Les Interventions Scolaires Numériques

Bonjour à toutes et à tous !

Vous le savez, ou pas, mais l’une des activités des auteurs sont les interventions scolaires. Nous rencontrons les élèves, parlons de nos livres, de l’écriture, et des sujets abordés dans nos histoires. Pour ma part, il s’agit surtout des Réseaux Sociaux.

Vous le savez aussi – ou pas, mais dans ce cas, c’est inquiétant !, un virus se propage actuellement, et met à l’arrêt un grand nombre d’activités… notamment ces interventions scolaires !

Au cours de ces deux derniers mois, j’ai dû annuler de nombreuses rencontres. Néanmoins, grâce aux professeures investies pour offrir aux élèves des évènements sortant du cadre traditionnel des cours à distance, nous avons transformé ces rencontres physiques en interventions scolaires numériques !

Comment ça marche ?

Par l’intermédiaire d’une plate-forme, j’échange avec les élèves pendant deux heures. Grâce au chat, ils me posernt toutes les questions qu’ils veulent pour rendre cette intervention dynamique : pourquoi ai-je écris Interfeel ? Qu’est-ce qui me motive dans l’écriture ? Quel est mon âge (puisque cela semble être un grand mystère pour eux !). Les retours de ces évènements, de la part des professeures et des élèves, ont été grandement positifs !

Je propose désormais une telle intervention à tous les professeurs qui souhaitent organiser une telle rencontre !

Mes rencontres durent deux heures et se découpent en deux parties. Durant la première, je réponds à toutes les questions que les élèves peuvent avoir face à un écrivain. J’aborde ensuite de nombreux concepts de narration, comme la différence entre les écrivains archtectes et jardiniers, la notion de rythme, et le cycle du héros.

Durant la seconde heure, nous nous concentrons principalement sur les réseaux sociaux, et les Fake News.

J’explique comment, pour plusieurs raisons psychologiques, les Fakes News et les théories du complot se propagent aussi facilement sur les réseaux et comment ceux-ci, par leur structure même, les encouragent. Je montrerai comment s’en prévenir, comment apprendre à rechercher les sources des informations, ou l’origine d’une photo.

J’ai fait une vidéo, qui explicite ma démarche, et le contenu d’une telle intervention :

Si vous avez des questions sur une telle intervention, ou si elle vous intéresse, contactez moi ! Vous pouvez me laisser un message directement sur ce site, dans la catégorie contact !

Je vous souhaite une excellente fin de semaine, et à très vite !

Antonin Atger.

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Interfeel 2 – Les Résistants, sort aujourd’hui !

Bonjour toi lectrice, toi lecteur !

Aujourd’hui est un grand jour pour moi : le Tome 2 d’Interfeel sort (enfin !).

Je suis très ému et, pour tout te dire, un peu flippé.

Pourquoi ? N’est-ce pas déjà devenu routinier, après la sortie du Tome 1 ?

Et bien, non. Et tant mieux ! Chaque livre est différent, même dans une même saga.

Pour ceux qui le savent, le T1 a été écrit suite à un concours sur Internet, organisé par la maison d’Edition Pocket Jeunesse et feu la plateforme WeLoveWords.

J’ai eu carte blanche pour l’écrire, mais j’ai néanmoins suivi la trame que j’avais annoncé lors du concours, qui m’avait permis de le remporter.

Pour le Tome 2, j’étais… complètement libre. Ce qui était grisant. Et un peu flippant, donc.

Ce volume est plus personnel. J’ai pris un plaisir fou à développer l’univers d’Interfeel, au delà des frontières de la ville. A creuser mes personnages. Les connaître. Voyager avec eux. Ressentir leurs épreuves, leurs remises en question… et il y a beaucoup !

Aussi, j’ai l’impression délicieuse et angoissante d’un premier livre. Celui où je suis complètement sincère. Où j’ai tout créé, à partir d’une feuille blanche. Cette sensation est vertigineuse, mais je suis très heureux de la vivre et de la partager avec toi.

J’ai toujours aimé échangé avec toi, lecteur, toi lectrice. D’où ma présence sur ce site et sur les Réseaux Sociaux. Et une fois de plus, je te sollicite. Je suis avide de savoir ce que tu penses de cette nouvelle aventure de mes héros. Ce que je leur fais vivre. La direction que prend l’histoire d’Interfeel.

Et je serai ravis, en plus des messages encourageants que tu me laisses sur les sites de notations des livres (Fnac, Decitre, Book Node, etc.), ce qui est très utile, que tu me laisses un petit message, ici, à la suite de cet article, une fois que tu ressortiras de ce second volume. Cela me ferait infiniement plaisir et, bien sûr, je te répondrais.

(Pardon, je te tutoie, mais comme on partage beaucoup à travers mes livres, même si on ne s’est peut être jamais croisé, j’ai l’impression de te connaître !).

Ce petit message me ferait infiniement plaisir. Bien sûr, je comprends la timidité, la pudeur, bien sûr. Mais si tu le souhaites, je t’en prie. Quelques mots, c’est déjà beaucoup !

Je te laisse, maintenant, avec mon nouveau bébé, qui voit le monde dès aujourd’hui (oui, la métaphore de la naissance fonctionne toujours avec les livres !).

Tu peux le retrouver dans toutes les librairies indépendantes, maillage fantastique sur le territoire, lien social, animé par des gens passionnés. Voici l’un des sites qui permet de les faire vivre :

https://www.chez-mon-libraire.fr/livre/9782266299992-interfeel-tome-2-vol02-atger-antonin/

Tu peux aussi le retrouver sur la Fnac, Decitre, et autres.

D’avance, je te remercie ! Pour ta lecture, pour ton message !

A bientôt pour de nouvelles aventures, Interfeeliennes et autres !

Antonin A.

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Interfeel remporte le prix des lecteurs en Seine 2020 !

Hello ! J’ai le plaisir de vous annoncer qu’Interfeel vient de remporter un nouveau prix : celui des lecteurs en Seine 2020 !

(Quatrième prix reçu pour Interfeel, yes ;))

Ce prix, décernée par des lycéens, récompense chaque année un livre. Je suis très honoré d’annoncer que cet année, ce fut Interfeel qui a remporta l’adhésion. Voici le lien vers le site du prix des lecteurs en Seine : https://lireenseine.jimdofree.com/

Ce prix, c’est aussi la concrétisation d’une aventure plus vaste. Comme souvent, la sélection de mon livre fut l’occasion d’intervenir au sein des classes, pour parler de littérature, d’écriture, de Réseaux Sociaux, à des élèves généralements avides de savoir, curieux, et heureux de ces rencontres originales, offrant une approche différente aux cours « traditionnels ». Apprendre par différents moyens est toujours intéressant.

Et donc, en mars 2020, je suis partis à la rencontre de ces élèves. Oui, coup de bol, cela s’est passé juste avant le confinement !

Voici quelques photos souvenirs de ce bel évènement :

Les mois ont passé et je garde de très bons souvenirs de ces rencontres. Des élèves curieux, intéressés et pertinants. Des questions de toutes natures, sur la littérature bien sûr, sur les Réseaux Sociaux aussi. Sur la politique. Sur la séparation de l’homme et de l’artiste (c’était le sujet brûlant de l’époque). Bref, de très bons échanges, riches et sans concessions.

L’une des classes m’avait également fait le plaisir de travailler en amont sur mon livre. Je suis toujours heureux de voir mon oeuvre servir de base pour la création. C’est l’une des plus grandes reconnaissances qu’un auteur puisse recevoir, à mon sens. Voici quelques visuels de ce superbe travail.

Pour conclure, je suis, bien sûr, ravi de ce nouveau prix que remporte Interfeel. Mais aussi, je suis très heureux de ces rencontres, humaines, vivantes, vibrantes, de ces questions, et de cette imagination dont font preuves les élèves autours de mon livre, sur les Réseaux Sociaux et sur la vie. J’espère vivre encore beaucoup de beaux moments comme ceux-ci ! Merci à eux !

A bientôt!

Antonin A.

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Interfeel a deux ans ! Les leçons tirées.

Hello !

Anniversaire aujourd’hui ! Nous fêtons les deux ans de la sortie d’Interfeel, premier du nom ! (la famille s’est aggrandit depuis).

Snif… je l’ai connu il était… de la même taille en fait. D’ailleurs, avec la version poche, il est plus petit maintenant. Mon livre, c’est Benjamin Button.

J’avais déjà fait un long article de remerciements. Tous ces remerciements sont toujours d’actualité. Interfeel a continué sa vie, malgré la présence d’un virus qui ne manque définitivement pas d’air, et qui a souffleté toutes ces belles activités pendant plusieurs mois.

Cette année, autre approcheJ’ai écris quatre romans depuis (notamment Interfeel 2, 3 et 4), et chaque nouvelle page rédigée a apporté son lot d’expérience. Le temps ayant fait son office, J’ai pu tirer des leçons et des erreurs de mon premier livre. Je vais donc effectuer un retour critique et honnête d’Interfeel 1, pointer en avant des erreurs que je vois maintenant, dans ce premier livre. J’espère que cette auto-pinaillage vous apportera quelques graines de réflexion (des graines pour éviter de se planter, c’est plutôt cocasse).

L'échange de graines
Espérons qu’il ne sorte pas que des navets

Interfeel 1 : les défauts.

Les persos

Quoi ? Ils sont pas beaux, mes héros ?

L’un des défauts qui revient le plus souvent, en parlant d’Interfeel 1, ce sont que les personnages ne sont pas assez développées. Chose intéressante, cette critique vient de moi et de certaines lectrices et lecteurs. Constat unanime ! Mais alors, pourquoi ? Il y a deux raisons : l’une volontaire, l’autre non.

Volontaire

Pour résumer grossièrement, il y a deux types de personnages dans Interfeel 1, les adolescents, et les adultes.

Je n’invente pas l’eau chaude, me direz vous, mais pour en rajouter au moulin, je précise : cette distinction ne se fait pas que sur l’âge, mais sur la nature même des personnages. Les adultes ont déjà leur personnalité définitive, arrêtées. Celle des adolescents est en devenir.

Prenez Kassandra Kacem (la commissaire des Forces Spéciales). Son caractère est déjà forgé, figé, par des années de guerre et les épreuves surmontées. Ce que nous allons apprendre au fil de ce livre (et des autres), c’est sont les nuances de son caractère. Elle n’est pas que autoritaire. Elle n’est pas que rigoriste. Vlad Ekaton (son assistant), c’est pareil : sa personnalité est déjà élaborée au début de l’histoire. Ce qui évolue, c’est notre perception de celles, au fil des pages (et elle ne fait pas plaisir à voir !).

De l’autre côté, nous avons les ados : Nathan, Adila, Livia, Nadem, Hanek et Elizabeth. Eux sont à l’orée de leur « aventure initiatique ». Ils n’ont pas encore les qualités inhérantes aux héros : ils les acquéreront au cours de l’histoire. Au début de celle-ci, ils sont encore « neutres », sentiments renforcés par le Réseau Social Interfeel, qui annihile toute tentative de distinction individuelle. Nous l’allons pas découvrir leur personnalité : nous allons suivre leur évolution jusqu’à l’âge adulte.

Coucou, mon vieil ami.

Voilà pourquoi, à l’origine, ces héros peuvent faire pâles figures : ils ne sont pas encore, ou pas totalement, eux. Chose heureuse : dans tous les retours que j’ai lu sur le Tome 2, cette perception disparaît. Tant mieux : avec le 3, ce sont les livres qui font la part belle à leur évolution. Je deviens jardinier, pour les connaisseurs.

Mais mais mais…

Je serai de bien mauvaise foi en affirmant qu’il s’agit là de la seule raison du « non développement » de mes personnages ! Très clairement, et malgré mon beau discours précédent, j’aurai pu y mettre du mien, pour qu’ils soient un peu plus « eux », dès les premières parge d’Interfeel. Pourquoi ne l’ai-je pas fait ?

Les raisons involontaires.

Créer un nouvel univers, c’est mastoque. Vraiment. Surtout quand on a l’esprit un peu tatillon, et qu’on veut que tout coïncide : les évolutions technologiques, la nourriture, la politique, l’urbanisme, la psychologie… et le système Interfeel. Dans la construction minutieuse de cet univers, les personnages sont passés, un peu, au second plan (j’étais plus architecte, à cet époque, toi même tu sais).

J’ai écris Interfeel 1 entre 2013 et 2014. C’était grosso modo mon premier bouquin. Je n’avais clairement pas l’expérience, à l’époque, pour me concentrer aussi bien sur les personnages que sur la construction de l’univers.

J’espère l’avoir fait sur les livres suivants. Je dis souvent que la saga d’Interfeel se découpe en trois cycles. Le Tome 1, premier cycle repose sur le système Interfeel. Les Tome 2 et 3 se concentrent sur les personnages. Le Tome 4, final, dressera un portrait de la société. Ce découpage est l’image de la critique sur les personnages : volontaire et involontaire. Il est un moyen pour moi de me concentrer sur une chose à la fois, de le développer à fond et d’avoir, une fois l’oeuvre achevée, couvert tout ce que je voulais exprimer.

Ce qui ne veut pas dire que je ne parlerai pas d’Interfeel sur les Tome 2 et 3, ou que les personnages disparaîtrons dans le dernier volume ! Le focus sera simplement différent.

Avec le recul…

Aurais-je pu parler autant du système Interfeel tout en développant davantage les personnages, dans le Tome 1 ?

On ne va pas refaire l’histoire (lol). Mais avec l’écriture de quatre autres bouquins dans les pattes, je sais désoramis quelle aurait été ma méthode pour mieux développer les personnages tout en gardant cette prédominance du réseau, dans le Tome 1.

On va considérer la construction d’un livre comme un mille feuille.

Le Gâteaux individuels | Boulangerie-Pâtisserie Nonnet
Et techniquement, s’il y a mille feuilles, c’est déjà un gros livre.

Une première feuille, c’est Interfeel. Une autre feuille, c’est un personnage, une autre feuille, un second personnage, la troisième feuille correspond à un lieu, etc.. Un bon livre possède un juste équilibre entre ces différents niveaux. Les personnages sont développés, et l’histoire est intéressante, et les lieux sont pertinents. Libre à chacun, ensuite, de se concentrer sur tel ou tel aspect de son histoire (plus développer les personnages / les lieux / l’histoire). L’important était que cela reste digeste.

Mon erreur a été de vouloir travailler sur toutes les feuilles en même temps : faire avancer l’histoire en même temps qu’expliquer l’univers en même temps que développer mes personnages. Par conséquent, et sans m’en rendre compte, je me suis concentré sur Interfeel, sur le réseau, au détriment de mes personnages.

En gros, j’ai écris mon livre comme si j’étais en train de me livre.

J’avançais dans l’histoire, en pensant, à tout moment, à tous les curseurs. Je déconseille absolument cette méthode. Outre le fait que cela va vous prendre monstrueusement la tête, vous ne pouvez pas penser à tout, tout le temps. Spoiler : même si votre narrateur est omniscient, vous n’êtes pas Dieu.

Ce que j’aurai du faire, ce que je fais maintenant pour le Tome 4, c’est de bosser déjà les idées générales de mon histoire. Des indication sur mes personnages, sur les lieux, vont poper. Je les mets dans un coin de ma tête / de mon ordi ; j’y reviendrai plus tard. Puis je fais un premier jet, qui est proprement dégueulasse, MAIS qui permet au moins d’assembler les différentes couches. Ensuite, je peaufine. J’affine les personnages. J’affine les lieux. Et oui : écrire, c’est l’art du repassage. Qui l’eut cru ?

The Most Clever Laundry Hacks You've Never Heard Of
Pas d’excuse : vous avez un livre à écrire.

Cela peut sembler plus long que l’écriture « d’un coup ». Mais le temps n’est pas le seul critère. La qualité finale s’améliorera avec cette méthode. Aussi (et surtout) votre sérénité sera plus grande en tant que créateur. Vous vivrez beaucoup mieux votre travail si vous ne vous prenez la tête que sur un seul thème en même temps.

2. Seconde critique : trop d’action.

Rambo III (1988) - A Review
Passage typique du livre Interfeel (non).

Une autre critique est souvent survenue : trop d’actions, de rebondissements, on n’a pas le temps de voir ce qu’il se passe ou d’apprécier une situation. Et… c’est une remarque également pertinente !

Mais alors, pourquoi donc ai-je mis ce déferlement de renversements dans Interfeel ?

Explication en trois points…

  • Quand on sort son premier livre, on a envie qu’il plaise. C’est tout simple, et ça explique beaucoup. Cela m’a incité à mettre des coups de théâtre, des « pages turners », généralement à la fin des chapitres. Quand on écrit, quand on débute au moins, on veut que le lecteur soit happé par notre histoire. Qu’il ne puisse lâcher le livre. Et pour cela, quoi de mieux que ce suspsens intenable ?
  • Cela est aussi dû à mon passé de novellistes : en écrivant Interfeel 1, j’ai souvent considéré chaque chapitre comme une nouvelle, avec son propre rythme, sa propre tonalité… et sa conclusion, généralement accrocheuse.
  • J’étais aussi dans une période de ma vie où j’adorais cette notion de rythme, de cliffhangers qui vous scotchaient à votre siège. Forcément, quand on écrit, nos propres aspirations transpirent.

Revers de la médaille : à l’instar d’un trampoline, trop de rebondissements usent les ressors narratifs de votre histoire. La répétition fatigue. Vous connaissez tous des séries télés qui usent et abusent de ce même stratagème avant chaque coupure pub : musique intense, situation dangeureuse, noir. Ainsi, vous restez pendant les réclames, le temps que Lactel vous disent que vous le valez bien, ou que l’essentiel est dans l’Oréal. Ces rebondissements deviennent des stimulis. Usés, ils ne vous accrochent que par habitude.

(Pour ma défense, et contrairement à beaucoup de ces « shows », tous mes rebondissements étaient construits et ne faisaient réellement avancer l’histoire, alors que certaines séries se contentent de faire des fausses frayeurs sans conséquence histoire que vous restiez jusqu’à la fin).

Outre mon plaisir personnel (clairement), l’utilisation de ces procédés de rythme est avant tout mis pour rassrer l’écrivain débutant : être certain que le lectorat ne décroche pas, que le roman ne tombe pas des mains. Plus serin désormais, je me suis employé à ralentir le rythme des tomes 2 et 3, pour entrer plus profondément dans l’histoire, m’approcher des personnages, et ne pas rester qu’à la surface des plots twists…

Quelle leçon tirer de cette « surabondance de rythmes » :

C’est simple : faîtes vous confiance. Parfois, il veut mieux un ou deux chapitres avec moins de rythme, mais qui installent plus profondément les personnages, et les enjeux. L’implication des lectrices et lecteurs sera plus profonde. Clairement, ils plongeront dans votre histoire ! Le maigre risque que vous prenez, de voir quelques personnes quitter votre livre, vous le compenserez rapidement, car quand tant d’autres s’investiront dans votre univers. A réfléchir !

Voilà ! J’espère que ce retour introspectif vous aura plu ! Je pense que c’est un exercice intéressant à faire pour toute autrice et auteur : cela permet de prendre du recul, de voir le chemin parcouru, et de faire preuve d’un peu de modestie :).

Attention !

Deux précisions : je n’ai pas souligné toutes les critiques portées sur Interfeel 1. Certaines, par exemple, parlaient de leur déception de voir l’histoire aller dans un sens et pas dans l’autre. Je ne parle pas de ces retours, car il s’agissait d’un choix légitime de ma part. Je voulais que l’histoire évolue ainsi. Pas de regret. Par contre, j’aurai aimé plus développer mes personnages, mais je n’en avais pas les compétences à l’époque. Donc j’en parle.

C’est très important : toute critique n’est pas à prendre au pied de la lettre (lol). Elle doit souligner quelque chose que vous auriez aimé faire, sans y parvenir. Si une personne est en désaccord avec certains de vox choix assumé, c’est très différent.

Je souligne également que ces critiques sur Interfeel sont non seulement minoritaires, parmi tous les retours que j’ai eu, et que certaines, beaucoup même, ont au contraire adoré le rythme du premier tome. Et c’est un point essentiel à ne pas oublier. On est plus enclin à commenter lorsque nous n’avons pas aimé, et nous, autrices et auteurs, avons tendance à surestimer les retours négatifs. Qui n’a jamais eu son moral en joie après plusieurs supers retours flamboyants, retomber à terre après la découverte d’une seule critique incendiaire ? Notre perception de l’éloge et de critique ne sont vraiment pas les mêmes, ne l’oubliez pas.

Nous devons, autrices, auteurs, prendre du recul. Ne vous laissez pas (trop) affectés pas la critique. Jugez-là. Si elle vous semble pertinente, utilisez là.. ou pas ! Ce choix n’appartient qu’à vous !

A très bientôt !

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Interfeel 1 gratuit !

Breaking news !

Le confinement, c’est long. Pour vous changer, (un peu) les idées, on a décidé d’un truc super avec PKJ et 12-21 (l’éditeur d’ebook) : Interfeel 1, gratuit, en version numérique, ce weekend !

Celui-là même.

Attention, ça ne veut pas dire que vous devez le lire durant le weekend ! Simplement qu’entre aujourd’hui et demain, vous pouvez le télécharger !

Où ça ?

Excellente question !

Il faut tout simplement cliquer sur l’image ci-dessous :

Ou, plus prosaïquement, sur ce lien : bit.ly/39n1YSN !

Voilà. L’occcasion de vous occuper, et de vous permettre de vous évader quelques heures.

Vous y retrouverez tous les diffuseurs (les Libraires, Fnac, Decitre). A vous de choisir celui que vous préférez en votre âme et conscience 😉 (après tout, c’est vous qui choisissez !)

Vous avez toujours voulu faire découvrir ce livre à des proches ? Vous voulez relire ce premier volume, ou le découvrir vous-même ? C’est l’occasion !

Si vous avez des problèmes avec le téléchargement, contactez-moi en commentaire… mais normalement on a tout vérifié, ça devrait fonctionner du tonnerre.

N’hésitez pas à diffuser ce message, si vous pensez connaître des gens intéressés ! Rappel : l’opération s’arrête demain !

Excellente (re)lecture à toutes et à tous !

Antonin A.

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Interfeel 3 : la couverture !

Ceux qui ont lu le Tome 2 le savent : l’histoire ne PEUT PAS se terminer comme ça. Tant mieux, ce n’est pas le cas !

J’ai donc le plaisir de vous présenter la couverture, toujours réalisée par les soins du génial Léonard Dupond, d’Interfeel 3 :

Tadam !

Les vrais, c’est à dire ceux qui ont déjà lu les deux premiers tomes, savent déjà exactement où se passe cette scène. Mais chuuut :).

Le troisième volume était prévu pour juin. Mais au vu des circonstances que vous connaissez (une histoire de virus, un truc comme ça), on va très certainement décaller de quelques mois (quelques mois seulement) sa sortie, pour offrir à ce livre le meilleur accueil ! Je reviendrai, bien évidemment, vers vous pour vous en parler !

Alors, que vous inspire cette couverture ?

Excellente journée !

Antoin A.

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La preuve par trois – nouvelles du confinement – 14

« Stéphane Kraponne, 16 ans, retrouvé mort dans la forêt de Boileau, ce matin. Selon les premiers éléments de l’enquête, il s’agit d’un meurtre à l’arme à feu. »

*

Jérôme et Simon Bouilly, 45 et 47 ans, patientent devant le lavomatic. Ce local a depuis longtemps dépassé sa fonction première de lavage. Il est devenu le centre vivant de la banlieue. Certains endroits possèdent une place, une fontaine pour lieu de rendez-vous. Ici, c’est le lavomatic. Il est le cœur du quartier, qui vit au rythme de ses battements de tambour. A l’heure des réseaux sociaux, il est un véritable forum dans lequel tous les sujets sont abordés, aimés, et partagés. La moindre information, la plus petite rumeur se propagent dans ce lieu, tandis que valsent les chaussettes, tintent les piécettes, tonnent les machines.

Jérôme et Simon Bouilly patientent devant le lavomatic depuis, déjà, un moment. Le temps d’un cycle et demi de machine, lavage à 60°, linge normal. Ils ne rentrent pas. Ne se mêlent pas au flux de personnes et d’échanges. Ils attendent, c’est tout, et justifient leur présence à l’extérieur en grillant cigarette sur cigarette. Sous prétexte de préserver la flamme du briquet, ils tournent parfois la tête en direction de l’intérieur du local, révélé par de grands murs vitrés. Le temps passe, les gens viennent, lavent, parlent, partent, à l’exception d’un jeune homme. Seul, silencieux, il se contente de fixer depuis trois quart d’heure déjà, dos à l’entrée, le contenu de sa machine.

Les autres arguent, draguent, lui regarde ses affaires passer et repasser, parfois changer de couleur à la faveur d’un sweater indigo. Un quart d’heure plus tard, à bout de cigarettes, de paquets de cigarettes, les deux hommes se regardent d’un air entendu et s’éloignent.

*

Mohammed Ahmadi, 16 ans, reste immobile dans le lavomatic. Il vient de voir le reflet des deux hommes disparaître sur la vitre de la machine. Il patiente encore quelques minutes, par principe, puis se risque à tourner la tête pour confirmer cette absence de réflexion. Au dehors, une lumière rasante, quelques voitures garées, un sac plastique s’agitant dans un tourbillon. Personne.

Il arrête la machine qui sèche depuis bien trop longtemps et sort ses vêtements brûlants qu’il fourre dans un sac. Au dehors, toujours personne. D’un pas rapide, il se dépêche de rentrer.

Il les percute au premier tournant. D’un geste plaqué au mur, chaque homme tient d’une main ferme l’une de ses épaules.

« Je sais rien, gémit-il.

– Tu ne sais même pas ce qu’on va te demander, répond fermement Jérôme Bouilly.

– Je sais très bien, affirme Mohammed d’un ton nerveux. Vous enquêtez sur le meurtre de Stéphane. (Il fixe Jérôme)  Le pote de ton fils (il regarde Simon) de ton neveu. Vous voulez savoir si j’y suis pour quelque chose.

– Alors ? Tu y es pour quelque chose ? demande Simon.

– Non, bien sûr que non, fait Mohammed en gémissant presque. Pas plus que Jérémie, d’ailleurs.

– Pourtant vous ne vous voyiez plus en ce moment, reprend le premier. Vous étiez toujours fourré ensemble auparavant. Stéphane, mon fils Jérémie, et toi. Vous avez fait les quatre cent coups ensemble, et certains coups étaient bien plus graves que d’autres. Ça fait six mois que vous aviez coupé les ponts. Pourquoi ? »

Mohammed les regarde en silence. Oubliant toute sa peur, il s’écrit soudain :

« Putain, Jérôme, j’ai coupé les ponts parce que j’en avais marre des embrouilles de ton fils. Ça allait trop loin. Des flingues, précise-t-il, presque incrédule. Ils s’étaient procurés des flingues, vous vous rendez comptes ? On n’était pas des anges quand on opérait à trois, mais là, c’était devenu infernal.

– Jérémie et Stéphane aussi avaient arrêté, reprend Simon avec rudesse. Ça faisait deux mois qu’ils essayaient d’être clean. Ne les jugent pas.

– Ouais, répond Mohammed. Et maintenant Stéphane est mort et Jérémie est accusé du meurtre de son ami. Ils ont vraiment suivit le droit chemin.»

Jérôme et Simon, simultanément, se crispent.

« Mon neveu n’a rien fait, murmure Simon en serrant les dents.

– Il n’a rien fait, continue Jérôme, et on va le prouver. Tu vas nous aider pour ça.

– Comment ?

– Tu retournes au lavomatic, dit Simon. Tous les jours. Je m’en fous si tu dois te rouler dans la boue pour avoir assez de vêtements sales. Tu captes les rumeurs. Tout ce qui se dit, sur Stéphane, sur n’importe quoi, tu enregistres, puis tu viens nous le rapporter.

– J’ai quoi en échange ? demande Mohammed, méfiant. »

Le second homme le regarde sentencieusement. Il sort de sa poche un sac plastique rempli de pièces de monnaie.

« De l’argent pour les machines. »

*

Jérôme et Simon Bouilly sont dans la voiture de Jérôme. Ce dernier conduit, l’autre occupe la place du mort, le silence qu’ils partagent est du même nom. Ils savent où aller, pourraient s’y rendre en quelques minutes mais Jérôme fait quelques détours pour partager ce mutisme nécessaire, suivi d’une discussion essentielle :

« Qu’est-ce que t’en penses ?

– Mohammed est flippé. Ça n’en fait pas un coupable.

– Et puis il faut trouver le motif.

Taciturne, Simon hésite.

« Ils se sont engueulés, il y a six mois, à cause de l’histoire des flingues. Il y a peut-être d’autres éléments qu’on ne connait pas encore. On doit creuser.

– On n’a pas beaucoup de temps, dit Jérôme d’un ton tendu. Mon fils est en garde à vue pour un meurtre qu’il n’a pas commis et je ne vais pas pouvoir supporter cette situation très longtemps…  vu comme la police l’a dans le nez, il faut se dépêcher.

– Pas besoin de me le rappeler ! hurla presque Simon. Jérém’ est mon neveu, mais tu sais bien que je le considère comme mon fils.»

Le silence revient, quelque seconde à peine, avant que Jérôme ne le brise d’une voix soudain faible :

« Quand je pense à tout ce qu’on a fait pour qu’il s’en sorte… qu’il puisse avoir une nouvelle vie… et maintenant il risque de partir en prison… »

Simon pose une main fraternelle sur l’épaule de Jérôme et dit :

« On trouvera le bon coupable. On fera tout pour innocenter ton fils, je te le promets.»

*

Isabelle Kraponne, 43 ans, attend sur le perron de sa maison. Il s’agit d’une résidence de banlieue, acquise en commun il y a dix-sept ans, mais qu’elle rembourse seule depuis seize, année de son accouchement et de sa séparation. De nombreux résineux parsèment les alentours de son habitation, prémisse de la forêt de Boileau.

Isabelle Kraponne attend sur le perron de sa maison depuis quelque temps déjà, mais un bruit de moteur qu’elle connait bien lui annonce qu’ils arrivent. Un créneau et deux portes qui claquent plus tard, Jérôme et Simon Bouilly s’approchent. Elle les embrasse l’un après l’autre, longuement. D’une voix douce, elle ajoute :

« Venez… il faut prier ».

Jérôme n’est pas croyant, Simon n’est pas chrétien, ils enlèvent néanmoins manteaux et vestons qu’ils posent à l’entrée. Tandis que Isabelle quitte la pièce pour aller chercher un cierge, ils s’agenouillent dans la petite pièce dans laquelle elle passe ses journées depuis la découverte du cadavre de son fils.

Cierge allumé, ils joignent leurs mains dans une prière commune. Isabelle, les yeux clos, murmure des phrases inintelligibles qui la font frissonner, tandis que la bougie saigne, et que les gouttes tombent sur le support de métal. Cette pluie durcit, forme un monticule de cire qui a le temps de refroidir avant qu’Isabelle n’ouvre les yeux. Elle semble plus apaisée. Elle se lève, éteint le cierge d’un doigt humecté de salive et leur demande :

« On recommence. Récapitulez tout ce qu’on sait. N’épargnez aucun détail. Je suis prête. Partez du principe que je ne connais pas la victime.

Jérôme s’éclaircit la voix et commence :

« Stéphane Kraponne a disparu il y a une semaine. Au début, les autorités pensaient à une fugue et une première enquête a été menée. La découverte de son… (Jérôme hésite, Isabelle insiste du regard) corps, il y a trois jours, dans la forêt de Boileau, par un chien domestique, nous prouve qu’il a été assassiné de deux balles tirées à bout portant. L’autopsie révélera que le meurtre a eu lieu le jour exact de sa disparition et qu’il s’est déroulé dans la forêt. Le corps n’a pas été amené jusqu’à la forêt. Il semblerait que Stéphane s’y soit rendu de son plein gré, puisque il n’y a aucune trace de lutte. »

Simon prend le relais :

« Un autre élément, que tu nous as précisé par la suite, est essentiel : une journée avant sa disparition, tu as eu le sentiment que quelqu’un s’était infiltré chez toi. Juste une impression, rien de plus. Mais rien n’a été volé ni déplacé, alors tu n’y as prêtée attention… jusqu’à la disparition de ton fils. »

Il conclue.

« Voilà tous les éléments dont nous disposons.»

Isabelle fixe Jérôme droit et lui demande :

« Quel est le principal suspect ? »

Jérôme soutient son regard un instant, puis baisse les yeux.

« Mon propre fils, le neveu de Simon, Jérémie Bouilly. Il n’a aucun alibi car au moment supposé des faits, il traînait dans la rue. Quant au mobile, le quartier savait qu’il y avait des tensions entre ton fils et le mien depuis plusieurs semaines, mais personne n’en connaissait la raison. » Il lève les yeux. « Moi non plus. »

Il laisse passer un nouveau silence, puis continue.

« Je sais que mon fils n’est pas un meurtrier. Je. Le. Sais, insiste-il. C’est pourquoi avec Simon, nous faisons une contre-enquête, en parallèle de la police qui semble bien pressée de tout coller sur le dos de mon fils.

– Il y a un autre suspect, reprend Simon, Mohammed Ahmadi. Le troisième élément du trio qu’ils formaient depuis des années. Depuis six mois, Mohammed avait pris ses distances, sans qu’on en sache vraiment la raison. Là encore, on ne le lâche rien. On finira par savoir. On fera la lumière sur toutes les zones d’ombre de cette histoire, je te le promets.»

Jérôme saisit soudain les mains d’Isabelle, et conclut :

 « A nous trois, nous apporterons la preuve que mon fils n’est pas un meurtrier et nous révélerons le véritable coupable. Je te le promets»

*

Jérôme et Simon Bouilly dorment, l’un sur un lit, l’autre sur le canapé de la même pièce, dans le studio qu’il partage désormais. Une semaine s’est écoulée depuis leur première rencontre avec Mohammed. Depuis, le rituel est inchangé. Recherche d’information, pièces de monnaie, prière, cierge, cire, résumé de l’histoire. Mais les éléments tardent, et les pièces de monnaie fondent, la cire s’accumule, les machines tournent et les  nuits sont agitées.

Le coup de téléphone, à deux heures du matin, ne les tire donc que d’un sommeil léger. Jérôme jette un coup d’œil, « Isabelle Port. », et répond d’une voix pâteuse malgré la nuit presque blanche.

« Quoi ?

– C’est moi. J’ai quelque chose de très important à vous dire. Venez vite.

– A deux heures du matin ?

– Ça concerne l’enquête. Et sa résolution. J’ai trouvé quelque chose.»

Jérôme a déjà bondi de son lit, réveillant Simon à coup de claques. Il répond néanmoins « on arrive », en forçant un bâillement fatigué, histoire de maintenir l’illusion d’une certaine nonchalance.

*

Jérôme et Simon Bouilly sont – encore, dans leur voiture, conducteur, place du mort, silence du même nom. La différence se fait dans la nuit ocre qui les entoure, lacéré par ses phares de routes. Cette fois, pas un mot ne vient couvrir le bruit du moteur. Une atmosphère de plomb, nappé d’inquiétude, dans une nuit de la même consistance.

*

Isabelle Kraponne attend sur le perron de sa maison. Elle entend le bruit de moteur, plus nerveux que la dernière fois. Ou alors, simplement, le silence apporte une résonnance inédite à ces chevaux de métal. Tout cela n’est pas très grave, se dit-elle. Créneau, portières, elle s’approche d’eux et les embrassent, longuement. La bouche fendue d’un sourire, elle annonce ensuite :

« Il faut prier ».

–  Maintenant ? dit Jérôme, énervé. A deux heures et demi du matin ? Tu ne veux pas plutôt nous dire pourquoi tu nous a fait venir ?

–  Non non, fait Isabelle en secouant la tête de manière aérienne. Il faut prier. Comme à chaque fois. C’est très important.

Sans ajouter un mot, ils défont leur manteau, qu’ils posent à l’entrée. Comme à chaque fois. Ils entrent dans la pièce qui semble contenir de plus en plus de crucifix. Isabelle part chercher un cierge neuf qu’elle pose sur un autel miniature arrivé en cours de semaine. Ils se mettent côte à côte et, mains jointes, restent ainsi durant presqu’une heure, tandis que la bougie saigne de cire, entaillé par cette flamme chancelante. Aucun bruit, à part quelques voitures égarées, n’interrompt le silence de cette prière dans laquelle les paroles d’Isabelle ressemblent à des babillages de plus en plus confus, d’où émergent uniquement quelques « pater » et autres « filius » à peine compréhensibles.

Après une éternité, elle se lève enfin et dit :

« Qu’est-ce que tu voulais nous dire ? demande Jérôme.

– J’ai résolu l’énigme, dit calmement Isabelle.

– Tu veux dire que tu sais qui a… tué Stéphane ?

– C’est plus compliqué, fait Isabelle en secouant encore la tête. Beaucoup plus compliqué…

– Plus compliqué ? Qu’est-ce que tu…

– Pas ici.

– Pas ici ? »

Le regard d’Isabelle se pose sur eux, mais semble les traverser

« Il faut retourner dans la forêt. Là où tout a commencé.

– Tu veux aller dans la forêt de Boileau à trois heures du matin ?

– Oui. Avant que le soleil ne se lève. S’il fait jour, plus rien ne sera pareil. Je dois vous montrer quelque chose là-bas. Vous comprendrez. Venez. »

*

Jérôme, Simon Bouilly, ainsi que Isabelle Kraponne, se trouvent dans la voiture de Jérôme. Conducteur, place du mort, passager arrière, au silence habituel des deux hommes s’ajoute celui d’Isabelle. Une autre tonalité de vide, bercé par le mince filet de bruit du moteur. Les arbres se multiplient, l’obscurité devient sylvestre. Au bout de quelques minutes forestières, sur une indication de Stéphane sur son épaule, Jérôme s’arrête. Ils sortent, trois portières claquent dans la nuit. Sans dire un mot de plus, Isabelle s’enfonce dans l’obscurité tandis que Jérôme et Simon tentent d’éviter les racines à coup de lumière de Smartphone

« On s’éloigne du lieu du crime, remarque Simon, évitant une branche basse.

– Je ne vais pas sur le lieu du crime. Vous allez comprendre.. »

Au bout d’un moment, enfin, ils s’arrêtent. Un léger vent fait bruisser les dernières feuilles d’automne. Isabelle se tourne vers eux. L’unique source de lumière provient des portables de Simon et Jérémie, qui n’éclairent que partiellement son visage, ne révélant rien de son expression. Après quelques secondes profondes, Isabelle annonce, tout simplement :

« Je vous ai menti, je n’ai pas résolu le meurtre.

– Qu’est-ce que tu racontes ? lance Jérôme, incrédule.

– Je n’ai pas résolu le meurtre, répète Isabelle d’une même voix monocorde. Par contre, j’ai acquis la conviction qu’on ne le résoudra jamais. Cette conclusion m’a amené à une décision. Mais je ne pouvais vous en parler qu’au fin fond de cette forêt, là où mon fils est mort.. »

Elle prend une grande respiration et ferma les yeux. Elle semble prier à toute vitesse, en silence puis, d’un coup sec, dit :

« Je vais accuser Jérémie Bouilly du meurtre de mon fils. »

Jérôme la regarde en silence, incrédule. La lumière de son portable tombe, plonge l’un des côtés d’Isabelle dans l’obscurité. Il se ressaisit, l’éclaire à nouveau, puis demande :

« Qu’est ce que tu racontes ? Pourquoi tu fais ça ? Tu sais très bien que…

– Qu’il n’est pas le coupable ? Peut être. Peut être pas. On ne saura jamais et désormais, ça n’a plus d’importance pour moi. »

Elle les regarde en silence.

« Ce que je sais, par contre, c’est que je veux un coupable. Avec la disparition de mon fils, ma vie est détruite. Quelque soit le nombre de cierges brûlés, je sais bien que je ne trouverais aucun réconfort. Je n’ai plus aucun but. Je n’ai plus rien. Il me faut un coupable à mettre derrière les barreaux, sans quoi je sais que je ne pourrais jamais aller de l’avant. Peu importe lequel, au fond, puisque mon fils ne reviendra jamais…

– Tu serais donc prête à accuser un innocent pour satisfaire ce besoin ? Même mon propre  fils ? »

Isabelle le regarde en silence, puis dit :

« Sans hésitation. Jérémie est le coupable le plus probable, et son inculpation tient à peu de choses. Il suffit que je raconte à quel point les tensions étaient importantes entre ton fils et le mien pour que la balance penche en sa défaveur. »

Elle claque des doigts, comme mue par une idée nouvelle :

« Tiens ! Je pourrais aussi dire que vous m’avez menacé de ne rien dire. Ça  fait deux semaines que je suis transmis d’angoisses et que je n’ose pas parler. Maintenant, enfin, j’avoue. J’aurais le rôle de la victime éplorée, endeuillée, harcelée… je plairais beaucoup lors du procès. »

Jérôme et Simon se regardent un moment.

« Je suis vraiment désolé, Isabelle, mais je ne pourrais pas te laisser faire cela.

– Ah bon ? demanda Isabelle. Et qu’est-ce que tu peux faire pour m’en empêcher ? »

Il soupire, lourdement, comme si respirer devenait soudain difficile. Il sort l’arme qui se trouve dans la poche intérieure de son manteau et le pointe vers Isabelle qui, très calme, demande :

« Tu serais prêt à me tuer pour protéger Jérémie ?

– Sans hésitation. Je serais prêt à tout pour mon fils. »

Isabelle le regarde. Elle ne semble pas effrayée. A peine éclairé, elle paraît pâle. Ailleurs.

« Tu ferais mieux de tirer, Jérôme, affirme Isabelle. Je ne reviendrais pas sur ma décision.

  • Je suis désolé…  commence Jérôme, dont les tremblements de corps affecte la voix.
  • Tu veux mourir ! »

Simon vient de crier, sans réfléchir. Isabelle le regarde, dans la lumière fragile des portables.

« Tu veux mourir, soutient Simon. Tu nous emmènes en pleine forêt, tu nous menaces, tu sais qu’on a une arme… ton but n’est pas de nous faire chanter. Ça, c’est le moyen. Tu veux qu’on t’assassine. »

Isabelle tourne son visage dans la direction de Simon. Elle semble le traverser de son regard frémissant.

« Tu as perdu le goût à la vie, tu n’as plus rien à quoi te raccrocher, mais tu ne parviens pas en finir par toi-même. Et à la vue de tes convictions, le suicide ne s’impose pas vraiment comme une évidence. Alors tu as imaginé ce petit stratagème. »

Il s’avance vers elle.

« C’est ça ? Tu cherches à nous pousser à bout, et nous acculer à ce choix ? »

De frémissant, le regard d’Isabelle devient tremblant, même s’il est difficile de distinguer cette nuance. Elle semble ne pas avoir prévu cette explication. Elle balbutie quelques mots, n’y parvient pas. Enfin, elle secoue la tête et se reprend, sereine :

« Même si tu as raison, qu’est-ce que ça change ? Je vous fais chanter, et vous savez très bien que j’irai au bout de ma démarche. Au pire, vous me rendez service et vous sauvez Jérémie. »

Son regard, jusque-là perdu, se retrouve à nouveau sur Jérôme.

« Quel que soit l’explication, l’enjeu reste le même. Soit tu vas jusqu’au bout, soit je vais révéler dès demain ma version des faits et condamne ton fils. »

L’arme de Jérôme s’était faite hésitant. Elle avait frémit en se dirigeant vers Isabelle, s’était baissée lors de l’explication de Simon… elle se redresse à nouveau, tremble moins, la main se contracte, va tirer…

 « Juste… murmure Isabelle

Jérôme lève légèrement son arme et attend :

« Avant de tirer, est-ce que tu peux me dire… est-ce que tu sais des choses que tu ne m’as pas raconté sur mon fils ? »

Simon regarde Jérôme en silence.

« Oui… »

Isabelle fixe le sol. Son expression reste impossible à traduire. Puis, calmement, elle dit :

« C’est vous, n’est-ce pas ?

– Tu savais ? demande Jérôme.

– Je m’en doutais. Je voulais avoir la certitude avant de mourir. Pourquoi ? »

Comme Jérôme ne parvient plus à continuer, Simon prend la parole.

« Ton fils voulait tout révéler, Isabelle. Lui, Mohammed et mon neveu avaient fait un sacré paquet de conneries. Ils avaient même réussi à se dégoter une arme pour chacun, la même, un semi-automatique. Ils étaient allés vraiment loin. Mohammed a décidé de se ranger, et ça les avait convaincus de faire pareil. Se calmer. Reprendre les études. Filer droit. Sauf que ton fils avait décidé qu’il fallait d’abord tout avouer. A cause de la religion. Une histoire de rédemption. Tous les larcins. Tu imagines ? Avec ce qu’ils ont fait, ils auraient fini au trou. Marqués à vie. Comment tu veux t’en sortir ensuite, avec un tel casier ? Il fallait l’en empêcher. Alors on a décidé de… de régler le problème. Ça nous a déchiré le cœur, mais on vient de te le dire : on serait prêt à tout pour Jérémie. Je savais où il cachait son arme chez lui, car Jérémie était au courant et me l’avait dit. Je me suis infiltré chez vous et j’ai enrayé l’arme. Au cas où les choses tournent mal quand on déciderait de… » 

« Il ne s’est pas méfié, quand on lui a dit de venir, continue Simon. Il n’a même pas pris son flingue, finalement. On l’a emmené en forêt, sous prétexte d’être au calme et….on a fait ce qu’on devait faire. On ne pensait pas que le corps serait découvert aussi vite, par un clébard à l’odorat trop fin. Et mon gamin a tout de suite été suspecté, avant qu’on ait eu le temps de lui trouver une histoire plausible pour justifier son absence le soir de la disparition.

«  Alors, termine Isabelle, vous avez décidé d’ « enquêter » sur le meurtre que vous avez-vous-même effectué. Ce que vous vouliez, n’était pas de trouver le véritable coupable. Il fallait trouver un coupable. Assez crédible pour déculpabiliser Jérémie.

  • Tu as tout compris, fait Jérôme. Il nous fallait trouver un nouveau coupable et un nouveau mobile. Je suis sûr qu’en creusant la piste de Mohammed, on aurait pu trouver. »

Jérôme commence à trembler.

« Tu n’aurais pas pu attendre un peu plus ? Rien qu’un peu plus ? Pourquoi est-ce qu’il a fallu que tu nous fasses ce numéro maintenant ? Tout aurait été réglé, Mohammed aurait tout pris. Qu’est ce qui t’a mis sur la voie, d’ailleurs ?

« Mohammed, justement, fit Isabelle. Il est venu me voir. Il a suivi votre recommandation à la lettre, il a écouté les rumeurs du Lavomatic. Une, surtout, l’a interpelée. On vous aurait vu discuter à plusieurs reprises avec mon fils, les jours précédents sa disparition.

«  Bien sûr, il a jugé plus sage de me rapporter cette discussion directement à moi. C’est alors que j’ai commencé à réfléchir différemment. A me dire que, finalement, le coupable n’était peut-être pas Jérémie ou Mohammed. Mais vous.

« Il me fallait trouver la preuve ultime. Ou un aveu. C’est pour cela que je vous ai fait venir ici et que je vous ai poussé à bout. Pour vous faire avouer. Savoir si vous seriez capable d’en venir au meurtre, après mes menaces. Savoir si après avoir tué mon fils, vous pourriez faire de même avec la mère.

  • Et maintenant que tu sais ? demande Jérôme d’un ton nerveux.
  • Maintenant, je peux m’en aller apaisée. »

Jérôme lève à nouveau l’arme qui tremblait, mais pointe directement Isabelle. Pour briser le silence pesant, Simon demande soudain:

« Tu veux faire une dernière prière avant, Isabelle ? »

Elle lève les yeux vers la cime des arbres.

« Pas encore. »

Elle fixe fermement le ciel tandis que Jérôme, fermant un œil, le canon tremblant, appuie sur la gachette.

Click

Jérôme regarde son arme, interloqué. Il appuie une nouvelle fois sur la détente, mais le même son se fait entendre : click.

Isabelle quitte les cimes des arbres des yeux pour les baisser vers les deux hommes :

« Il y a un élément que je ne vous ai pas encore précisé, dit-elle. Lorsque Mohammed est venu me parler, il m’a aussi montré la cachette de l’arme de Stéphane. En la sortant, il a constaté que quelque chose n’allait pas : elle était enrayée. »

Elle fait en premier pas dans leur direction.

« C’est là que j’ai compris. Quelqu’un s’était bel et bien infiltré dans mon appartement la veille de la disparition de mon fils. Cette personne n’avait rien déplacé, rien volé. Elle a simplement enrayé l’arme de mon fils. C’était donc une personne qui connaissait cette cachette. Soit Mohammed, soit Jérémie… soit un proche. »

Elle les désigne l’un et l’autre du doigt.

« Le père de Jérémie, par exemple. Ou son oncle.

  • Mais… comment… commença Simon
  • J’ai souhaité que l’on prie pour une raison très simple, ce soir. Lorsque je suis sortie de la pièce, je n’ai pas fait que chercher le cierge. J’ai vérifié que vous ayez bien pris une arme. Comme vous ne pouviez pas la cacher sur vous sans que je la voie, elle devait être dans l’un de vos manteaux. Celui que vous avez laissé à l’entrée. Ce fut la preuve définitive de votre culpabilité.»

Elle regarde de nouveau l’arme que Jérôme pointe toujours sur elle.
« Je savais que c’était celle qu’avait achetée Jérémie au marché noir. Celle qui avait tué mon fils. Je l’ai échangé avec la sienne que tu tiens dorénavant dans ta main. Qui est exactement la même. Sauf qu’elle est enrayée ».

Elle avance une nouvelle fois. L’ombre de son visage s’apaise. Son expression de résolution absolue apparait.

« J’ai dit que je partirai apaisé. Je ne voulais pas dire que j’allais mourir. Pas tout de suite.»

Elle s’avance d’un premier pas et sorti de son manteau une arme. L’exacte réplique que celle de Jérôme à la main.

« Je vais partir de cette forêt, apaisée, avec votre propre voiture. »

Jérôme cri soudain :

« Putain, Isabelle, fait pas ça ! Je sais que ce que l’on a fait est horrible. Mais on l’a fait car c’était nécessaire. On voulait que mon fils s’en sorte. Qu’il ait un nouveau départ dans la vie. Tu comprends, non ? Tout ce qu’on a fait, c’est pour amour pour mon fils !

  • Je sais, répond Isabelle et, calmement, elle pointa son arme vers lui.
  • Tu vas le faire ? Tu vas vraiment le faire, fit Simon, transit d’angoisse ? Attend… attend… t’es chrétienne, non ? La compassion, le pardon, c’est important pour toi ! Il dirait quoi, Dieu, s’il te voyait. Tu ne penses pas que s’il pouvait, il agirait ? Isabelle, merde, pense à ça ! Ton Dieu, il ferait bien un geste pour te dire d’arrêter, non ? »

Isabelle les regarde en silence. Elle lève les yeux vers la cime des arbres mais n’entend que le sifflement du vent et l’agitation des cimes.

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Retrouvailles – Nouvelles du confinement – inédit ! 13

René râle.

Ce n’est pas nouveau, mais depuis le début du confinement, c’est encore pire. Il veut sortir. Non pas qu’il ait grand-chose à faire dehors, mais ses habitudes de retraités sont des habitudes, devenues des rituels, il n’aime pas s’y soustraire. Il râle par principe : il n’aime pas qu’on lui dise quoi faire. Il râle, surtout, parce que chez lui, se trouve Suzanne, sa femme. Il ne veut pas la voir.

Ils se sont aimés. Beaucoup. Cinquante ans de mariage, des liens solides, pas une simple ligne sur un contrat et une promesse jetée en l’air tel un bouquet, à la mairie. Les premières années furent délicieuses, faites de projets, de crédits, et d’un premier enfant. Au fil des décennies, ce lien est devenu une solide complicité, installée, résistant aux intempéries et aux fluctuations quotidiennes. Les enfants sont partis, l’usure s’est installé la place, abîmant les dernières années. Dix ans plus tôt est survenue une engueulade. De sa faute. Il l’appelle pudiquement « la connerie ». Ces mots-là furent les derniers, car depuis dix ans, ils ne se parlent plus. Pas un mot.

C’est pour ça que, depuis dix ans, il s’arrange, comme tous les retraités, pour s’octroyer un emploi du temps rigoureusement chargé. Chaque matin, dès l’aube, il s’échappe au-dehors pour sa promenade quotidienne, pendant qu’elle reste à l’appartement, généralement assise, à la table de la cuisine. Il rentre pour midi, mange en vitesse devant la télévision pour ne pas croiser son regard. Une émission insipide, de la chanson française. Il fredonne le lundi au soleil, le Connemara, Mirza, avec les participants, pour ne pas parler à sa moitié. Il possède un répertoire presque infini de chanson populaire qu’il enclenche dès que survient chez lui, dangereux, un silence annonciateur d’une discussion.

L’après-midi il s’isole à nouveau vers à nouveau dans l’extérieur. Il marche plutôt vite pour son âge, – soixante-dix est le nouveau cinquante – il l’a lu quelque part. Il achète trois ou quatre journaux, les lis en long, en large, et de travers, au café de la gare, table habituelle. Lecture finie, il s’attaque aux mots fléchés, croisés, sodokus et énigmes, jeu des sept différences, tout ce qui peuple les pages jeux, usent ses yeux, lui font nettoyer ses lunettes et occupent ses lunettes.

Il finit la journée par un verre anisé dans un bar où la télé est trop fort, les matchs de foots nombreux et les présentateurs gueulards. Il s’abreuve de mots et d’images insipides. Il les convoque le soir pour ne pas voir sa femme, et surtout ne pas l’entendre.

De retour chez lui, il est tard et il est, heureusement, fatigué. Il mange un yaourt et s’installe devant la télé, choisit de préférence un film de guerre. Il faut que ça pétarade. Bercé par le bruit des canons, il s’endort rapidement, se réveille au générique, se traîne à son lit. Une nouvelle journée d’évitement réussit. Il se sentirait presque fier, s’il n’avait pas aussi honte. Le lendemain, il se réveille à l’aube, et part faire sa balade quotidienne.

Le mercredi est un jour spécial. Ses vacances à lui. Sa fille Véronique lui abandonne les petits enfants et s’offre une après-midi. Il les emmène au parc, leur achète des glaces et les fait rire. Il est heureux, et il est seul. Sa femme reste à la maison. Dès le lendemain, son rituel reprend, du jeudi au mardi suivant. Un agenda de ministre à la retraite.

Sauf que voilà. Coronavirus, pandémie mondiale, assignation à résidence. Rester chez lui. 15 jours minimum. Ne sortir que pour l’essentiel, courses, premières nécessités. Le confinement empêchera l’évitement, méticuleux, qu’il fait de sa femme. Il ne pourra se soustraire à son envie entêtante de parler, depuis dix ans. Suzanne semble ravie d’avoir enfin ce tête-à-tête, imposé par le monde et la pandémie.

« Il faut qu’on parle. » Durant les premiers jours, il parvient à maintenir la « distanciation sociale » préconisée, à l’intérieur de chez lui. Il change de pièce quand elle arrive, prétexte une envie de verre d’eau pour bondir vers la cuisine. S’enferme aux toilettes. S’échappe avec de la musique.

« Il faut qu’on parle », répète-t-elle. Elle est têtue. En même temps, c’est ce qu’il aimait, chez elle. Elle lui tenait tête. René fait la sourde oreille. Pratique, il a le prétexte de l’âge. Il met les infos, chante la Java Bleue, s’occupe, se distrait. Sa femme, patiente devant l’éternel, l’attend, intraitable, devant la table de la cuisine.

Le quatrième jour, au réveil, il se résigne. Il n’y coupera pas, autant avancer dignement vers la potence. Elle est là, dans la cuisine. Souriante, déterminée. Il tente une distraction, feuillette un journal, nettoie le salon. L’observe du coin de l’œil. Elle ne bouge pas, le regarde. Il grogne une dernière fois, par habitude puis la rejoint, abattu. Il se sert un verre de vin, un blanc, sec et frais. Il en aura besoin. Puis il s’assoit, et attend la sentence.

Le silence dure près de dix minutes, mais Suzanne ne l’interrompt pas. Par bravade, René reste coit, lui aussi. Il faut tournoyer son verre à la lumière, prenant la pose du connaisseur devant ce vin de cubi. N’y tenant plus, reposant le verre sur la table, il lâche.

« Bon. On parle, ou pas ?

  • C’est comme tu veux, René. Moi j’attends ça depuis dix ans.
  • Dix ans de silence ! Et là, d’un coup, on pourrait tout régler ?
  • Je ne sais pas, fait-elle calmement. On essaye ?
  • Ça ne sert à rien.
  • Très bien, alors ne parlons pas. »

René rumine, sachant très bien qu’il va tomber dans le piège.

« Ça ne servirait à rien.

  • J’ai compris, fait-elle simplement.
  • Et donc on va continuer comme ça ? Pendant des années, tu vas être là, à ne pas me lâcher ?
  • Je ne sais pas, René. C’est comme tu veux, tu sais ?
  • De toute façon, on pourrait plus se parler.
  • On a été marié quarante ans. On pourra trouver un sujet.
  • Oui mais depuis… Il s’est passé ce que tu sais… »

Il abandonne, baisse la tête. Il savait que ça se passerait mal. Même s’il ne s’est rien passé, pour l’instant.

« On peut parler de ce que tu veux, tu sais, fait-elle, conciliante.

  • Ça ne servira à rien, murmura René. C’est trop tard… 
  • Qu’est-ce que tu perds ? De toute façon, tu as encore au moins dix jours coincés avec moi. Tu ne peux plus fuir maintenant, René. Tes balades quotidiennes, c’est de la chambre à la cuisine. On essaye. Au pire, ça ne sert à rien. D’accord ? »

René soupira.

« D’accord. On commence par quoi ?

  • De ce que tu veux, fait-elle d’un air entendu. Si on commençait par ta « connerie », que tu m’as dite il y a dix ans ?»

Il écarquille les yeux.

« Tu es encore sur cette histoire ?

  • Non René. C’est toi, qui es encore dessus. Tu n’arrives pas à passer outre. »

René soupire.

« Comment veux-tu que je passe à autre chose ? Maintenant, c’est trop tard. Impossible de changer quoi que ce soit…

  • Pourquoi ?
  • Mais… parce que… il la désigne. Enfin, tu sais bien.»

Elle sourit.

« Redis-moi ce que c’était, ta « connerie ».

  • Tu sais très bien…
  • Redit quand même. Rappelle-moi…
  • C’est stupide.
  • Il n’y a personne pour te juger, ici, à part toi-même. »

Il soupire.

« Ce qu’il s’est passé, c’est que j’ai été un sacré con.»

Elle sourit.

« Oui, ça, je sais. Mais qu’est ce que tu m’as dit ? »

Il soupire et, enfin, lâche.

« Je venais d’avoir soixante ans, et j’avais peur à en crever. De mourir, d’avoir raté ma vie, d’être passé à côté de quelque chose d’essentiel. Et quand j’ai peur, je deviens con. Encore plus que d’habitude. Je me suis énervé contre toi, parce que tu étais là et qu’il fallait que ça sorte. J’ai dit que j’aurai préféré ne jamais te connaître, que ma vie aurait été différente et certainement mieux. Que je m’étais enchaîné à toi pendant quarante ans, et qu’à cause de ça j’avais raté plein d’autres occasions. Voilà, ce que je t’ai dit. Ma grosse connerie.»

Sa femme le regarde, toujours. Il attend le jugement, la phrase incisive, mais rien ne vient. Comme toujours, elle est bienveillante. Il ne la méritait vraiment pas.

« Mais, continue-t-il, d’une voix qu’il tente de maintenir à flot, tu sais que ce n’est pas vrai. C’était une parole de sacré con qui a peur de mourir. Je n’en pensais pas un mot. J’étais très content d’avoir partagé ma vie avec toi. Je le suis toujours. C’est ça, la vérité. Ma « connerie », c’est des mots en l’air. C’est mon âme qui panique et qui dit n’importe quoi. Mais cette vérité-là, je n’ai jamais pu te la dire. Et c’est pour ça que je t’évite, depuis dix ans. Parce que c’est trop tard maintenant. Que le mal est fait, et que je ne pourrais jamais le réparer. Cette connerie, ça restera les derniers mots que tu n’entendras jamais de moi…

  • Tu ne pouvais pas savoir ce qui allait arriver, après, René. Personne ne pouvait.
  • Ce n’est pas une raison.
  • On s’aime pour la vie, et des fois on s’engueule et on dit des bêtises. Tu n’allais pas marcher sur des œufs pendant quarante ans au cas où un drame arrive. Un couple ne peut pas fonctionner comme ça.
  • Peut-être. Mais là, c’est arrivé. Juste après ce que je t’ai dit. Ma connerie, que je ne pourrais plus jamais rattraper. Ce sont ces paroles que tu as entendu, jusqu’à la fin. Pas mes excuses. Elles, je les garde en moi depuis dix ans, et elles me bouffent de l’intérieur. »

Elle posa sa main sur la sienne, et René put jurer qu’il sent ce contact de leur peau.

« Qu’est-ce que tu imagines, René ? Que je ne savais pas, que des fois, tu peux être un sacré con ? Que je ne sais pas faire la part des choses ? Tu penses vraiment que c’est ce souvenir de toi, que j’ai emporté ?

  • J’espère que non, fit-il, et les larmes coulent sur son visage plissé, il tente un instant de les cacher dans sa main, par pudeur, mais n’y parviens pas.
  • Tu ne penses pas que dix ans de regret, ce n’est pas suffisant pour me montrer à quel point tu as été idiot, ce jour-là ?
  • Ça ne change rien. C’est trop tard.
  • Dis-moi ce que tu as sur le cœur. Maintenant.
  • C’est inutile ! Voyons, Suzanne, tu sais bien que…
  • Tes excuses, sort les maintenant. On a assez perdu de temps. »

René soupire, puis, enfin, se lâche.

« Et bien, si j’avais pu, j’aurais voulu te dire que je me sens idiot depuis dix ans, Suzanne. Que j’ai eu beaucoup de chance de te rencontrer, de faire ma vie avec toi, et que tu me manques, beaucoup. Je ne suis pas doué pour ce genre de déclaration. Je suis un vieil idiot de l’ancienne génération, celle où on serre les dents et on garde tout pour soit. Mais tu sais que c’est vrai. Je ne disais pas grand-chose, mais j’essayais de te le prouvais au quotidien. Sauf une fois. La seule fois où j’aurai dû me taire. Maintenant, dès que je suis avec les petits enfants, je leur parle de toi. Je leur explique à quelque point tu étais une femme formidable. Tu aurais adoré les connaitre, Suzanne. Je leur dis tout ce que je pense de toi, tout ce que je n’ai pas été capable de te dire, parce que je suis un vieil idiot et que… tu connais la suite. Je suis fier d’eux, je les vois grandir, et dès que cette foutue pandémie sera passée, dans une semaine ou un an, je les emmène à nouveau au parc voir les biches et les tilleuls. Je leur achète une glace et je leur parle encore de toi. Pour que tu sois un peu avec eux. Je les couvre de tout mon amour, de câlins et de baisers, toutes ces affections que je n’ai pas été capable de te témoigner à toi. Ou à nos enfants. Parce que… tu connais la suite. »

René avait baissé ses yeux trempés durant tout son monologue. Il se redressa, et regarda une dernière fois son épouse.

« Voilà tout ce que je voulais dire, ma chérie. »

Et Suzanne le regardait encore, même s’il ne la distinguait plus précisément. Il devinait son sourire, ses yeux doux, qui avaient toujours apaisé son caractère de cochon. Il ne voyait plus les détails. Il restait l’essentiel. Et une phrase, la dernière.

« Prends ton temps avant de venir, fit-elle. Je ne suis pas pressé. »

René resta assis, encore un instant, sur la chaise. Il fixait son verre, qu’il s’était servi au début de la conversation, et auquel il n’avait pas touché.

« Je ne suis pas pressé non plus, ma chérie. J’ai encore envie de les voir grandir. »

*

Quand Véronique put enfin revenir chez son père, à la fin de ce confinement, elle fut soulagée. Elle s’inquiétait. René avait toujours la bougeotte, alors le savoir tourner en rond toute la journée, c’était un coup à devenir fou. Comme tous les mercredis, elle déposait ses deux enfants, Noé et Mattéo. Sitôt la porte ouverte, ils se précipitèrent dans les jambes du grand-père qui les accueillit d’un grand éclat de rire provençal. 

« ça va papa ? demanda-t-elle. 

  • Comme un jeune homme, répondit-il, l’embrassant en retour. »

Surprise par cette réponse et ce sourire, qu’elle avait rarement vu sur son visage grognon, elle demanda :

« Tu ne t’es pas trop ennuyé, pendant le confinement ? »

René resta songeur, quelques instants, puis dit, d’une voix douce :

« Non, fit-il. J’ai enfin fait la paix. »

Après un silence hésitant, il ajouta :

« J’ai parlé à ta mère. »

Véronique étouffa un rire puis, voyant l’air sérieux de son père, demanda.

« Et… elle va bien ?

  • Mieux, fit-il. Et moi aussi. »

Puis, se tournant vers ses petits-enfants, il demanda :

« Ça vous dit, un tour au parc ? « 

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L’Eclat de la photo – nouvelles du confinement – 12

Il y a cette photo. Usée, lustrée, rapiécée, ternie par l’âge, frottée par le temps, polie par l’usage, les gens, par les passages de mains en mains des personnages, dont chacun a imprimé sur l’image sa pliure, sa voilure, son cornage.

Dans un coin corné justement, il y a cet homme. Il n’est ni au centre de l’attention ni au centre de la photo. Mais il est là, avec son fauteuil. Et avec sa tête de travers, ses yeux entrouverts, sa bouche tordue, ses mains flasques, pendues, ses mains larvées sur les maigres accoudoirs de ce fauteuil de fortune, de ce fauteuil hors de prix, le piteux trône de ce triste sire, ce roi sans couronne et sans colonne.

Mais il y a ses yeux.

Surtout, il y a ses yeux.

Autour de lui il y a d’autres gens bien sur. Des  gens aplatis par le noir et blanc de la photo. Pour tous le sourire est d’occasion. Mais le sien, à lui, est  d’origine. Même si eux ont  des jambes, et des bras et des expressions faciales. Même si son sourire à lui est tordu, sa tête penchée, ses mains mortes, son corps fripé, cassé, fracassé. Car à la surface du visage, au milieu d’une mer de plis de peau, il y a ces yeux. Pétillants, flamboyants, avec pour seule usure le terne de la photo.

Dans ces yeux, il y a sa vie. Sa vie d’avant, sa vie d’argent, sa vie dorée, dorée par le soleil du sud. Loin de la grisaille négative du tirage. Sa vie de flambeur, d’allumeur, qui a pris fin d’un claquement de doigts, d’un craquement de nuque. Le plus dur était la chute. Après il n’a plus rien senti. Après, tout était en dedans. En huis clos. Un huis clos sans colonne.

Dans cette cloison de chair, tout d’abord, a commencé la haine. Le flambeur était toujours là, à l’intérieur et se consumait, bouillonnait d’injustice et de dégoût, de rage et de désespoir. Une envie de meurtre, une envie de mourir. Une envie de tuer et de s’ôter. Une envie d’incendier et de s’éteindre. De se venger et de s’étouffer. De battre en retraite ou de prendre les armes. De prier ou d’insulter les Dieux. Au dehors cela provoquait, au mieux, une larme dans les yeux.

Après, la cloison hermétique a tué la flamme. Elle s’est éteinte, il était vide. La vacuité totale, petite mort, immobilité mentale autant que celle du corps, à espérer encore, et encore, et encore, la conclusion finale, le dernier accord, raccord, la délivrance, plutôt que ces lambeaux d’errances internes et inertes de vie.

Et puis lentement, au fond du gouffre est apparu un second souffle. D’abord léger, fragile, qui vacille, puis qui s’est amplifié et a gonflé ces membres fripés et repliés.  Une envie de dévorer la vie même s’il ne peut plus rien avaler. De sentir le vent faire frissonner son corps immobile. De s’accrocher même s’il ne saisit plus rien. De vivre intensément ce qu’il reste, ce qu’il lui reste. Alors sa soif de vie a gargarisé ses faibles veines et nourrit son cerveau d’un bouillonnement d’intelligence qui jaillit désormais dans ces yeux.

             Ces yeux qui sont pétillants, flamboyants. Qui éclatent à la surface de ce corps effacé.

C’est pour cela que, de cet homme, avant tout, il y a ces yeux.

Et que sur la photo, avant tout, il y a cet homme.

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Autobiographie d’une ville – Nouvelles du confinement – 11

Je suis apparue sous la forme d’un champ bordé d’habitations rudimentaires. J’ai tenu quelques dizaines années puis je suis redevenue poussière. On trouve encore dans mes sous-sols des bouts de vases ou des outils, vestiges de cette naissance embryonnaire.

J’ai ressurgi bien plus tard – je ne sais plus vraiment quand, ma mémoire temporelle n’est pas très bonne. Ma renaissance est due aux circonstances : un bon climat, un fleuve, un croisement de routes, une décision politique.

Les siècles ont passé, je me suis développée. Mon architecture évolua, mes rues se pavèrent, cloutèrent, s’élargirent pour les chevaux devenus mécaniques. Les maisons s’empilèrent en immeubles, les immeubles s’agglomérèrent, ma croissance devint exponentielle. Les routes se prolongeaient, dévorant les kilomètres pour les napper de bitume. Sur la périphérie, des immeubles, encore, surgissaient du sol, prétendument provisoires. Les humains construisirent des magasins sur des grandes surfaces, appelées « grandes surfaces », reliés au centre par mes artères de goudron. Je m’étalais, repoussant les forêts et me séquençais en quartiers hermétiques en fonction des classes sociales et des activités de mon occupant principal. Un lieu pour travailler, un autre pour acheter, un pour se divertir, un pour dormir, le tout relié par un véhicule de prédilection, la voiture.

Puis les choses ont commencé à changer. Je l’ai senti car je suis connectée à chaque pierre, atomes de mon organisme. Désormais, je n’étais plus la seule à être connectée. En plus du réseau urbain est apparu le réseau informatique, invisible et omniprésent. Après quelques années d’hésitation, les deux réseaux se sont admirablement conciliés.

Les gens avaient désormais accès au bout du monde ; ils ont décidé de redécouvrir ce qu’il se passait près de chez eux. Ils communiquaient instantanément, ils ont voulu reprendre le temps de discuter. Cette fois, la lenteur n’était plus imposée. C’était un choix. Ma structure a changé, profondément. En lieu et place d’un unique centre-ville, chaque quartier a recréé le sien autour duquel tout s’effectue. Par le télétravail, la majorité des gens n’ont plus à me traverser de part en part. Ils passent leur journée chez eux ou dans les centres prévus à proximité, travaillant côte à côte avec des personnes qu’ils n’auraient par ailleurs jamais rencontrées. Restant désormais à un même endroit, ils ont voulu l’aménager. Un réseau social, propre à chaque quartier, permet de poster ses envies d’achat et ses choix d’aliments, en priorité locaux. Les commerçants, connectés eux aussi, s’approvisionnent désormais en temps réel en suivant les tendances du quartier et tout est désormais disponible en bas de chez soi.  

Peu à peu, chaque centre-quartier s’est doté de places et d’espace pour créer son propre imaginaire, par son histoire, ses activités ou ses habitants. Ce sont des ambiances différentes, distinctes, qu’il est désormais possible de sentir en passant dans chacun de mes quartiers. La voiture n’existe plus. Pour les trajets en surface, des véhicules monoplace se louent. Ils s’agglutinent les uns aux autres en fonction d’une destination commune ou du nombre de passager et comme la conduite est automatique, les gens ont le temps de discuter entre eux et procéder à ce qui est désormais une mode : la « rencontre aléatoire ». Discuter avec des personnes que nous n’aurions jamais l’occasion de croiser en temps normal. Mes grandes places historiques sont devenues un endroit privilégié pour cette activité. Elles servaient autrefois à couronner les rois, à les décapiter…ou les deux à la fois, je ne sais plus (ma mémoire temporelle n’est pas très bonne). Maintenant, les gens souhaitant ces rencontres se connectent, se reconnaissent et conversent.

Un équilibre a été trouvé entre ma grande taille et le microcosme souhaité par mes habitants. Les structures de ville et de villages sont désormais imbriquées.

Bien sûr, ce mélange me paraît étrange. Ma mémoire temporelle n’est pas très bonne et peut-être qu’une fois de plus, je mélange deux époques inconciliables. Il est possible que rien de tout cela ne se soit réellement produit et que je continue plutôt ma poussée tentaculaire. Ou que je disparaisse complètement. Ou autre chose encore, de totalement imprévisible… Après tout, je demeure ce que j’étais à l’origine : un champ.

Un champ des possibles.

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Trois secondes dans un métro – Nouvelles du confinement – 10

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Que faire lorsque vous croisez soudain l’amour de votre vie, mais qu’entre elle et vous se trouve la porte fermée d’un métro prêt à partir dans trois secondes?

Et bien, durant ces trois secondes, on réfléchit. A toute vitesse.

Voici l’histoire de cet instant.

Introduction : une seconde plus tôt

Une seconde plus tôt, on était tranquillement sur le quai. Naïf. Encore inconscient du cataclysme qui allait survenir. Les portes se fermaient, mais on n’était pas pressé. On pouvait attendre le métro suivant. D’autant que la moitié des ampoules de la rame ne fonctionnaient pas et que faire le voyage en nocturne…Alors on s’était décalé sur le côté pour laisser les fous furieux se ruer dans l’interstice qui se réduisait de plus en plus. Tout allait bien.

Première seconde

Et soudain tout ne va plus.

On l’aperçoit. A travers la vitre de cette porte qui, bon sang, est déjà presque fermée. Et le choc vous paralyse. Il est tellement puissant que vous ne pouvez déjà plus l’admirer distinctement. Elle semble se détacher des autres. Et tout se met à ralentir. Les portes coulissantes se rapprochent dans une lenteur insoutenable. Il suffirait d’un bras tendu, d’une main pour bloquer cette fermeture définitive. Mais le corps refuse de bouger. Ce gros mollasson n’a toujours pas compris ce qu’il se passe dans notre tête. A cause d’une sombre histoire de synapses et de connections nerveuses.

Alors on regarde, impuissant, les derniers centimètres d’espace se faire écraser par les joints de plastique. Et on réfléchit. Très vite. Le cœur n’a pas encore eu le temps de s’emballer, alors c’est l’esprit qui s’en charge.

Tout d’abord, les évidences.

Première constat : on ne sait rien de cette fille. On l’a croisé il y a moins d’une seconde à travers une vitre de métro. C’est tout. On ne connaît que son regard. Baudelaire avait raison. Un regard, l’ouragan germe, on renait. Mais le métro part et si on ne trouve pas de solution, la renaissance ne va pas faire long feu. C’est notre existence même en dépend.

Voici le deuxième constat : c’est une question de vie ou de mort.

Et troisième constat : notre esprit est libre de trouver toutes les solutions. On n’a de barrières ni morales ni rationnelles.  De toute façon on est amoureux. Alors ce genre de détails n’a pas voix au chapitre.

Maintenant, les choses sont posées et…

Deuxième seconde

Déjà ? Il faut aller encore plus vite. L’esprit s’accélère.

Toutes les solutions se présentent à mes yeux. Sans aucune hiérarchie de vraisemblance.

Forcer la porte ? Casser la vitre à coup de poings ? S’accrocher à la rame en partance ?

Pourquoi pas. Mais je risque d’effrayer l’amour de ma vie. Ou pire, lui faire mal. Pas fantastique pour une première approche. Et puis je ne fais plus confiance à mon corps depuis que ce lourdaud n’a pas été capable de réagir quand il le fallait.

Donc il m’est impossible de la rejoindre maintenant. Il faut la retrouver plus tard.

Vite, d’autres solutions !

Courir comme un fou jusqu’à la station suivante pour la rattraper? Encore une fois, mon corps risque de faire son difficile.

Inscrire mon numéro et le plaquer contre la vitre ? Trop long. Le graver directement contre la vitre ? Trop long. Toujours trop long ! Cartes de visite ? Je n’en ai pas. Pourquoi est-ce que je n’en ai pas ? J’aurais dû prévoir une telle situation !

Un avis de recherche ? Avec sa photo et mon numéro ? Pourquoi ai-je le seul téléphone de la ville qui n’ait pas encore intégré  l’appareil photo ?

Il faut un indice. Sur elle. Pour savoir où elle va. Bon Dieu, qu’elle est belle ! Elle semble irréelle. Et flotter parmi les autres passagers. J’observe chaque détail, vêtements, sac en bandoulière. Je ne remarque rien de particulier. Juste qu’elle est parfaite.

Mais cette perfection ne me suffira pas à la retrouver. Et le temps tourne…et je n’ai plus d’idées…

Troisième seconde

C’est trop tard.  Déjà la rame bouillonne de partir. Le départ est pour bientôt. Je n’ai rien pu faire. Et je vais la laisser s’en aller alors que depuis deux secondes ma vie entière en dépend…

Pour ces quelques fractions de secondes qui restent, je veux m’imprégner d’elle. Elle qui ressort de la foule assombrie du métro et qui me fixe en retour. Elle qui n’a jamais quitté mes yeux. Qui comprend aussi à quel point tout est différent maintenant. Que nos vies ne seront plus jamais les mêmes. Et de regard à regard, je lui dis à quel point je l’aime. Je lui dis à quel point cette banale réalité de métro qui s’en va est odieuse. A quel point il est horrible que cette ville ait autant de millions d’habitants. Et qu’il est tragique que l’on n’ait pas pu avoir une vraie première rencontre, devant un café, pour se connaître au lieu de ces quelques secondes à travers l’épaisseur d’une vitre.

Son image commence à trembler. La rame frémit. Elle va partir. Et pour toujours. Je ne veux pas voir ça. Je ferme les yeux.

Les secondes suivantes

Et le temps reprend dramatiquement son cours. On peut ressentir dans tout notre corps le bruit de cette rame qui accélère, qui s’éloigne. Puis qui déjà ne s’entend plus.

Alors, piteusement, tête baissé, yeux toujours clos, on ne bouge pas. On ne pense plus à rien, on n’a envie de rien, juste de pleurer et d’être seul. On est au fond du précipice. Jusqu’à ce qu’on vous tape sur l’épaule.

« Excusez-moi, vous allez bien ? ».

Alors on se retourne pour voir qui nous parle et le temps s’arrête à nouveau.

« Parce que tout d’abord vous fixez mon reflet dans la vitre et maintenant vous semblez complétement abattu. J’avoue que je ne comprends pas. Vous pouvez m’expliquer ? »

Et finalement votre corps parvient à reprendre le contrôle de la situation et à répondre en souriant.

« Et si je vous expliquais tout ça devant un café ? »

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