort dans la forêt de Boileau, ce matin. Selon les premiers éléments de l’enquête, il s’agit d’un meurtre à l’arme à feu. »

*

Jérôme et Simon Bouilly, 45 et 47 ans, patientent devant le lavomatic. Ce local a depuis longtemps dépassé sa fonction première de lavage. Il est devenu le centre vivant de la banlieue. Certains endroits possèdent une place, une fontaine pour lieu de rendez-vous. Ici, c’est le lavomatic. Il est le cœur du quartier, qui vit au rythme de ses battements de tambour. A l’heure des réseaux sociaux, il est un véritable forum dans lequel tous les sujets sont abordés, aimés, et partagés. La moindre information, la plus petite rumeur se propagent dans ce lieu, tandis que valsent les chaussettes, tintent les piécettes, tonnent les machines.

Jérôme et Simon Bouilly patientent devant le lavomatic depuis, déjà, un moment. Le temps d’un cycle et demi de machine, lavage à 60°, linge normal. Ils ne rentrent pas. Ne se mêlent pas au flux de personnes et d’échanges. Ils attendent, c’est tout, et justifient leur présence à l’extérieur en grillant cigarette sur cigarette. Sous prétexte de préserver la flamme du briquet, ils tournent parfois la tête en direction de l’intérieur du local, révélé par de grands murs vitrés. Le temps passe, les gens viennent, lavent, parlent, partent, à l’exception d’un jeune homme. Seul, silencieux, il se contente de fixer depuis trois quart d’heure déjà, dos à l’entrée, le contenu de sa machine.

Les autres arguent, draguent, lui regarde ses affaires passer et repasser, parfois changer de couleur à la faveur d’un sweater indigo. Un quart d’heure plus tard, à bout de cigarettes, de paquets de cigarettes, les deux hommes se regardent d’un air entendu et s’éloignent.

*

Mohammed Ahmadi, 16 ans, reste immobile dans le lavomatic. Il vient de voir le reflet des deux hommes disparaître sur la vitre de la machine. Il patiente encore quelques minutes, par principe, puis se risque à tourner la tête pour confirmer cette absence de réflexion. Au dehors, une lumière rasante, quelques voitures garées, un sac plastique s’agitant dans un tourbillon. Personne.

Il arrête la machine qui sèche depuis bien trop longtemps et sort ses vêtements brûlants qu’il fourre dans un sac. Au dehors, toujours personne. D’un pas rapide, il se dépêche de rentrer.

Il les percute au premier tournant. D’un geste plaqué au mur, chaque homme tient d’une main ferme l’une de ses épaules.

« Je sais rien, gémit-il.

– Tu ne sais même pas ce qu’on va te demander, répond fermement Jérôme Bouilly.

– Je sais très bien, affirme Mohammed d’un ton nerveux. Vous enquêtez sur le meurtre de Stéphane. (Il fixe Jérôme)  Le pote de ton fils (il regarde Simon) de ton neveu. Vous voulez savoir si j’y suis pour quelque chose.

– Alors ? Tu y es pour quelque chose ? demande Simon.

– Non, bien sûr que non, fait Mohammed en gémissant presque. Pas plus que Jérémie, d’ailleurs.

– Pourtant vous ne vous voyiez plus en ce moment, reprend le premier. Vous étiez toujours fourré ensemble auparavant. Stéphane, mon fils Jérémie, et toi. Vous avez fait les quatre cent coups ensemble, et certains coups étaient bien plus graves que d’autres. Ça fait six mois que vous aviez coupé les ponts. Pourquoi ? »

Mohammed les regarde en silence. Oubliant toute sa peur, il s’écrit soudain :

« Putain, Jérôme, j’ai coupé les ponts parce que j’en avais marre des embrouilles de ton fils. Ça allait trop loin. Des flingues, précise-t-il, presque incrédule. Ils s’étaient procurés des flingues, vous vous rendez comptes ? On n’était pas des anges quand on opérait à trois, mais là, c’était devenu infernal.

– Jérémie et Stéphane aussi avaient arrêté, reprend Simon avec rudesse. Ça faisait deux mois qu’ils essayaient d’être clean. Ne les jugent pas.

– Ouais, répond Mohammed. Et maintenant Stéphane est mort et Jérémie est accusé du meurtre de son ami. Ils ont vraiment suivit le droit chemin.»

Jérôme et Simon, simultanément, se crispent.

« Mon neveu n’a rien fait, murmure Simon en serrant les dents.

– Il n’a rien fait, continue Jérôme, et on va le prouver. Tu vas nous aider pour ça.

– Comment ?

– Tu retournes au lavomatic, dit Simon. Tous les jours. Je m’en fous si tu dois te rouler dans la boue pour avoir assez de vêtements sales. Tu captes les rumeurs. Tout ce qui se dit, sur Stéphane, sur n’importe quoi, tu enregistres, puis tu viens nous le rapporter.

– J’ai quoi en échange ? demande Mohammed, méfiant. »

Le second homme le regarde sentencieusement. Il sort de sa poche un sac plastique rempli de pièces de monnaie.

« De l’argent pour les machines. »

*

Jérôme et Simon Bouilly sont dans la voiture de Jérôme. Ce dernier conduit, l’autre occupe la place du mort, le silence qu’ils partagent est du même nom. Ils savent où aller, pourraient s’y rendre en quelques minutes mais Jérôme fait quelques détours pour partager ce mutisme nécessaire, suivi d’une discussion essentielle :

« Qu’est-ce que t’en penses ?

– Mohammed est flippé. Ça n’en fait pas un coupable.

– Et puis il faut trouver le motif.

Taciturne, Simon hésite.

« Ils se sont engueulés, il y a six mois, à cause de l’histoire des flingues. Il y a peut-être d’autres éléments qu’on ne connait pas encore. On doit creuser.

– On n’a pas beaucoup de temps, dit Jérôme d’un ton tendu. Mon fils est en garde à vue pour un meurtre qu’il n’a pas commis et je ne vais pas pouvoir supporter cette situation très longtemps…  vu comme la police l’a dans le nez, il faut se dépêcher.

– Pas besoin de me le rappeler ! hurla presque Simon. Jérém’ est mon neveu, mais tu sais bien que je le considère comme mon fils.»

Le silence revient, quelque seconde à peine, avant que Jérôme ne le brise d’une voix soudain faible :

« Quand je pense à tout ce qu’on a fait pour qu’il s’en sorte… qu’il puisse avoir une nouvelle vie… et maintenant il risque de partir en prison… »

Simon pose une main fraternelle sur l’épaule de Jérôme et dit :

« On trouvera le bon coupable. On fera tout pour innocenter ton fils, je te le promets.»

*

Isabelle Kraponne, 43 ans, attend sur le perron de sa maison. Il s’agit d’une résidence de banlieue, acquise en commun il y a dix-sept ans, mais qu’elle rembourse seule depuis seize, année de son accouchement et de sa séparation. De nombreux résineux parsèment les alentours de son habitation, prémisse de la forêt de Boileau.

Isabelle Kraponne attend sur le perron de sa maison depuis quelque temps déjà, mais un bruit de moteur qu’elle connait bien lui annonce qu’ils arrivent. Un créneau et deux portes qui claquent plus tard, Jérôme et Simon Bouilly s’approchent. Elle les embrasse l’un après l’autre, longuement. D’une voix douce, elle ajoute :

« Venez… il faut prier ».

Jérôme n’est pas croyant, Simon n’est pas chrétien, ils enlèvent néanmoins manteaux et vestons qu’ils posent à l’entrée. Tandis que Isabelle quitte la pièce pour aller chercher un cierge, ils s’agenouillent dans la petite pièce dans laquelle elle passe ses journées depuis la découverte du cadavre de son fils.

Cierge allumé, ils joignent leurs mains dans une prière commune. Isabelle, les yeux clos, murmure des phrases inintelligibles qui la font frissonner, tandis que la bougie saigne, et que les gouttes tombent sur le support de métal. Cette pluie durcit, forme un monticule de cire qui a le temps de refroidir avant qu’Isabelle n’ouvre les yeux. Elle semble plus apaisée. Elle se lève, éteint le cierge d’un doigt humecté de salive et leur demande :

« On recommence. Récapitulez tout ce qu’on sait. N’épargnez aucun détail. Je suis prête. Partez du principe que je ne connais pas la victime.

Jérôme s’éclaircit la voix et commence :

« Stéphane Kraponne a disparu il y a une semaine. Au début, les autorités pensaient à une fugue et une première enquête a été menée. La découverte de son… (Jérôme hésite, Isabelle insiste du regard) corps, il y a trois jours, dans la forêt de Boileau, par un chien domestique, nous prouve qu’il a été assassiné de deux balles tirées à bout portant. L’autopsie révélera que le meurtre a eu lieu le jour exact de sa disparition et qu’il s’est déroulé dans la forêt. Le corps n’a pas été amené jusqu’à la forêt. Il semblerait que Stéphane s’y soit rendu de son plein gré, puisque il n’y a aucune trace de lutte. »

Simon prend le relais :

« Un autre élément, que tu nous as précisé par la suite, est essentiel : une journée avant sa disparition, tu as eu le sentiment que quelqu’un s’était infiltré chez toi. Juste une impression, rien de plus. Mais rien n’a été volé ni déplacé, alors tu n’y as prêtée attention… jusqu’à la disparition de ton fils. »

Il conclue.

« Voilà tous les éléments dont nous disposons.»

Isabelle fixe Jérôme droit et lui demande :

« Quel est le principal suspect ? »

Jérôme soutient son regard un instant, puis baisse les yeux.

« Mon propre fils, le neveu de Simon, Jérémie Bouilly. Il n’a aucun alibi car au moment supposé des faits, il traînait dans la rue. Quant au mobile, le quartier savait qu’il y avait des tensions entre ton fils et le mien depuis plusieurs semaines, mais personne n’en connaissait la raison. » Il lève les yeux. « Moi non plus. »

Il laisse passer un nouveau silence, puis continue.

« Je sais que mon fils n’est pas un meurtrier. Je. Le. Sais, insiste-il. C’est pourquoi avec Simon, nous faisons une contre-enquête, en parallèle de la police qui semble bien pressée de tout coller sur le dos de mon fils.

– Il y a un autre suspect, reprend Simon, Mohammed Ahmadi. Le troisième élément du trio qu’ils formaient depuis des années. Depuis six mois, Mohammed avait pris ses distances, sans qu’on en sache vraiment la raison. Là encore, on ne le lâche rien. On finira par savoir. On fera la lumière sur toutes les zones d’ombre de cette histoire, je te le promets.»

Jérôme saisit soudain les mains d’Isabelle, et conclut :

 « A nous trois, nous apporterons la preuve que mon fils n’est pas un meurtrier et nous révélerons le véritable coupable. Je te le promets»

*

Jérôme et Simon Bouilly dorment, l’un sur un lit, l’autre sur le canapé de la même pièce, dans le studio qu’il partage désormais. Une semaine s’est écoulée depuis leur première rencontre avec Mohammed. Depuis, le rituel est inchangé. Recherche d’information, pièces de monnaie, prière, cierge, cire, résumé de l’histoire. Mais les éléments tardent, et les pièces de monnaie fondent, la cire s’accumule, les machines tournent et les  nuits sont agitées.

Le coup de téléphone, à deux heures du matin, ne les tire donc que d’un sommeil léger. Jérôme jette un coup d’œil, « Isabelle Port. », et répond d’une voix pâteuse malgré la nuit presque blanche.

« Quoi ?

– C’est moi. J’ai quelque chose de très important à vous dire. Venez vite.

– A deux heures du matin ?

– Ça concerne l’enquête. Et sa résolution. J’ai trouvé quelque chose.»

Jérôme a déjà bondi de son lit, réveillant Simon à coup de claques. Il répond néanmoins « on arrive », en forçant un bâillement fatigué, histoire de maintenir l’illusion d’une certaine nonchalance.

*

Jérôme et Simon Bouilly sont – encore, dans leur voiture, conducteur, place du mort, silence du même nom. La différence se fait dans la nuit ocre qui les entoure, lacéré par ses phares de routes. Cette fois, pas un mot ne vient couvrir le bruit du moteur. Une atmosphère de plomb, nappé d’inquiétude, dans une nuit de la même consistance.

*

Isabelle Kraponne attend sur le perron de sa maison. Elle entend le bruit de moteur, plus nerveux que la dernière fois. Ou alors, simplement, le silence apporte une résonnance inédite à ces chevaux de métal. Tout cela n’est pas très grave, se dit-elle. Créneau, portières, elle s’approche d’eux et les embrassent, longuement. La bouche fendue d’un sourire, elle annonce ensuite :

« Il faut prier ».

–  Maintenant ? dit Jérôme, énervé. A deux heures et demi du matin ? Tu ne veux pas plutôt nous dire pourquoi tu nous a fait venir ?

–  Non non, fait Isabelle en secouant la tête de manière aérienne. Il faut prier. Comme à chaque fois. C’est très important.

Sans ajouter un mot, ils défont leur manteau, qu’ils posent à l’entrée. Comme à chaque fois. Ils entrent dans la pièce qui semble contenir de plus en plus de crucifix. Isabelle part chercher un cierge neuf qu’elle pose sur un autel miniature arrivé en cours de semaine. Ils se mettent côte à côte et, mains jointes, restent ainsi durant presqu’une heure, tandis que la bougie saigne de cire, entaillé par cette flamme chancelante. Aucun bruit, à part quelques voitures égarées, n’interrompt le silence de cette prière dans laquelle les paroles d’Isabelle ressemblent à des babillages de plus en plus confus, d’où émergent uniquement quelques « pater » et autres « filius » à peine compréhensibles.

Après une éternité, elle se lève enfin et dit :

« Qu’est-ce que tu voulais nous dire ? demande Jérôme.

– J’ai résolu l’énigme, dit calmement Isabelle.

– Tu veux dire que tu sais qui a… tué Stéphane ?

– C’est plus compliqué, fait Isabelle en secouant encore la tête. Beaucoup plus compliqué…

– Plus compliqué ? Qu’est-ce que tu…

– Pas ici.

– Pas ici ? »

Le regard d’Isabelle se pose sur eux, mais semble les traverser

« Il faut retourner dans la forêt. Là où tout a commencé.

– Tu veux aller dans la forêt de Boileau à trois heures du matin ?

– Oui. Avant que le soleil ne se lève. S’il fait jour, plus rien ne sera pareil. Je dois vous montrer quelque chose là-bas. Vous comprendrez. Venez. »

*

Jérôme, Simon Bouilly, ainsi que Isabelle Kraponne, se trouvent dans la voiture de Jérôme. Conducteur, place du mort, passager arrière, au silence habituel des deux hommes s’ajoute celui d’Isabelle. Une autre tonalité de vide, bercé par le mince filet de bruit du moteur. Les arbres se multiplient, l’obscurité devient sylvestre. Au bout de quelques minutes forestières, sur une indication de Stéphane sur son épaule, Jérôme s’arrête. Ils sortent, trois portières claquent dans la nuit. Sans dire un mot de plus, Isabelle s’enfonce dans l’obscurité tandis que Jérôme et Simon tentent d’éviter les racines à coup de lumière de Smartphone

« On s’éloigne du lieu du crime, remarque Simon, évitant une branche basse.

– Je ne vais pas sur le lieu du crime. Vous allez comprendre.. »

Au bout d’un moment, enfin, ils s’arrêtent. Un léger vent fait bruisser les dernières feuilles d’automne. Isabelle se tourne vers eux. L’unique source de lumière provient des portables de Simon et Jérémie, qui n’éclairent que partiellement son visage, ne révélant rien de son expression. Après quelques secondes profondes, Isabelle annonce, tout simplement :

« Je vous ai menti, je n’ai pas résolu le meurtre.

– Qu’est-ce que tu racontes ? lance Jérôme, incrédule.

– Je n’ai pas résolu le meurtre, répète Isabelle d’une même voix monocorde. Par contre, j’ai acquis la conviction qu’on ne le résoudra jamais. Cette conclusion m’a amené à une décision. Mais je ne pouvais vous en parler qu’au fin fond de cette forêt, là où mon fils est mort.. »

Elle prend une grande respiration et ferma les yeux. Elle semble prier à toute vitesse, en silence puis, d’un coup sec, dit :

« Je vais accuser Jérémie Bouilly du meurtre de mon fils. »

Jérôme la regarde en silence, incrédule. La lumière de son portable tombe, plonge l’un des côtés d’Isabelle dans l’obscurité. Il se ressaisit, l’éclaire à nouveau, puis demande :

« Qu’est ce que tu racontes ? Pourquoi tu fais ça ? Tu sais très bien que…

– Qu’il n’est pas le coupable ? Peut être. Peut être pas. On ne saura jamais et désormais, ça n’a plus d’importance pour moi. »

Elle les regarde en silence.

« Ce que je sais, par contre, c’est que je veux un coupable. Avec la disparition de mon fils, ma vie est détruite. Quelque soit le nombre de cierges brûlés, je sais bien que je ne trouverais aucun réconfort. Je n’ai plus aucun but. Je n’ai plus rien. Il me faut un coupable à mettre derrière les barreaux, sans quoi je sais que je ne pourrais jamais aller de l’avant. Peu importe lequel, au fond, puisque mon fils ne reviendra jamais…

– Tu serais donc prête à accuser un innocent pour satisfaire ce besoin ? Même mon propre  fils ? »

Isabelle le regarde en silence, puis dit :

« Sans hésitation. Jérémie est le coupable le plus probable, et son inculpation tient à peu de choses. Il suffit que je raconte à quel point les tensions étaient importantes entre ton fils et le mien pour que la balance penche en sa défaveur. »

Elle claque des doigts, comme mue par une idée nouvelle :

« Tiens ! Je pourrais aussi dire que vous m’avez menacé de ne rien dire. Ça  fait deux semaines que je suis transmis d’angoisses et que je n’ose pas parler. Maintenant, enfin, j’avoue. J’aurais le rôle de la victime éplorée, endeuillée, harcelée… je plairais beaucoup lors du procès. »

Jérôme et Simon se regardent un moment.

« Je suis vraiment désolé, Isabelle, mais je ne pourrais pas te laisser faire cela.

– Ah bon ? demanda Isabelle. Et qu’est-ce que tu peux faire pour m’en empêcher ? »

Il soupire, lourdement, comme si respirer devenait soudain difficile. Il sort l’arme qui se trouve dans la poche intérieure de son manteau et le pointe vers Isabelle qui, très calme, demande :

« Tu serais prêt à me tuer pour protéger Jérémie ?

– Sans hésitation. Je serais prêt à tout pour mon fils. »

Isabelle le regarde. Elle ne semble pas effrayée. A peine éclairé, elle paraît pâle. Ailleurs.

« Tu ferais mieux de tirer, Jérôme, affirme Isabelle. Je ne reviendrais pas sur ma décision.

  • Je suis désolé…  commence Jérôme, dont les tremblements de corps affecte la voix.
  • Tu veux mourir ! »

Simon vient de crier, sans réfléchir. Isabelle le regarde, dans la lumière fragile des portables.

« Tu veux mourir, soutient Simon. Tu nous emmènes en pleine forêt, tu nous menaces, tu sais qu’on a une arme… ton but n’est pas de nous faire chanter. Ça, c’est le moyen. Tu veux qu’on t’assassine. »

Isabelle tourne son visage dans la direction de Simon. Elle semble le traverser de son regard frémissant.

« Tu as perdu le goût à la vie, tu n’as plus rien à quoi te raccrocher, mais tu ne parviens pas en finir par toi-même. Et à la vue de tes convictions, le suicide ne s’impose pas vraiment comme une évidence. Alors tu as imaginé ce petit stratagème. »

Il s’avance vers elle.

« C’est ça ? Tu cherches à nous pousser à bout, et nous acculer à ce choix ? »

De frémissant, le regard d’Isabelle devient tremblant, même s’il est difficile de distinguer cette nuance. Elle semble ne pas avoir prévu cette explication. Elle balbutie quelques mots, n’y parvient pas. Enfin, elle secoue la tête et se reprend, sereine :

« Même si tu as raison, qu’est-ce que ça change ? Je vous fais chanter, et vous savez très bien que j’irai au bout de ma démarche. Au pire, vous me rendez service et vous sauvez Jérémie. »

Son regard, jusque-là perdu, se retrouve à nouveau sur Jérôme.

« Quel que soit l’explication, l’enjeu reste le même. Soit tu vas jusqu’au bout, soit je vais révéler dès demain ma version des faits et condamne ton fils. »

L’arme de Jérôme s’était faite hésitant. Elle avait frémit en se dirigeant vers Isabelle, s’était baissée lors de l’explication de Simon… elle se redresse à nouveau, tremble moins, la main se contracte, va tirer…

 « Juste… murmure Isabelle

Jérôme lève légèrement son arme et attend :

« Avant de tirer, est-ce que tu peux me dire… est-ce que tu sais des choses que tu ne m’as pas raconté sur mon fils ? »

Simon regarde Jérôme en silence.

« Oui… »

Isabelle fixe le sol. Son expression reste impossible à traduire. Puis, calmement, elle dit :

« C’est vous, n’est-ce pas ?

– Tu savais ? demande Jérôme.

– Je m’en doutais. Je voulais avoir la certitude avant de mourir. Pourquoi ? »

Comme Jérôme ne parvient plus à continuer, Simon prend la parole.

« Ton fils voulait tout révéler, Isabelle. Lui, Mohammed et mon neveu avaient fait un sacré paquet de conneries. Ils avaient même réussi à se dégoter une arme pour chacun, la même, un semi-automatique. Ils étaient allés vraiment loin. Mohammed a décidé de se ranger, et ça les avait convaincus de faire pareil. Se calmer. Reprendre les études. Filer droit. Sauf que ton fils avait décidé qu’il fallait d’abord tout avouer. A cause de la religion. Une histoire de rédemption. Tous les larcins. Tu imagines ? Avec ce qu’ils ont fait, ils auraient fini au trou. Marqués à vie. Comment tu veux t’en sortir ensuite, avec un tel casier ? Il fallait l’en empêcher. Alors on a décidé de… de régler le problème. Ça nous a déchiré le cœur, mais on vient de te le dire : on serait prêt à tout pour Jérémie. Je savais où il cachait son arme chez lui, car Jérémie était au courant et me l’avait dit. Je me suis infiltré chez vous et j’ai enrayé l’arme. Au cas où les choses tournent mal quand on déciderait de… » 

« Il ne s’est pas méfié, quand on lui a dit de venir, continue Simon. Il n’a même pas pris son flingue, finalement. On l’a emmené en forêt, sous prétexte d’être au calme et….on a fait ce qu’on devait faire. On ne pensait pas que le corps serait découvert aussi vite, par un clébard à l’odorat trop fin. Et mon gamin a tout de suite été suspecté, avant qu’on ait eu le temps de lui trouver une histoire plausible pour justifier son absence le soir de la disparition.

«  Alors, termine Isabelle, vous avez décidé d’ « enquêter » sur le meurtre que vous avez-vous-même effectué. Ce que vous vouliez, n’était pas de trouver le véritable coupable. Il fallait trouver un coupable. Assez crédible pour déculpabiliser Jérémie.

  • Tu as tout compris, fait Jérôme. Il nous fallait trouver un nouveau coupable et un nouveau mobile. Je suis sûr qu’en creusant la piste de Mohammed, on aurait pu trouver. »

Jérôme commence à trembler.

« Tu n’aurais pas pu attendre un peu plus ? Rien qu’un peu plus ? Pourquoi est-ce qu’il a fallu que tu nous fasses ce numéro maintenant ? Tout aurait été réglé, Mohammed aurait tout pris. Qu’est ce qui t’a mis sur la voie, d’ailleurs ?

« Mohammed, justement, fit Isabelle. Il est venu me voir. Il a suivi votre recommandation à la lettre, il a écouté les rumeurs du Lavomatic. Une, surtout, l’a interpelée. On vous aurait vu discuter à plusieurs reprises avec mon fils, les jours précédents sa disparition.

«  Bien sûr, il a jugé plus sage de me rapporter cette discussion directement à moi. C’est alors que j’ai commencé à réfléchir différemment. A me dire que, finalement, le coupable n’était peut-être pas Jérémie ou Mohammed. Mais vous.

« Il me fallait trouver la preuve ultime. Ou un aveu. C’est pour cela que je vous ai fait venir ici et que je vous ai poussé à bout. Pour vous faire avouer. Savoir si vous seriez capable d’en venir au meurtre, après mes menaces. Savoir si après avoir tué mon fils, vous pourriez faire de même avec la mère.

  • Et maintenant que tu sais ? demande Jérôme d’un ton nerveux.
  • Maintenant, je peux m’en aller apaisée. »

Jérôme lève à nouveau l’arme qui tremblait, mais pointe directement Isabelle. Pour briser le silence pesant, Simon demande soudain:

« Tu veux faire une dernière prière avant, Isabelle ? »

Elle lève les yeux vers la cime des arbres.

« Pas encore. »

Elle fixe fermement le ciel tandis que Jérôme, fermant un œil, le canon tremblant, appuie sur la gachette.

Click

Jérôme regarde son arme, interloqué. Il appuie une nouvelle fois sur la détente, mais le même son se fait entendre : click.

Isabelle quitte les cimes des arbres des yeux pour les baisser vers les deux hommes :

« Il y a un élément que je ne vous ai pas encore précisé, dit-elle. Lorsque Mohammed est venu me parler, il m’a aussi montré la cachette de l’arme de Stéphane. En la sortant, il a constaté que quelque chose n’allait pas : elle était enrayée. »

Elle fait en premier pas dans leur direction.

« C’est là que j’ai compris. Quelqu’un s’était bel et bien infiltré dans mon appartement la veille de la disparition de mon fils. Cette personne n’avait rien déplacé, rien volé. Elle a simplement enrayé l’arme de mon fils. C’était donc une personne qui connaissait cette cachette. Soit Mohammed, soit Jérémie… soit un proche. »

Elle les désigne l’un et l’autre du doigt.

« Le père de Jérémie, par exemple. Ou son oncle.

  • Mais… comment… commença Simon
  • J’ai souhaité que l’on prie pour une raison très simple, ce soir. Lorsque je suis sortie de la pièce, je n’ai pas fait que chercher le cierge. J’ai vérifié que vous ayez bien pris une arme. Comme vous ne pouviez pas la cacher sur vous sans que je la voie, elle devait être dans l’un de vos manteaux. Celui que vous avez laissé à l’entrée. Ce fut la preuve définitive de votre culpabilité.»

Elle regarde de nouveau l’arme que Jérôme pointe toujours sur elle.
« Je savais que c’était celle qu’avait achetée Jérémie au marché noir. Celle qui avait tué mon fils. Je l’ai échangé avec la sienne que tu tiens dorénavant dans ta main. Qui est exactement la même. Sauf qu’elle est enrayée ».

Elle avance une nouvelle fois. L’ombre de son visage s’apaise. Son expression de résolution absolue apparait.

« J’ai dit que je partirai apaisé. Je ne voulais pas dire que j’allais mourir. Pas tout de suite.»

Elle s’avance d’un premier pas et sorti de son manteau une arme. L’exacte réplique que celle de Jérôme à la main.

« Je vais partir de cette forêt, apaisée, avec votre propre voiture. »

Jérôme cri soudain :

« Putain, Isabelle, fait pas ça ! Je sais que ce que l’on a fait est horrible. Mais on l’a fait car c’était nécessaire. On voulait que mon fils s’en sorte. Qu’il ait un nouveau départ dans la vie. Tu comprends, non ? Tout ce qu’on a fait, c’est pour amour pour mon fils !

  • Je sais, répond Isabelle et, calmement, elle pointa son arme vers lui.
  • Tu vas le faire ? Tu vas vraiment le faire, fit Simon, transit d’angoisse ? Attend… attend… t’es chrétienne, non ? La compassion, le pardon, c’est important pour toi ! Il dirait quoi, Dieu, s’il te voyait. Tu ne penses pas que s’il pouvait, il agirait ? Isabelle, merde, pense à ça ! Ton Dieu, il ferait bien un geste pour te dire d’arrêter, non ? »

Isabelle les regarde en silence. Elle lève les yeux vers la cime des arbres mais n’entend que le sifflement du vent et l’agitation des cimes.

A propos Antonin Atger

Ecrivain, mon livre Interfeel est disponible aux Editions Pocket Jeunesse : https://www.lisez.com/livre-grand-format/interfeel/9782266248280
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