Interfeel 2 – Les Résistants, sort aujourd’hui !

Bonjour toi lectrice, toi lecteur !

Aujourd’hui est un grand jour pour moi : le Tome 2 d’Interfeel sort (enfin !).

Je suis très ému et, pour tout te dire, un peu flippé.

Pourquoi ? N’est-ce pas déjà devenu routinier, après la sortie du Tome 1 ?

Et bien, non. Et tant mieux ! Chaque livre est différent, même dans une même saga.

Pour ceux qui le savent, le T1 a été écrit suite à un concours sur Internet, organisé par la maison d’Edition Pocket Jeunesse et feu la plateforme WeLoveWords.

J’ai eu carte blanche pour l’écrire, mais j’ai néanmoins suivi la trame que j’avais annoncé lors du concours, qui m’avait permis de le remporter.

Pour le Tome 2, j’étais… complètement libre. Ce qui était grisant. Et un peu flippant, donc.

Ce volume est plus personnel. J’ai pris un plaisir fou à développer l’univers d’Interfeel, au delà des frontières de la ville. A creuser mes personnages. Les connaître. Voyager avec eux. Ressentir leurs épreuves, leurs remises en question… et il y a beaucoup !

Aussi, j’ai l’impression délicieuse et angoissante d’un premier livre. Celui où je suis complètement sincère. Où j’ai tout créé, à partir d’une feuille blanche. Cette sensation est vertigineuse, mais je suis très heureux de la vivre et de la partager avec toi.

J’ai toujours aimé échangé avec toi, lecteur, toi lectrice. D’où ma présence sur ce site et sur les Réseaux Sociaux. Et une fois de plus, je te sollicite. Je suis avide de savoir ce que tu penses de cette nouvelle aventure de mes héros. Ce que je leur fais vivre. La direction que prend l’histoire d’Interfeel.

Et je serai ravis, en plus des messages encourageants que tu me laisses sur les sites de notations des livres (Fnac, Decitre, Book Node, etc.), ce qui est très utile, que tu me laisses un petit message, ici, à la suite de cet article, une fois que tu ressortiras de ce second volume. Cela me ferait infiniement plaisir et, bien sûr, je te répondrais.

(Pardon, je te tutoie, mais comme on partage beaucoup à travers mes livres, même si on ne s’est peut être jamais croisé, j’ai l’impression de te connaître !).

Ce petit message me ferait infiniement plaisir. Bien sûr, je comprends la timidité, la pudeur, bien sûr. Mais si tu le souhaites, je t’en prie. Quelques mots, c’est déjà beaucoup !

Je te laisse, maintenant, avec mon nouveau bébé, qui voit le monde dès aujourd’hui (oui, la métaphore de la naissance fonctionne toujours avec les livres !).

Tu peux le retrouver dans toutes les librairies indépendantes, maillage fantastique sur le territoire, lien social, animé par des gens passionnés. Voici l’un des sites qui permet de les faire vivre :

https://www.chez-mon-libraire.fr/livre/9782266299992-interfeel-tome-2-vol02-atger-antonin/

Tu peux aussi le retrouver sur la Fnac, Decitre, et autres.

D’avance, je te remercie ! Pour ta lecture, pour ton message !

A bientôt pour de nouvelles aventures, Interfeeliennes et autres !

Antonin A.

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Retrouvailles – Nouvelles du confinement – inédit ! 13

René râle.

Ce n’est pas nouveau, mais depuis le début du confinement, c’est encore pire. Il veut sortir. Non pas qu’il ait grand-chose à faire dehors, mais ses habitudes de retraités sont des habitudes, devenues des rituels, il n’aime pas s’y soustraire. Il râle par principe : il n’aime pas qu’on lui dise quoi faire. Il râle, surtout, parce que chez lui, se trouve Suzanne, sa femme. Il ne veut pas la voir.

Ils se sont aimés. Beaucoup. Cinquante ans de mariage, des liens solides, pas une simple ligne sur un contrat et une promesse jetée en l’air tel un bouquet, à la mairie. Les premières années furent délicieuses, faites de projets, de crédits, et d’un premier enfant. Au fil des décennies, ce lien est devenu une solide complicité, installée, résistant aux intempéries et aux fluctuations quotidiennes. Les enfants sont partis, l’usure s’est installé la place, abîmant les dernières années. Dix ans plus tôt est survenue une engueulade. De sa faute. Il l’appelle pudiquement « la connerie ». Ces mots-là furent les derniers, car depuis dix ans, ils ne se parlent plus. Pas un mot.

C’est pour ça que, depuis dix ans, il s’arrange, comme tous les retraités, pour s’octroyer un emploi du temps rigoureusement chargé. Chaque matin, dès l’aube, il s’échappe au-dehors pour sa promenade quotidienne, pendant qu’elle reste à l’appartement, généralement assise, à la table de la cuisine. Il rentre pour midi, mange en vitesse devant la télévision pour ne pas croiser son regard. Une émission insipide, de la chanson française. Il fredonne le lundi au soleil, le Connemara, Mirza, avec les participants, pour ne pas parler à sa moitié. Il possède un répertoire presque infini de chanson populaire qu’il enclenche dès que survient chez lui, dangereux, un silence annonciateur d’une discussion.

L’après-midi il s’isole à nouveau vers à nouveau dans l’extérieur. Il marche plutôt vite pour son âge, – soixante-dix est le nouveau cinquante – il l’a lu quelque part. Il achète trois ou quatre journaux, les lis en long, en large, et de travers, au café de la gare, table habituelle. Lecture finie, il s’attaque aux mots fléchés, croisés, sodokus et énigmes, jeu des sept différences, tout ce qui peuple les pages jeux, usent ses yeux, lui font nettoyer ses lunettes et occupent ses lunettes.

Il finit la journée par un verre anisé dans un bar où la télé est trop fort, les matchs de foots nombreux et les présentateurs gueulards. Il s’abreuve de mots et d’images insipides. Il les convoque le soir pour ne pas voir sa femme, et surtout ne pas l’entendre.

De retour chez lui, il est tard et il est, heureusement, fatigué. Il mange un yaourt et s’installe devant la télé, choisit de préférence un film de guerre. Il faut que ça pétarade. Bercé par le bruit des canons, il s’endort rapidement, se réveille au générique, se traîne à son lit. Une nouvelle journée d’évitement réussit. Il se sentirait presque fier, s’il n’avait pas aussi honte. Le lendemain, il se réveille à l’aube, et part faire sa balade quotidienne.

Le mercredi est un jour spécial. Ses vacances à lui. Sa fille Véronique lui abandonne les petits enfants et s’offre une après-midi. Il les emmène au parc, leur achète des glaces et les fait rire. Il est heureux, et il est seul. Sa femme reste à la maison. Dès le lendemain, son rituel reprend, du jeudi au mardi suivant. Un agenda de ministre à la retraite.

Sauf que voilà. Coronavirus, pandémie mondiale, assignation à résidence. Rester chez lui. 15 jours minimum. Ne sortir que pour l’essentiel, courses, premières nécessités. Le confinement empêchera l’évitement, méticuleux, qu’il fait de sa femme. Il ne pourra se soustraire à son envie entêtante de parler, depuis dix ans. Suzanne semble ravie d’avoir enfin ce tête-à-tête, imposé par le monde et la pandémie.

« Il faut qu’on parle. » Durant les premiers jours, il parvient à maintenir la « distanciation sociale » préconisée, à l’intérieur de chez lui. Il change de pièce quand elle arrive, prétexte une envie de verre d’eau pour bondir vers la cuisine. S’enferme aux toilettes. S’échappe avec de la musique.

« Il faut qu’on parle », répète-t-elle. Elle est têtue. En même temps, c’est ce qu’il aimait, chez elle. Elle lui tenait tête. René fait la sourde oreille. Pratique, il a le prétexte de l’âge. Il met les infos, chante la Java Bleue, s’occupe, se distrait. Sa femme, patiente devant l’éternel, l’attend, intraitable, devant la table de la cuisine.

Le quatrième jour, au réveil, il se résigne. Il n’y coupera pas, autant avancer dignement vers la potence. Elle est là, dans la cuisine. Souriante, déterminée. Il tente une distraction, feuillette un journal, nettoie le salon. L’observe du coin de l’œil. Elle ne bouge pas, le regarde. Il grogne une dernière fois, par habitude puis la rejoint, abattu. Il se sert un verre de vin, un blanc, sec et frais. Il en aura besoin. Puis il s’assoit, et attend la sentence.

Le silence dure près de dix minutes, mais Suzanne ne l’interrompt pas. Par bravade, René reste coit, lui aussi. Il faut tournoyer son verre à la lumière, prenant la pose du connaisseur devant ce vin de cubi. N’y tenant plus, reposant le verre sur la table, il lâche.

« Bon. On parle, ou pas ?

  • C’est comme tu veux, René. Moi j’attends ça depuis dix ans.
  • Dix ans de silence ! Et là, d’un coup, on pourrait tout régler ?
  • Je ne sais pas, fait-elle calmement. On essaye ?
  • Ça ne sert à rien.
  • Très bien, alors ne parlons pas. »

René rumine, sachant très bien qu’il va tomber dans le piège.

« Ça ne servirait à rien.

  • J’ai compris, fait-elle simplement.
  • Et donc on va continuer comme ça ? Pendant des années, tu vas être là, à ne pas me lâcher ?
  • Je ne sais pas, René. C’est comme tu veux, tu sais ?
  • De toute façon, on pourrait plus se parler.
  • On a été marié quarante ans. On pourra trouver un sujet.
  • Oui mais depuis… Il s’est passé ce que tu sais… »

Il abandonne, baisse la tête. Il savait que ça se passerait mal. Même s’il ne s’est rien passé, pour l’instant.

« On peut parler de ce que tu veux, tu sais, fait-elle, conciliante.

  • Ça ne servira à rien, murmura René. C’est trop tard… 
  • Qu’est-ce que tu perds ? De toute façon, tu as encore au moins dix jours coincés avec moi. Tu ne peux plus fuir maintenant, René. Tes balades quotidiennes, c’est de la chambre à la cuisine. On essaye. Au pire, ça ne sert à rien. D’accord ? »

René soupira.

« D’accord. On commence par quoi ?

  • De ce que tu veux, fait-elle d’un air entendu. Si on commençait par ta « connerie », que tu m’as dite il y a dix ans ?»

Il écarquille les yeux.

« Tu es encore sur cette histoire ?

  • Non René. C’est toi, qui es encore dessus. Tu n’arrives pas à passer outre. »

René soupire.

« Comment veux-tu que je passe à autre chose ? Maintenant, c’est trop tard. Impossible de changer quoi que ce soit…

  • Pourquoi ?
  • Mais… parce que… il la désigne. Enfin, tu sais bien.»

Elle sourit.

« Redis-moi ce que c’était, ta « connerie ».

  • Tu sais très bien…
  • Redit quand même. Rappelle-moi…
  • C’est stupide.
  • Il n’y a personne pour te juger, ici, à part toi-même. »

Il soupire.

« Ce qu’il s’est passé, c’est que j’ai été un sacré con.»

Elle sourit.

« Oui, ça, je sais. Mais qu’est ce que tu m’as dit ? »

Il soupire et, enfin, lâche.

« Je venais d’avoir soixante ans, et j’avais peur à en crever. De mourir, d’avoir raté ma vie, d’être passé à côté de quelque chose d’essentiel. Et quand j’ai peur, je deviens con. Encore plus que d’habitude. Je me suis énervé contre toi, parce que tu étais là et qu’il fallait que ça sorte. J’ai dit que j’aurai préféré ne jamais te connaître, que ma vie aurait été différente et certainement mieux. Que je m’étais enchaîné à toi pendant quarante ans, et qu’à cause de ça j’avais raté plein d’autres occasions. Voilà, ce que je t’ai dit. Ma grosse connerie.»

Sa femme le regarde, toujours. Il attend le jugement, la phrase incisive, mais rien ne vient. Comme toujours, elle est bienveillante. Il ne la méritait vraiment pas.

« Mais, continue-t-il, d’une voix qu’il tente de maintenir à flot, tu sais que ce n’est pas vrai. C’était une parole de sacré con qui a peur de mourir. Je n’en pensais pas un mot. J’étais très content d’avoir partagé ma vie avec toi. Je le suis toujours. C’est ça, la vérité. Ma « connerie », c’est des mots en l’air. C’est mon âme qui panique et qui dit n’importe quoi. Mais cette vérité-là, je n’ai jamais pu te la dire. Et c’est pour ça que je t’évite, depuis dix ans. Parce que c’est trop tard maintenant. Que le mal est fait, et que je ne pourrais jamais le réparer. Cette connerie, ça restera les derniers mots que tu n’entendras jamais de moi…

  • Tu ne pouvais pas savoir ce qui allait arriver, après, René. Personne ne pouvait.
  • Ce n’est pas une raison.
  • On s’aime pour la vie, et des fois on s’engueule et on dit des bêtises. Tu n’allais pas marcher sur des œufs pendant quarante ans au cas où un drame arrive. Un couple ne peut pas fonctionner comme ça.
  • Peut-être. Mais là, c’est arrivé. Juste après ce que je t’ai dit. Ma connerie, que je ne pourrais plus jamais rattraper. Ce sont ces paroles que tu as entendu, jusqu’à la fin. Pas mes excuses. Elles, je les garde en moi depuis dix ans, et elles me bouffent de l’intérieur. »

Elle posa sa main sur la sienne, et René put jurer qu’il sent ce contact de leur peau.

« Qu’est-ce que tu imagines, René ? Que je ne savais pas, que des fois, tu peux être un sacré con ? Que je ne sais pas faire la part des choses ? Tu penses vraiment que c’est ce souvenir de toi, que j’ai emporté ?

  • J’espère que non, fit-il, et les larmes coulent sur son visage plissé, il tente un instant de les cacher dans sa main, par pudeur, mais n’y parviens pas.
  • Tu ne penses pas que dix ans de regret, ce n’est pas suffisant pour me montrer à quel point tu as été idiot, ce jour-là ?
  • Ça ne change rien. C’est trop tard.
  • Dis-moi ce que tu as sur le cœur. Maintenant.
  • C’est inutile ! Voyons, Suzanne, tu sais bien que…
  • Tes excuses, sort les maintenant. On a assez perdu de temps. »

René soupire, puis, enfin, se lâche.

« Et bien, si j’avais pu, j’aurais voulu te dire que je me sens idiot depuis dix ans, Suzanne. Que j’ai eu beaucoup de chance de te rencontrer, de faire ma vie avec toi, et que tu me manques, beaucoup. Je ne suis pas doué pour ce genre de déclaration. Je suis un vieil idiot de l’ancienne génération, celle où on serre les dents et on garde tout pour soit. Mais tu sais que c’est vrai. Je ne disais pas grand-chose, mais j’essayais de te le prouvais au quotidien. Sauf une fois. La seule fois où j’aurai dû me taire. Maintenant, dès que je suis avec les petits enfants, je leur parle de toi. Je leur explique à quelque point tu étais une femme formidable. Tu aurais adoré les connaitre, Suzanne. Je leur dis tout ce que je pense de toi, tout ce que je n’ai pas été capable de te dire, parce que je suis un vieil idiot et que… tu connais la suite. Je suis fier d’eux, je les vois grandir, et dès que cette foutue pandémie sera passée, dans une semaine ou un an, je les emmène à nouveau au parc voir les biches et les tilleuls. Je leur achète une glace et je leur parle encore de toi. Pour que tu sois un peu avec eux. Je les couvre de tout mon amour, de câlins et de baisers, toutes ces affections que je n’ai pas été capable de te témoigner à toi. Ou à nos enfants. Parce que… tu connais la suite. »

René avait baissé ses yeux trempés durant tout son monologue. Il se redressa, et regarda une dernière fois son épouse.

« Voilà tout ce que je voulais dire, ma chérie. »

Et Suzanne le regardait encore, même s’il ne la distinguait plus précisément. Il devinait son sourire, ses yeux doux, qui avaient toujours apaisé son caractère de cochon. Il ne voyait plus les détails. Il restait l’essentiel. Et une phrase, la dernière.

« Prends ton temps avant de venir, fit-elle. Je ne suis pas pressé. »

René resta assis, encore un instant, sur la chaise. Il fixait son verre, qu’il s’était servi au début de la conversation, et auquel il n’avait pas touché.

« Je ne suis pas pressé non plus, ma chérie. J’ai encore envie de les voir grandir. »

*

Quand Véronique put enfin revenir chez son père, à la fin de ce confinement, elle fut soulagée. Elle s’inquiétait. René avait toujours la bougeotte, alors le savoir tourner en rond toute la journée, c’était un coup à devenir fou. Comme tous les mercredis, elle déposait ses deux enfants, Noé et Mattéo. Sitôt la porte ouverte, ils se précipitèrent dans les jambes du grand-père qui les accueillit d’un grand éclat de rire provençal. 

« ça va papa ? demanda-t-elle. 

  • Comme un jeune homme, répondit-il, l’embrassant en retour. »

Surprise par cette réponse et ce sourire, qu’elle avait rarement vu sur son visage grognon, elle demanda :

« Tu ne t’es pas trop ennuyé, pendant le confinement ? »

René resta songeur, quelques instants, puis dit, d’une voix douce :

« Non, fit-il. J’ai enfin fait la paix. »

Après un silence hésitant, il ajouta :

« J’ai parlé à ta mère. »

Véronique étouffa un rire puis, voyant l’air sérieux de son père, demanda.

« Et… elle va bien ?

  • Mieux, fit-il. Et moi aussi. »

Puis, se tournant vers ses petits-enfants, il demanda :

« Ça vous dit, un tour au parc ? « 

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L’Eclat de la photo – nouvelles du confinement – 12

Il y a cette photo. Usée, lustrée, rapiécée, ternie par l’âge, frottée par le temps, polie par l’usage, les gens, par les passages de mains en mains des personnages, dont chacun a imprimé sur l’image sa pliure, sa voilure, son cornage.

Dans un coin corné justement, il y a cet homme. Il n’est ni au centre de l’attention ni au centre de la photo. Mais il est là, avec son fauteuil. Et avec sa tête de travers, ses yeux entrouverts, sa bouche tordue, ses mains flasques, pendues, ses mains larvées sur les maigres accoudoirs de ce fauteuil de fortune, de ce fauteuil hors de prix, le piteux trône de ce triste sire, ce roi sans couronne et sans colonne.

Mais il y a ses yeux.

Surtout, il y a ses yeux.

Autour de lui il y a d’autres gens bien sur. Des  gens aplatis par le noir et blanc de la photo. Pour tous le sourire est d’occasion. Mais le sien, à lui, est  d’origine. Même si eux ont  des jambes, et des bras et des expressions faciales. Même si son sourire à lui est tordu, sa tête penchée, ses mains mortes, son corps fripé, cassé, fracassé. Car à la surface du visage, au milieu d’une mer de plis de peau, il y a ces yeux. Pétillants, flamboyants, avec pour seule usure le terne de la photo.

Dans ces yeux, il y a sa vie. Sa vie d’avant, sa vie d’argent, sa vie dorée, dorée par le soleil du sud. Loin de la grisaille négative du tirage. Sa vie de flambeur, d’allumeur, qui a pris fin d’un claquement de doigts, d’un craquement de nuque. Le plus dur était la chute. Après il n’a plus rien senti. Après, tout était en dedans. En huis clos. Un huis clos sans colonne.

Dans cette cloison de chair, tout d’abord, a commencé la haine. Le flambeur était toujours là, à l’intérieur et se consumait, bouillonnait d’injustice et de dégoût, de rage et de désespoir. Une envie de meurtre, une envie de mourir. Une envie de tuer et de s’ôter. Une envie d’incendier et de s’éteindre. De se venger et de s’étouffer. De battre en retraite ou de prendre les armes. De prier ou d’insulter les Dieux. Au dehors cela provoquait, au mieux, une larme dans les yeux.

Après, la cloison hermétique a tué la flamme. Elle s’est éteinte, il était vide. La vacuité totale, petite mort, immobilité mentale autant que celle du corps, à espérer encore, et encore, et encore, la conclusion finale, le dernier accord, raccord, la délivrance, plutôt que ces lambeaux d’errances internes et inertes de vie.

Et puis lentement, au fond du gouffre est apparu un second souffle. D’abord léger, fragile, qui vacille, puis qui s’est amplifié et a gonflé ces membres fripés et repliés.  Une envie de dévorer la vie même s’il ne peut plus rien avaler. De sentir le vent faire frissonner son corps immobile. De s’accrocher même s’il ne saisit plus rien. De vivre intensément ce qu’il reste, ce qu’il lui reste. Alors sa soif de vie a gargarisé ses faibles veines et nourrit son cerveau d’un bouillonnement d’intelligence qui jaillit désormais dans ces yeux.

             Ces yeux qui sont pétillants, flamboyants. Qui éclatent à la surface de ce corps effacé.

C’est pour cela que, de cet homme, avant tout, il y a ces yeux.

Et que sur la photo, avant tout, il y a cet homme.

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Autobiographie d’une ville – Nouvelles du confinement – 11

Je suis apparue sous la forme d’un champ bordé d’habitations rudimentaires. J’ai tenu quelques dizaines années puis je suis redevenue poussière. On trouve encore dans mes sous-sols des bouts de vases ou des outils, vestiges de cette naissance embryonnaire.

J’ai ressurgi bien plus tard – je ne sais plus vraiment quand, ma mémoire temporelle n’est pas très bonne. Ma renaissance est due aux circonstances : un bon climat, un fleuve, un croisement de routes, une décision politique.

Les siècles ont passé, je me suis développée. Mon architecture évolua, mes rues se pavèrent, cloutèrent, s’élargirent pour les chevaux devenus mécaniques. Les maisons s’empilèrent en immeubles, les immeubles s’agglomérèrent, ma croissance devint exponentielle. Les routes se prolongeaient, dévorant les kilomètres pour les napper de bitume. Sur la périphérie, des immeubles, encore, surgissaient du sol, prétendument provisoires. Les humains construisirent des magasins sur des grandes surfaces, appelées « grandes surfaces », reliés au centre par mes artères de goudron. Je m’étalais, repoussant les forêts et me séquençais en quartiers hermétiques en fonction des classes sociales et des activités de mon occupant principal. Un lieu pour travailler, un autre pour acheter, un pour se divertir, un pour dormir, le tout relié par un véhicule de prédilection, la voiture.

Puis les choses ont commencé à changer. Je l’ai senti car je suis connectée à chaque pierre, atomes de mon organisme. Désormais, je n’étais plus la seule à être connectée. En plus du réseau urbain est apparu le réseau informatique, invisible et omniprésent. Après quelques années d’hésitation, les deux réseaux se sont admirablement conciliés.

Les gens avaient désormais accès au bout du monde ; ils ont décidé de redécouvrir ce qu’il se passait près de chez eux. Ils communiquaient instantanément, ils ont voulu reprendre le temps de discuter. Cette fois, la lenteur n’était plus imposée. C’était un choix. Ma structure a changé, profondément. En lieu et place d’un unique centre-ville, chaque quartier a recréé le sien autour duquel tout s’effectue. Par le télétravail, la majorité des gens n’ont plus à me traverser de part en part. Ils passent leur journée chez eux ou dans les centres prévus à proximité, travaillant côte à côte avec des personnes qu’ils n’auraient par ailleurs jamais rencontrées. Restant désormais à un même endroit, ils ont voulu l’aménager. Un réseau social, propre à chaque quartier, permet de poster ses envies d’achat et ses choix d’aliments, en priorité locaux. Les commerçants, connectés eux aussi, s’approvisionnent désormais en temps réel en suivant les tendances du quartier et tout est désormais disponible en bas de chez soi.  

Peu à peu, chaque centre-quartier s’est doté de places et d’espace pour créer son propre imaginaire, par son histoire, ses activités ou ses habitants. Ce sont des ambiances différentes, distinctes, qu’il est désormais possible de sentir en passant dans chacun de mes quartiers. La voiture n’existe plus. Pour les trajets en surface, des véhicules monoplace se louent. Ils s’agglutinent les uns aux autres en fonction d’une destination commune ou du nombre de passager et comme la conduite est automatique, les gens ont le temps de discuter entre eux et procéder à ce qui est désormais une mode : la « rencontre aléatoire ». Discuter avec des personnes que nous n’aurions jamais l’occasion de croiser en temps normal. Mes grandes places historiques sont devenues un endroit privilégié pour cette activité. Elles servaient autrefois à couronner les rois, à les décapiter…ou les deux à la fois, je ne sais plus (ma mémoire temporelle n’est pas très bonne). Maintenant, les gens souhaitant ces rencontres se connectent, se reconnaissent et conversent.

Un équilibre a été trouvé entre ma grande taille et le microcosme souhaité par mes habitants. Les structures de ville et de villages sont désormais imbriquées.

Bien sûr, ce mélange me paraît étrange. Ma mémoire temporelle n’est pas très bonne et peut-être qu’une fois de plus, je mélange deux époques inconciliables. Il est possible que rien de tout cela ne se soit réellement produit et que je continue plutôt ma poussée tentaculaire. Ou que je disparaisse complètement. Ou autre chose encore, de totalement imprévisible… Après tout, je demeure ce que j’étais à l’origine : un champ.

Un champ des possibles.

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Trois secondes dans un métro – Nouvelles du confinement – 10

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Que faire lorsque vous croisez soudain l’amour de votre vie, mais qu’entre elle et vous se trouve la porte fermée d’un métro prêt à partir dans trois secondes?

Et bien, durant ces trois secondes, on réfléchit. A toute vitesse.

Voici l’histoire de cet instant.

Introduction : une seconde plus tôt

Une seconde plus tôt, on était tranquillement sur le quai. Naïf. Encore inconscient du cataclysme qui allait survenir. Les portes se fermaient, mais on n’était pas pressé. On pouvait attendre le métro suivant. D’autant que la moitié des ampoules de la rame ne fonctionnaient pas et que faire le voyage en nocturne…Alors on s’était décalé sur le côté pour laisser les fous furieux se ruer dans l’interstice qui se réduisait de plus en plus. Tout allait bien.

Première seconde

Et soudain tout ne va plus.

On l’aperçoit. A travers la vitre de cette porte qui, bon sang, est déjà presque fermée. Et le choc vous paralyse. Il est tellement puissant que vous ne pouvez déjà plus l’admirer distinctement. Elle semble se détacher des autres. Et tout se met à ralentir. Les portes coulissantes se rapprochent dans une lenteur insoutenable. Il suffirait d’un bras tendu, d’une main pour bloquer cette fermeture définitive. Mais le corps refuse de bouger. Ce gros mollasson n’a toujours pas compris ce qu’il se passe dans notre tête. A cause d’une sombre histoire de synapses et de connections nerveuses.

Alors on regarde, impuissant, les derniers centimètres d’espace se faire écraser par les joints de plastique. Et on réfléchit. Très vite. Le cœur n’a pas encore eu le temps de s’emballer, alors c’est l’esprit qui s’en charge.

Tout d’abord, les évidences.

Première constat : on ne sait rien de cette fille. On l’a croisé il y a moins d’une seconde à travers une vitre de métro. C’est tout. On ne connaît que son regard. Baudelaire avait raison. Un regard, l’ouragan germe, on renait. Mais le métro part et si on ne trouve pas de solution, la renaissance ne va pas faire long feu. C’est notre existence même en dépend.

Voici le deuxième constat : c’est une question de vie ou de mort.

Et troisième constat : notre esprit est libre de trouver toutes les solutions. On n’a de barrières ni morales ni rationnelles.  De toute façon on est amoureux. Alors ce genre de détails n’a pas voix au chapitre.

Maintenant, les choses sont posées et…

Deuxième seconde

Déjà ? Il faut aller encore plus vite. L’esprit s’accélère.

Toutes les solutions se présentent à mes yeux. Sans aucune hiérarchie de vraisemblance.

Forcer la porte ? Casser la vitre à coup de poings ? S’accrocher à la rame en partance ?

Pourquoi pas. Mais je risque d’effrayer l’amour de ma vie. Ou pire, lui faire mal. Pas fantastique pour une première approche. Et puis je ne fais plus confiance à mon corps depuis que ce lourdaud n’a pas été capable de réagir quand il le fallait.

Donc il m’est impossible de la rejoindre maintenant. Il faut la retrouver plus tard.

Vite, d’autres solutions !

Courir comme un fou jusqu’à la station suivante pour la rattraper? Encore une fois, mon corps risque de faire son difficile.

Inscrire mon numéro et le plaquer contre la vitre ? Trop long. Le graver directement contre la vitre ? Trop long. Toujours trop long ! Cartes de visite ? Je n’en ai pas. Pourquoi est-ce que je n’en ai pas ? J’aurais dû prévoir une telle situation !

Un avis de recherche ? Avec sa photo et mon numéro ? Pourquoi ai-je le seul téléphone de la ville qui n’ait pas encore intégré  l’appareil photo ?

Il faut un indice. Sur elle. Pour savoir où elle va. Bon Dieu, qu’elle est belle ! Elle semble irréelle. Et flotter parmi les autres passagers. J’observe chaque détail, vêtements, sac en bandoulière. Je ne remarque rien de particulier. Juste qu’elle est parfaite.

Mais cette perfection ne me suffira pas à la retrouver. Et le temps tourne…et je n’ai plus d’idées…

Troisième seconde

C’est trop tard.  Déjà la rame bouillonne de partir. Le départ est pour bientôt. Je n’ai rien pu faire. Et je vais la laisser s’en aller alors que depuis deux secondes ma vie entière en dépend…

Pour ces quelques fractions de secondes qui restent, je veux m’imprégner d’elle. Elle qui ressort de la foule assombrie du métro et qui me fixe en retour. Elle qui n’a jamais quitté mes yeux. Qui comprend aussi à quel point tout est différent maintenant. Que nos vies ne seront plus jamais les mêmes. Et de regard à regard, je lui dis à quel point je l’aime. Je lui dis à quel point cette banale réalité de métro qui s’en va est odieuse. A quel point il est horrible que cette ville ait autant de millions d’habitants. Et qu’il est tragique que l’on n’ait pas pu avoir une vraie première rencontre, devant un café, pour se connaître au lieu de ces quelques secondes à travers l’épaisseur d’une vitre.

Son image commence à trembler. La rame frémit. Elle va partir. Et pour toujours. Je ne veux pas voir ça. Je ferme les yeux.

Les secondes suivantes

Et le temps reprend dramatiquement son cours. On peut ressentir dans tout notre corps le bruit de cette rame qui accélère, qui s’éloigne. Puis qui déjà ne s’entend plus.

Alors, piteusement, tête baissé, yeux toujours clos, on ne bouge pas. On ne pense plus à rien, on n’a envie de rien, juste de pleurer et d’être seul. On est au fond du précipice. Jusqu’à ce qu’on vous tape sur l’épaule.

« Excusez-moi, vous allez bien ? ».

Alors on se retourne pour voir qui nous parle et le temps s’arrête à nouveau.

« Parce que tout d’abord vous fixez mon reflet dans la vitre et maintenant vous semblez complétement abattu. J’avoue que je ne comprends pas. Vous pouvez m’expliquer ? »

Et finalement votre corps parvient à reprendre le contrôle de la situation et à répondre en souriant.

« Et si je vous expliquais tout ça devant un café ? »

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Ecrivons un poème – nouvelles du confinement – 9

Voyons…par quoi est ce que je vais commencer…
La rime, bien sur! Plate ? Alternée ? Embrassée ?
Plate. Je suis trop mauvais pour faire autre chose.
D’ailleurs, je vais peut être tout écrire en prose…

Pour la forme finale : on fera des quatrains
C’est pas mal, et au moins je ne suis pas en train
De faire un truc bancal, des sizains bien tordus
Je vais rester banal, ce sera moins ardu

On va faire en Alexandrin donc je vais m’a –
Rrêter là mais il faut que je trouve la rime a-
Déquate et c’est dur car c’est déjà ter –
Miné et pourtant je n’ai pas fini mon vers

Égrenons ça et là des allitérations
Sans grever ces beaux pieds un agrégat de sons
Qui, aggravant gravement la grâce du récit
Le grêle d’un fardeau agressif et proscrit

Reste les hémistiches. Il faudrait qu’en interne
Les mots, la rime alterne, histoire de faire moins terne
Qu’un poème qui ne rime qu’au vers fini
Même si je ne veux que l’on crie au génie…

Pour la longueur totale, je ne sais pas encore
Une trentaine de vers semble être en accord
Avec ce qui se fait de manière générale
Je ne vais surtout pas faire l’original

Voilà. Et si l’on veut à présent résumer :
Alexandrin, quatrain, rien de bien assumé
De la rime intérieure pour faire un peu guindé…
Je n’ai maintenant plus qu’à trouver une idée !

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L’étincelle

Une seconde, à peine. Une étincelle et je n’est plus, je suis nous. Une conscience commune.

Je suis Ahmed, Benjamin, Chrystelle, Dolorès, Eiwong. Fleure adolescente, homme mûr, vieux chêne, la folie, les regrets, la sagesse. Je suis elle, lui, toi, eux. Je suis dynamique, passive, menteur, iconoclaste et pieu, amoureuse et triste. Je brasse des millions et fais la manche. Je joins mes mains en prière, me tourne vers la Mecque et psalmodie le Talmud. Je rêve de gloire, d’un crédit, d’amour, de manger à ma faim, de paix, de poésie et d’être enceinte. J’ai peur de mourir, de vivre, de parler à Jérémie de la Terminal S, du noir et de vieillir. J’aime le Népal, ma mère, les macarons, mes enfants et la pluie sur les vitres.

Même cette étincelle, je l’aime, dans cette gare où nous relions nos aspirations, nos inspirations, nos respirations, le temps d’un souffle. Cette étincelle qui sera explosion dans une seconde, à peine. Désormais nous savons que je suis nous, nous sommes un. Un jour, le monde entier saura et nous serons ensemble face aux loups solitaires.

***

Hello !

Nouvelle plus courte, aujourd’hui, mais j’aime beaucoup ce petit texte. J’espère qu’il vous plait aussi !

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Le rêve américain – Nouvelles du confinement – 7

« Je veux vivre le rêve américain ! »

C’était une nuit comme les autres, c’est-à-dire courte et peu réparatrice. Chaque jour depuis cinq ans, j’avais le sentiment de me réveiller plus usé que la veille. A peine, une simple éraflure mentale, mais qui s’accumulaient aux autres et m’affaissait davantage.

Cette nuit-là, pour apaiser nos corps usés, Betty et moi tentions de faire l’amour. Elle avait le corps fourbu de ses heures de nettoyage et la douleur lancinante qu’elle avait en permanence dans le dos lui faisait plus mal qu’hier, moins que demain. Je caressais son corps et ne sentant presque plus rien, je tentais d’imaginer la douceur de sa peau que j’avais l’impression d’écorcher avec mes mains calleuses. Betty, elle, semblait ailleurs, perdue dans un demi-sommeil, à la recherche de son plaisir perdu.

Je ne sais pas ce qui m’a décidé à rompre le silence. Pourquoi cette nuit-là, plutôt qu’une autre. Peut-être était-ce le fait de voir cette beauté endormit se flétrir depuis cinq ans. Peut-être voulais-je me prouver que rien, encore, n’était perdu. Qu’il restait une lueur. Une lueur à attiser.

« Je veux vivre le rêve américain ! »

Betty ouvrit les yeux. Ma phrase avait agi en couperet. Elle crut tout d’abord que je me moquais cyniquement d’elle, de nous, et de notre misérable situation depuis cinq ans. Puis elle comprit que j’étais sincère et son regard se durci. Furieuse, elle se redressa et explosa :

« Tu te fous de moi ? »

Je ne me foutais pas d’elle. D’un geste énervé, elle désigna le misérable appartement dans lequel nous survivions depuis toutes ces années.

 « Il est là, ton rêve américain ! Ça ne te suffit pas ? ça fait cinq ans qu’on y est jusqu’au cou, dans ton rêve américain. Depuis qu’on a fait la connerie de quitter notre pays ! »

Je savais tout cela, bien sûr. Nous étions partis pleins d’espoir. Betty, ma femme, rêvait d’être actrice de théâtre. Elle comptait subjuguer l’Amérique. Et moi, j’aurais été son manageur. J’aurais mis en scène ses spectacles. Je me serais battus bec et ongles avec les producteurs pour qu’ils voient, eux aussi, ce que je voyais en elle. En décollant de chez nous, nous avions la tête perdu dans les nuages… puis nous avons atterri. Non seulement nous ne nous sommes pas retrouvé les pieds sur terre, mais nous avons vite ployé pour nous mettre à genoux. En une année, seulement, nous avions abandonné.

Betty voulait brûler les planches ; elle se contente de les laver tous les soirs, après fermeture. Et moi, son producteur, je comptais nous emmener au sommet. Le sommet, j’y suis tous les jours : je lave les carreaux des grattes ciels, suspendu dans le vide.

Nous avions pourtant gardé espoir un moment. On se disait que ces boulots n’étaient que temporaires. Le passage obligé. Le rite initiatique pour pouvoir accomplir son rêve américain. Elle continuait de se produire sur scène, même devant personne. Je rencontrais toujours des producteurs. Mais si nos corps étaient en actions, nos cœurs ne l’étaient plus. Betty ne parvenait pas à séduire son public. Elle avait l’impression de ne pas pouvoir capter l’essence des américains, leurs humeurs et leur humour. Elle voulait se rapprocher d’eux dans le rire, mais ne voyait que des différences culturelles insurmontables. De mon côté, ma conviction diminuaient à chaque claquement de porte d’un producteur. Car je n’y croyais plus. Voulant faire bonne impression, dans mon costume trois pièces, je ne pouvais pas m’empêcher de me rappeler que j’avais passé la journée en altitude à nettoyer des fientes d’oiseaux et je savais au fond de moi que l’illusion ne marcherait pas. Ils verraient à travers moi. Ils le reniflaient.

Alors, semaine après semaine, à chaque fois que je passais mon chiffon sur les vitres, à chaque fois qu’elle passait son balai sur le plancher, nos rêves s’amenuisaient, s’épuisaient, se vidaient de leur substance, et notre rêve américain n’était plus qu’un état de veille permanant durant lequel nous vivotions, au quotidien.

Aujourd’hui, nous n’avions plus rien. Betty n’a plus d’inspiration, je n’ai plus la foi. Nous n’avons plus que nous deux, mais le rêve qui nous liait autrefois n’est plus qu’un accord tacite, une règle primaire de survit. Ensemble, nous tiendrons plus longtemps. Aujourd’hui, ma femme a l’impression de n’être plus qu’une coquille sur le point de se briser. Alors elle se referme. Se durcit. Elle espère qu’ainsi, elle tiendra un peu plus longtemps.

C’est ce que j’ai vu, cette nuit-là, lorsque je passais ma main rêche sur sa peau. Je voyais les dégâts de ces cinq années d’affront permanent, la marquer d’un fer rouge et invisible. Je voyais la femme de ma vie dépérir, la flamme de ma vie s’éteindre. Et une dernière lueur m’est apparu. Lueur du désespoir, peut-être, mais je ne pouvais désormais plus voir qu’à travers elle. Et qui m’a fait dire, sans même réfléchir :

« Je veux vivre le rêve américain. »

J’ai attendu que mon amour se calme, puis j’ai continué :

« Tu ne m’as pas compris, dis-je en tentant d’adoucir ma voix. Je veux vivre le rêve américain. Mais pas celui auquel on court depuis cinq ans. Je vais le vrai rêve américain. Celui qui n’existe pas.

  • Je ne comprends pas, a fait Betty, incrédule. Tu veux vivre… une chimère ?
  • Oui. Je veux vivre ce ramassis de cliché qu’on entasse sur les Etats-Unis au moins une fois.  Si je dois abandonner tous mes rêves, je veux au moins vivre ce rêve américain une fois. Maintenir l’illusion. Nous dire qu’au moins une fois, nous l’avons fait. Ensuite, je pourrais me résigner à une vie difficile. Mais au moins, je n’aurais plus de regrets. »

Après l’étonnement, la colère, l’incrédulité, l’expression que je souhaitais est enfin arrivé sur le visage de mon amour : la curiosité :

« Mais… tu veux quoi, alors ? »

Je l’ai fixé avec tendresse, j’ai pris une grande respiration, et j’ai déclamé d’une traite :

« Je veux une décapotable sur la nationale 66. Je te veux à ma droite, une Philips Moris dans la main gauche, un soleil couchant en face, et un rétroviseur qui nous montre le chemin déjà parcourut. Je veux des stations essences perdus dans le paysage. Des buissons roulant sur le sol. Je veux des troupeaux de vaches poursuivis par des cow-boys. Je veux des Zone 51. Et nous deux, je veux qu’on soit tout cela à la fois. Au moins une fois dans notre vie, voir toutes les chimères que ce pays peut nous offrir.»

Puis, la fixant droit dans les yeux, j’ai conclu :

« On ne peut pas  vivre le rêve américain. Mais est-ce qu’on peut au moins rêver l’Amérique ? Au moins une fois ?

  • Tu voudrais que toutes nos économies partent dans une illusion ? »

A mon tour, je désignais notre appartement.

« Regarde autour de nous, ma belle. Est-ce que ça, ça te semble réel ? Est-ce que cette illusion ne sera pas plus vrai que ce que nous vivons depuis cinq ans ? Est-ce qu’on n’a pas le droit d’en profiter, au moins une fois ?

Ma belle a vu ma détermination dans mes yeux, a soupiré, puis a demandé.

« C’est vraiment ce que tu veux ?

  • Oui, ai-je dis d’une voix résolu. C’est un caprice, je sais, mais c’est le dernier que je te demande, avant de pouvoir accepter notre pauvre vie.
  • D’accord, a-t-elle murmuré. Va pour un dernier rêve. »

*

Il nous a fallu moins de trois jours pour nous organiser. Quitter nos boulots respectifs était la chose la plus facile. Nous avons sortis les maigres économies accumulées au fil des ans, prit le minimum d’affaires, et nous sommes partis.

Notre périple a duré trois mois.

Trois mois durant lesquels nous avons eu des soleils couchants dans le lointain, des plaines à pertes de vue, des routes rectilignes vers l’horizon. Nous avons écouté de la country en conduisant, nous avons fait l’amour sur le capot brûlant de la Cadillac, nous avons pris en stop quelques hippies de la côte ouest. Nous avons pris les cables car de San Fransisco. Nous avons déambulé sur les plages de Los Angeles. Nous avons dansé jusqu’à point d’heures sur des roofs top de New York. Nous nous mêlions aux hommes d’affaires de Wall Street, portable branché à la main. Nous sommes parties dans le bayou, nous nous sommes enivré du jazz de la Nouvelle-Orléans. Nous avons gardé des vaches dans le ranch du Texas, épi de paille à la bouche, bouffant nos mots comme si on dévorait des hamburgers. Nous avons fait du rodéo sur des machines ressemblant très lointainement à des vaches. Betty est devenue Pom Pom Girls le temps d’un match, pendant que j’étais devenu support assidu de Football américain.

Durant ces trois mois, nous avons expérimenté des dizaines de clichés. Nous avons été des dizaines de personnes différentes. Et lorsque les économies ont commencé à fondre, lorsqu’il a fallu se résoudre à cesser de rêver, nous avons lentement reprit la route de notre appartement, sans oublier de se louer quelques motels sur la route, et s’arrêtant dans des Drives In, pour voir quelques classiques du cinéma américain.

*

A notre retour, notre appartement nous semblait encore plus exigu qu’au départ. Il faut dire que nous n’étions plus seuls. Nous rapportions dans nos bagages tout ce que nous avions été. Betty s’est allongée sur le lit, immobile, et je me suis silencieusement allongé à ses côtés. De son visage immobile coulaient quelques larmes.

« Tu as bien fait, me dit elle. Tu as bien fait d’avoir ce caprice. »

Je n’ai pas répondu, mais elle a sentit ma  bouche, sur sa peau, devenir un sourire. Elle eut un petit rire nerveux et a continué, étouffant un sanglot.

« Et dès demain, il va nous falloir retrouver un nouveau travail, tout aussi misérable que celui que nous avions quitté avant de vivre notre rêve éveillé de trois mois. Un travail de misère, avec pour seul perspective le lendemain, et son lot de mauvaises nouvelles… »

Je laissai passer volontairement quelques secondes de silence, puis j’ai répondu :

« Pas forcément. »

Betty tourna la tête, interrogative.

« Tu te rappelles ce que tu m’as dit, la dernière fois que tu es descendu de scène ?

  • Bien sûr. Que j’avais le sentiment d’être vide. De ne plus rien avoir à l’intérieur… »

Je me tournais vers elle et lui sourit.

« Il me semble que ce n’est plus le cas, non ? »

A nouveau, un regard étrange de la part de ma femme. Incrédule.

« Tu veux dire que… ce voyage…

  • Oui. Ce caprice, c’était pour que tu te remplisse à nouveau. Que tu ne sois plus qu’une simple coquille. Et que tu remontes sur scène. »

Betty ne savait pas quoi répondre. A peine balbutia-t-elle quelques mots.

« Mais… le problème… les différences…

  • Les différences culturelles ? Tu possèdes désormais en toi désormais des dizaines de stéréotypes américains que tu peux mélanger à ta guise. Si dans chaque légende il y a un fond de vérité, je pense que dans chaque personne il y a un fond de cliché… »

Je lui fis un clin d’œil.

« A toi de trouver le bon dosage. »

Pour la première fois depuis une éternité, un léger sourire apparut sur les lèvres de ma femme. Un sourire qui voulait dire merci.

« Et toi ? demanda-t-elle.

  • Moi, je vais continuer à jouer un rôle. Le plus emblématique des stéréotypes américains. Le self made man. Celui qui va parvenir au sommet, et qui va te propulser avec lui.
  • Ce n’est pas ce que tu as tenté en arrivant ici ?
  • A l’époque, je ne jouais pas. J’étais en roue libre. En improvisation. Maintenant, ma partition est établit et je n’ai qu’à suivre mon texte. Peu importe ce que je fais de mes journées. Le soir, j’irais voir les producteurs et je jouerais le rôle de ma vie. Car si moi, je sais qu’il s’agit d’un rôle, les producteurs, eux, n’ont pas à le savoir. …»

Je lui fis un dernier sourire.

« Nous avons passé notre vie à rêver, mon amour. Puis, durant trois mois, nous avons vécu un rêve. Ne penses-tu pas qu’il sera désormais intéressant de concilier les deux ? »

Pour toute réponse, ma femme me serra tendrement dans les bras. Quelques secondes à peine plus tard, elle sombra dans le sommeil. Je ne la dérangeais pas. Je savais que, pour la première fois depuis longtemps, cette nuit serait réparatrice. 

***

Crédit photo : DavidWinkler / CC BY-SA (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)

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Ma vie est une parenthèse musicale – Nouvelles du confinement – 6

Je ne suis armé que de mon hautbois d’amour. Un nom poétique, certes, bien dérisoire lorsqu’en face se trouve un trou noir. Ce vide est accroché à une ligne métallique, comme une note loin de sa portée. Au fond de cet orifice, il y a un petit bout pointu, micro-obus, obtus comme une croche, qui sera lancé par une percussion désirant mettre le feu aux poudres. Un doigt ferme se pose sur la détente, prêt à battre la cadence. La rythmique sera imposée par des influx nerveux qui transitent du cerveau jusqu’à cette phalange armée. Le tout est biologiquement contenu dans un ensemble nommé Sylvain Quèvre.

Sylvain Quèvre est arrivé à la fin de la répétition alors que je rangeais mes affaires ; en dernier, comme d’habitude. Il le savait, il devait déjà m’observer depuis quelques semaines. Il m’a vaguement salué de la main gauche en sortant son arme de la droite.

« Voici la règle du jeu. Tu verras, c’est tout simple. Tu joues ta putain de musique du début à la fin. Tu t’arrêtes avant, je tire. Tu rates une note, je tire. Tu réussis, je verrai. C’est compris ? »

Les règles, je les avais parfaitement saisies. C’était la seule chose. Dans mes pensées tremblantes d’adrénaline, je ne voyais pas la raison de ce défi morbide. Et surtout, je ne comprenais pas pourquoi Sylvain Quèvre avait attendu près de vingt ans pour me le lancer. Je le connaissais assez bien pour savoir qu’il ne me raterait pas. Je connaissais assez bien ma musique pour savoir que j’avais moi aussi une chance de ne pas me rater. Que peut-être je pourrais faire le poids musical face au canon qu’il m’imposait. J’ai pris une grande inspiration et, d’un souffle dans mon hautbois, j’ai commencé la première note de ma putain de musique. Quinze minutes de sursis venaient de démarrer.

Certaines mélodies changent la vie. D’autres, c’est plus rare, l’abrègent. Je suis un cas exceptionnel : une musique a initié ma naissance et va certainement provoquer ma mort. Mon existence n’aura été qu’une parenthèse ouverte et fermée par le sceau des mêmes notes.

A présent, le compte à rebours a commencé et son pistolet, métronome de métal, bat tranquillement la cadence. Les notes s’écoulent de mon instrument. En parallèle immatériel, mes pensées filent, en rythme, et ma vie défile, à la recherche d’une explication. Pourquoi ce défi? Pourquoi aussi tard, alors que nous avons désormais quarante-cinq ans chacun ?

Je repars au tout début de l’histoire. Ma naissance biologique fut un accident de parcours, provoqué par la collision de mes deux parents sur une banquette arrière. A peine embryon, je suis devenu le garant affectif de ma mère pour garder auprès d’elle celui que j’appelais papa en son absence, « monsieur » lorsqu’il était, parfois, avec nous. Je voyais dans les yeux de « monsieur » que sa vie aurait pu, aurait dû être ailleurs, s’il avait roulé sur le droit chemin, plutôt que de s’arrêter sur le bas-côté avec ma mère ce fameux soir. La culpabilité d’avoir gâché leurs vies me rendait incroyablement docile et j’acceptais placidement tous les traitements que je subissais, comme expiatoire au péché d’exister.

Cette docilité disparaissait dès que je quittais le domicile. L’adolescent que j’étais alors ne faisait absolument rien de sa vie à part la castagne, la recherche du vide et de l’excès. En bande sonore à cette comédie humaine, il y avait Nirvana. L’un des rares groupes que je considérais comme sincère malgré leur malencontreuse célébrité. Kurt Cobain était le leader de cette formation et le gourou de nos vies. Nous l’appelions Kurt. Pour faire intime.

Mon parcours scolaire, quant à lui, se résumait à la drague lourdingue des élèves et de certaines profs. J’eus quelques succès dans les deux camps. En classe, je passais le plus clair de mon temps à battre la mesure d’une musique imaginaire sur mon bureau. Je ne m’arrêtais que lorsque je jugeais le volume sonore et les menaces du professeur suffisamment importantes pour justifier mon statut de tête brûlée. Parfois, je partais en milieu des cours lorsque je tenais absolument à me faire remarquer.

Tous les soirs, je crachais ma haine dans un garage insonorisé avec trois personnes qui jouaient aussi bien que je chantais, c’est-à-dire mal. Mes paroles se résumaient à du cri, les instruments étaient autant saturés d’effets que je l’étais d’adrénaline. Lorsque j’ai quitté le groupe, je n’ai jamais revu le batteur et le bassiste qui n’étaient que des figurants dans ma vie. J’ai par contre croisé le guitariste à plusieurs occasions. Maintenant, par exemple. Il s’agit de mon meilleur ami, Sylvain Quèvre.

Aujourd’hui, tout comme moi, Sylvain Quèvre s’approche de la cinquantaine. D’un point de vue physique néanmoins, il est en avance sur son temps. Sa peau traduit les années de picole, de clopes et de plusieurs autres substances bues, fumées, ingérées ou injectées. Son regard, par contre, est resté le même. Il est du même matériau que l’arme qu’il pointe dans ma direction. Sa volonté n’a pas changé. Son principe existentiel, immuable, est qu’il vaut mieux brûler franchement sa vie que de s’éteindre à petit feu. La phrase est de Neil Young, Kurt se l’est approprié en l’écrivant dans sa lettre de suicide.

Son suicide… à l’âge mythique de 27 ans. Ce moment appartient à la légende. La nôtre, en tout cas. Pour Sylvain et moi, l’occasion était trop belle pour ne pas suivre notre mentor. Nous nous lançâmes à corps perdu dans les tentatives de suicide. Ce fut un échec, je survécus. Mes balafres sur les bras restaient transversales et superficielles. Mes cuites me laissaient plus ivre que mort et je prenais toujours le dessus lors de mes castagnes.

Sylvain mit beaucoup plus de cœur à l’ouvrage. Il passait la moitié de son temps à l’hôpital à se faire recoudre les bras ou vider l’estomac. Il faut dire que depuis le début, Sylvain avait tout vécu de manière plus intensive. Si mes parents regrettaient ma naissance, les siens semblaient vouloir le faire remonter dans l’utérus à coups de barre de fer. Des entailles qui parcouraient son corps, il n’en avait fait lui-même que la moitié. Les autres témoignaient qu’il était bien le fils de son père. Sylvain Quèvre était dangereux, suicidaire et c’était mon meilleur ami. Il était l’incarnation même du grunge avec lequel je m’imbibais les oreilles et dont j’avais parfois l’impression de n’être qu’un malheureux ersatz.

Malgré tout le cœur qu’il mit, il ne parvint pas à faire arrêter le sien. Au bout d’un moment, nous acceptâmes la réalité : nous ne pouvions pas disparaître tout de suite. Après une profonde introspection mâtinée d’alcool et d’ecstasy, nous trouvâmes la raison. Pour pouvoir mourir ainsi, il fallait avoir vécu. Kurt avait dirigé le plus grand groupe de tous les temps. Qu’avions-nous fait ? Pas grand-chose et certainement rien d’aussi important. Nous nous accordâmes un sursis d’une dizaine d’années. La fin de notre course se ferait donc à nos vingt-sept ans. D’ici là, il faudrait avoir vécu. Vraiment. Avoir accompli quelque chose. Le compte à rebours lancé, la date limite imposée, notre existence serait intense, enfin. Nous devions vivre, désormais. Nous scellâmes notre pacte dans le sang, ajoutant une entaille à notre répertoire gravé sur le bras.

Cinq minutes de musique, dix à venir. Ensuite… nous verrons. Je pianote sur les différentes touches de mon instrument, les notes fusent, la mélodie est parfaite. Je connais ce morceau sur le bout des doigts. Je quitte Sylvain des yeux pour m’attarder sur son pistolet. Entre le manche de l’arme et la manche de sa chemise, son bras est labouré des cicatrices de notre jeunesse. L’une d’entre elles symbolise notre pacte, je ne sais plus laquelle. Lui s’en souvient certainement. Il a été un ami bien plus fidèle.

Est-ce pour cela qu’il m’en veut à mort ? Car je n’ai pas respecté notre promesse, à cause de cette putain de musique que je joue actuellement ? Je ne sais pas. Je ne comprends toujours pas. Je replonge dans mon passé et j’arrive au moment où tout a changé.

Cette putain de musique est entrée dans ma vie à mes dix-huit ans et ma véritable naissance a eu lieu. Les conditions de ma conception avaient été recréées : dans une voiture, sur le bas-côté. Comme pour n’importe quelle rencontre existentielle, ça m’est tombé dessus sans que je m’y attende. Clope au bec, j’étais saoul, il pleuvait des cordes de pendus et j’avais juste assez de présence d’esprit pour me garer et attendre qu’à défaut de mon état, le temps s’améliore. La radio grésillait d’une musique punk-rock que je n’écoutais pas. Les yeux clos, je m’explosais la tête à coup de lattes de nicotine pure.

Soudain, le lecteur s’est mit en recherche automatique d’une nouvelle station. Le grésillement a disparu, un silence vertigineux a rempli la voiture, comme un gouffre, étouffant même le crépitement de la pluie. L’autoradio arriva sur une nouvelle station. Des notes discrètes, subtiles, ont démarré. Une flûte. Je n’avais jamais écouté une flûte de ma vie.

La mélodie légère se répétait tel un mantra. A chaque fois elle me caressait un peu plus, me secouait en profondeur, m’ébranlant jusque dans mes fondations les plus intimes. En douceur, puis de plus en plus ferme, les violons s’ajoutèrent. Enfin, une caisse claire se fit entendre, marquant discrètement la cadence, écartant la pluie. Le son est monté, enivrant, entêtant, pénétrant dans ma chair, me secouant de soubresauts. Les battements de mon cœur se sont accouplés à la rythmique répétitive de ce morceau qui m’a amené à la vie.

Le Boléro de Ravel.

Une putain de mélodie qui, en contrepartie à cet orgasme musical, m’a demandé mon âme. Le présentateur gâcha les dernières notes du morceau pour préciser le nom de la musique que nous venions d’écouter. Je l’ai haï et lui en fut profondément reconnaissant. L’instant d’après j’étais parfaitement dégrisé et j’avais la certitude que ma vie allait changer. Je m’accordais néanmoins un délai de réflexion, histoire de pouvoir assumer toutes les conséquences de cette décision. Moins d’une journée plus tard, ma décision était prise.

Elle se résumait en une simple phrase : tout lâcher et apprendre à jouer ce morceau. Le reste serait accessoire. La vie m’accordait un second souffle, je décidai de l’utiliser dans un instrument à vent. Je n’aimais pas la flûte, je me voyais plus grave que cela. Mon premier baiser avec un hautbois provoqua le coup de foudre. Dans un élan de romantisme, je me spécialisai dans le hautbois d’amour.

Tourner une telle page, bien sûr, ne fut pas sans conséquences. Si je ne voulais désormais plus brûler ma vie, il me fallait incendier les feuillets précédents de mon histoire. Embrassant mon nouvel objectif, j’embrasais ce qui l’avait précédé d’un feu que j’espérai salvateur. Je provoquai l’étincelle en annonçant à Sylvain ma désertion du groupe.

Soufflant dorénavant à corps perdu dans mon hautbois, je ranime dans ma tête les braises de cette discussion que nous avons eue Sylvain et moi. Il avait ce même regard de glace que maintenant. Ce regard que je ne suis jamais parvenu à faire fondre.

« Tu ne peux pas faire ça. ».

Son ton n’était pas suppliant ou interrogatif. En fait, son ton n’était rien du tout. C’était l’affirmation d’une évidence, comme s’il me parlait de la gravité ou de la couleur de l’herbe. Je ne pouvais tout simplement pas car ce n’était pas moi. Il n’avait pas tort. Je n’étais plus moi.

« Tu ne peux pas faire ça. » répéta-t-il fermement alors que je touillais méticuleusement mon café pour fuir son regard. Sylvain avait très bien compris que mon abandon du groupe signifiait aussi l’abandon de notre pacte, qui devait définir notre vie pour les huit prochaines années.

J’avais tenté une explication.

« Tu ne comprends pas, Sylvain. Pour la première fois, j’ai l’impression de vivre. Enfin. C’est une sensation incroyable…»

D’une voix tranchante, il avait rétorqué.

« Vivre ? En te mettant hautbois d’amour ? Tu te fous de moi ? Elle est où cette intensité qu’on devait chercher ensemble ? Elle est où ton envie de brûler ta vie en quelques années au lieu de trainer dans la tiédeur pour le restant de tes jours ? C’est quoi ton compte à rebours désormais ? Ta retraite ?

– J’ai juste envie de vivre.

– Moi aussi. Nous aussi. Depuis notre pacte, nous avons décidé de vivre. Ce n’est pas ce que tu vas faire. Maintenant, tu vas finir comme les autres, ventripotent, dans une existence plate, que tu vas prolonger artificiellement. »

Sylvain avait beau parler, j’avais la foi des nouveaux convertis. Je n’écoutai rien et touillais mon café. Dans son marc, je voyais mon futur. Nous étions deux amis pour lesquels la phrase « à la vie, à la mort » semblait avoir été créée. Pourtant  chacun de nous allait maintenant choisit une seule partie de cette expression.

Cette rupture définitive me fit très mal. Sylvain représentait tous les penchants de ma vie d’avant, morbides, ma vie toutefois. Mes repères. En le quittant ce jour-là, j’eus clairement la sensation de m’arracher une moitié de corps que je n’ai pas retrouvée depuis. Ce qui, indirectement, justifia ses prédictions.

J’avais beau être incomplet, je n’en fus pas moins motivé et hargneux. Je n’avais pas le choix : j’étais pauvre et bien que n’ayant que dix-huit ans, j’étais déjà vieux pour commencer un instrument classique auquel je ne connaissais rien. J’ai passé les trois premières années de ma nouvelle vie à travailler, histoire d’avoir assez d’argent pour suivre des cours. Par la suite, je travaillais un peu moins et étudiais sans relâche. Cette période dura plus de dix ans.

Cette décennie fut marquée par ma dernière rencontre avec Sylvain jusqu’à aujourd’hui, lors de l’inévitable rendez-vous de nos vingt-sept ans.

Alors que mes doigts glissent sur les différentes touches, que les notes et les secondes s’écoulent irrémédiablement, que je commence pour la dixième fois le thème invariable du Boléro, je revis très clairement la conversation de ce rendez-vous que je savais inévitable.

Il y avait son regard, inchangé, lapidaires. En quelques mots cinglants, il me rappela notre promesse, sensé diriger notre existence.

« Vingt-sept ans. On y est. Tu as accomplis tout ce que tu voulais ? »

Sur le moment, pas du tout. J’étais doué, je progressais, certes, pas assez vite. Les orchestres me fermaient leurs portes, rebutés par ma tardive conversion, mon manque de réseau, mon talent jugé relatif et, certainement, ma gueule de mort vivant. J’alternais ma vie entre les petits concerts et les conserves que je plaçais en rayon de 3 à 6 heures du matin. J’allais ensuite en cours, étudiais jusqu’à 17 heures puis repartait travailler. Je dormais quand je le pouvais, c’est-à-dire rarement.

« Il me faut plus de temps. »

Mes mots étaient hésitant, peut-être, pas ma volonté. Il était hors de question que je me dérobe maintenant avant d’avoir achevé mon projet. Face à mes velléités musicales, Sylvain faisait la sourde oreille.

  • Tu n’as plus de temps. Nous l’avons décidé. »

Il a retiré sa manche d’un geste ferme a désigné sans la moindre hésitation l’une de ses innombrables cicatrices.

« Nous l’avons décidé ensemble. »

Je n’ai pas honoré ce rendez-vous de jeunesse et il veut se venger. La voilà, l’’explication. Cet engagement justifiait sa vie mais ce n’était désormais plus la mienne. Devant ces deux réalités inconciliables, il ne lui reste plus qu’à provoquer ma mort.

Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi aussi tard ? Je ne plus que quelques phrasées musicales pour trouver.

Je regardais son bras saturé de cicatrices, marquant les années aussi précisément que les veines d’un arbre. La nôtre était perdue dans cette forêt de stries. En fixant son regard de glace, avec tout le courage que m’avait apporté ma nouvelle vie, je lui ai dis :

« Je ne joue plus à ce petit jeu, Sylvain. »

Éclair dans son regard d’acier.

« Ce n’est pas un jeu ; tu le sais très bien. Tu y croyais à l’époque et tu y crois encore. Malgré ta suffisance.»

La violence de ces mots me faisait mal, bien sûr. Je savais désormais ce que je voulais et je ne me laissais pas abattre. Sans le quitter des yeux j’ai répondu :

 « J’y croyais, c’est sûr. Dans une autre vie. Ma nouvelle a commencé lorsque j’ai écouté cette « putain de musique » comme tu dis et je ne compte pas l’arrêter tout de suite, que tu le veuille ou non. »

Un détail me perturbe soudain. Mes doigts continuent de filer sur mon hautbois, bien sûr, mais mon esprit frémit. Un indice vient d’apparaître, je le sais, je le sens, mais il est trop ténu encore pour que je puisse l’appréhender. Il s’implante dans un coin de ma tête, comme une piqure de rappel. Je continue de jouer et repars dans mes souvenirs.

Après cette discussion et mon choix de ne pas me jeter à l’eau, j’ai définitivement coupé les ponts avec Sylvain. Moi d’un côté, je le laissais sur l’autre rive. J’avais faillis à ma promesse de jeunesse et à cause de moi il se résigna à vivre, lui aussi. Sa vingt-septième année s’écoula, l’entraînant dans une vie qu’il ne désirait plus. J’eue de ces nouvelles à travers quelques journaux locaux, catégorie faits divers. Dans cette prolongation que je lui avais imposé, ce qu’il devenait n’était pas beau. Il rendait son existence encore plus extrême, sans doute pour compensé l’excitation perdue à l’expiration de sa date limite.

De mon côté, ma hargne me maintenait éveillé durant d’entières nuits blanches à bosser, étudier, déchiffrer du solfège, torturer mes doigts, travailler mon souffle, encaisser les échecs. Mais si les autres étaient plus doués, j’étais plus motivé. A court terme, je perdais. Au final, je fis la différence. A l’âge de 34 ans, après des dizaines de refus, de remises en question, j’intégrais l’orchestre national et ma fureur, enfin, s’apaisa pour la première fois depuis des années. Je commençais par le hautbois simple, discret puis, au fil des années, j’acquis de l’assurance, de la maîtrise, et pus enfin reprendre mon arme de prédilection, le hautbois d’amour. Pour la première fois depuis longtemps, je retrouvais le plaisir d’être soit au sein d’un groupe. Cela ne m’était arrivé auparavant qu’avec mon groupe de rock. La maitrise classique a remplacé l’instinct criard, dans cette vie en contraste à la précédente.

Et il y a moins de deux ans, je fus le premier instrument dans une nouvelle interprétation du Boléro de Ravel. Je jouais devant un amphithéâtre comble qui m’ovationna plus de dix minutes. Alors, enfin, j’eu le sentiment d’avoir atteint tout ce que je souhaitais.

Aujourd’hui, à quarante-cinq ans, Sylvain vient de me rappeler que rien n’est jamais acquis. Qu’en quelques secondes, tout peut changer. Par la violence du défi qu’il me lance, il me propulse dans mon ancienne vie. Il n’aura pas fallu grand-chose, finalement. Un simple bout de métal dans ma direction me rappelle que la vie ne tient qu’à un fil. A un filet de voix.

Le morceau touche à sa fin, je ne trouverais jamais la solution à ce mystère et je vais mourir. Jouer une dernière fois ce morceau est un sursis que Sylvain m’accorde car, quoi qu’il en soit, il va tirer. Je le connais assez bien pour savoir que « je verrai », signifie qu’il verra l’endroit où il logera la balle. Les expressions au figuré n’ont jamais été son fort.

Je ferme les yeux et joue les notes suivantes comme si c’étaient les dernières, car c’est le cas. Il doit rester deux minutes de mélodie, à peine. Chaque bouffée d’air est comme un dernier souffle que j’infuse dans mon instrument pour le faire vibrer et me rappeler à quel point cette putain de musique est belle.

Et soudain je comprends tout. Mon ventre subit une contraction, trop légère pour altérer la note.

J’ouvre les yeux et fixe Sylvain. Il sait que je sais. Presque imperceptible, un sourire s’ébauche sur son visage. Je connais la raison. Je comprends le timing. Ce n’est pas trop tard du tout, c’est même le moment parfait. Un rapide calcul mental me le confirme. J’ai quarante-cinq ans. Ma nouvelle vie a commencé à mes dix-huit.

Il y a très exactement vingt-sept ans.

Il vaut mieux brûler sa vie plutôt que de la consumer à petit feu. Ma vie n’a pas débuté car mes parents ont décidé d’un accouplement. Elle a commencé quand je l’ai décidé. Lorsque je me suis arraché de ma condition d’origine et que j’ai choisi ma destinée.

Sylvain a attendu tout ce temps car il voulait tenir notre promesse. Mes vingt-sept ans biologiques n’étaient pas ceux à prendre en compte. Durant ma vraie vie, j’ai pu réellement accomplir quelque chose. Je suis arrivé au sommet de ce que je pouvais être. A présent, je n’attends plus rien. Ce que m’offre Sylvain désormais c’est mon plus beau Boléro. Aussi intense que celui de ma naissance. La mort se mêle à la vie, chaque note compte. Chaque note devient une éternité.

Dans les dernières mesures de ma putain de musique, je réalise que l’acte de Sylvain aujourd’hui est la preuve de son amitié la plus absolue. Il accepte ma nouvelle vie et considère mon choix comme valant la peine d’être vécu, même selon ses critères draconiens. Lors de nos discussions, il a réalisé que les circonstances avaient changées mais que la promesse pouvait toujours être tenue. Et que là, durant mes vingt-sept ans de musique, j’ai atteint le sommet. Le « nirvana ». Dorénavant, je ne peux que redescendre.

Je me sens bien, en paix, alors qu’un pistolet est pointé sur moi. Cette sensation de plénitude ne m’était jamais arrivée. En mettant ma vie en jeu pour ce Boléro, je me réconcilie enfin avec moi-même. Le goût du risque mortel d’un côté, ma révélation musicale de l’autre. Mes deux parties n’en font plus qu’une et durant ces quelques secondes, je me sens complet, intègre… je me sens vivre. Cela vaut toute l’éternité du monde. C’est ce que Sylvain voulait, c’est ce qu’il vient de m’offrir.

Il ne reste plus que quelques notes. Mes doigts ne sont pas fatigués, ils sont incroyablement souples et mobiles. Je connais la mélodie par cœur et n’ai aucune raison de me tromper. Alors que la dernière note arrive, je souffle à poumons perdus et la mélodie s’achève dans un son strident et faux. Ce bruit me rappelle mes cris lors des sessions garages de notre enfance, à Sylvain et moi.

Fin. Je laisse tranquillement retomber mon hautbois d’amour contre mon corps, caressant du bout des doigts sa structure boisée. Puis je relève la tête et, sans rien dire, regarde mon meilleur ami dans les yeux, son pistolet toujours braqué sur moi.

Je souris, lui aussi.

Le moment suivant appartient à la légende. La nôtre, en tout cas.


J’espère que cette nouvelle vous a plu ! Pour info, elle avait remporté un concours, à l’époque, pour un recueil de nouvelles de « polar musical », organisé, et publié, par la maison d’éditions numérique « NeoWood » (aujourd’hui disparue).

Voici la couverture entière de ce recueil, d’où est extrait le visuel de cette nouvelle :

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LE POINT D’EQUILIBRE (nouvelle du confinement – 5)

  1. D’un côté

Je suis un naze. Ce n’est pas une figure de style, je suis vraiment un naze. En un an j’ai perdu ma femme, mon boulot, mes amis et mon envie d’y changer quoi que ce soit. Je ne sais plus quel évènement a entraîné le suivant…sans doute un peu de tout en même temps. Est-ce la faute à la société ? La mienne ? Je ne sais pas. Je ne sais plus rien de toute façon. Je n’ai même plus la force de réfléchir.

Je me traîne. Comme si j’étais mon propre boulet. Je suis un cliché ambulant qui hante les lieux communs comme les bars PMU ou le Pôle Emploi. Et ambulant, je vais bientôt le devenir. Mon appartement est rongé par les rats et les huissiers qui viennent gratter à ma porte chaque matin.

             Mon estime est au niveau de ce caniveau que je vais bientôt rejoindre. En guise de coup de grâce, je prends un plaisir malsain à étaler chaque détail de ma misérable situation dès que je rencontre quelqu’un. Et je guette avec une morbide satisfaction la pitié et le dégoût que cela provoque forcément dans son regard.

             J’ai parfois des sursauts de conscience, temporaires, et la culpabilité m’embrase alors. Heureusement n’importe quelle bouteille bon marché éteint l’incendie. Les délicieuses griffes de l’alcool m’arrachent rapidement de ce sentiment pour m’entraîner dans leurs vapeurs d’éther.

             Dorénavant, ma vie s’écoule comme du papier à musique. Un papier terne, passif, qui joue sans cesse les mêmes notes dans une affligeante routine ; et qui les joue un peu plus faiblement à chaque fois. En attendant la rupture du papier, je continue les répétitions. Je me lève, je me traîne, je vais au bar, je bois, je rentre. Puis je me lève, je me traîne, je vais au bar, je bois, je rentre. Puis je me lève…

             Mon unique support, c’est ce banc. Je viens m’y assoir, de temps en temps, avant de m’engouffrer dans un bar dès sept heures du soir. La vue est banale mais ce n’est pas grave. L’espace d’un instant, je suis comme ce sportif qui s’assoit pour souffler un peu. Je suis comme cette jeune fille qui envoie un texto. L’espace d’un instant, je suis comme tout le monde. L’espace d’un instant, je ne suis enfin plus moi-même.

             Sauf qu’aujourd’hui je suis resté jusqu’à sept heures et demie. Je ne sais pas pourquoi. Et cette fille est venue s’assoir de l’autre côté du banc. Elle était emmitouflée dans un épais manteau noir, elle devait avoir froid. Alors – je ne sais pas ce qui m’a pris -,  je lui ai posé une question. Elle m’a répondu avec le sourire. Puis elle m’a demandé ce que je faisais dans la vie. Je me suis inventé un travail que je n’avais pas. Je me suis découvert des passions que j’ignorais. Je lui ai décrit la vie que j’aimerais avoir. Et pour la première fois depuis un an, j’ai eu le courage de mentir. Elle me regardait en silence. Elle semblait aimer ce que je disais. A un moment, j’ai même réussi à la faire rire.

Mais très vite j’ai senti que je ne pouvais pas mentir plus longtemps. Que mon envie d’exhiber ma situation allait ressurgir. Et je ne voulais pas lui montrer cela. Pas à elle. Alors je suis parti. Piteusement. J’ai toutefois réussi à nous fixer un autre rendez-vous. La semaine prochaine, même heure même endroit. Elle a accepté, mais je n’y croyais pas moi-même. Elle n’y sera sûrement pas, il n’y a qu’à voir la manière dont elle m’a répondu.

En marchant, j’ai eu l’idée folle qu’elle soit finalement au rendez vous la semaine suivante. Puis je me suis imaginé tout ce que je pourrais faire alors. Comme par exemple concrétiser cette vie que je venais d’inventer. Pour que l’intérêt qu’elle semblait avoir pour moi ne soit pas qu’une illusion. Pour que je continue à lui parler de mon travail, de mes passions, mais que ce ne soit plus un mensonge. Et pour qu’un jour, quand cette vie sera effectivement devenue la mienne, je puisse lui proposer d’en faire partie…

Mais je divague. Je sais bien que le premier verre de la soirée aura raison de la volonté qui vient de renaître en moi. Je me connais par cœur. Les seuls rêves que je peux avoir sont des rêves d’alcoolique.

  • De l’autre côté

Je suis une pute. Ce n’est pas une figure de style, je suis vraiment une pute. J’ai quitté la Bulgarie il y a trois ans, quelqu’un était venu me voir pour me proposer un « travail » en France. Quelque chose sans danger, m’assurait-il. Il mentait bien sûr. Je le savais. J’ai toujours senti ces choses-là. Mais je l’ai suivi. J’ai laissé derrière moi ma petite fille de quatre ans.

L’Europe n’a plus de frontières. J’ai pourtant dû m’arrêter deux semaines en Italie pour payer le droit de passage. De passage à tabac. Un tabassage en règle pour que mon estime disparaisse en même temps que mes papiers d’identité. Le tabac des cigarettes incandescentes écrasées contre ma peau désormais léoparde. Mon corps a subi l’épreuve de feu. Il est devenu une matière perméable, pénétrable et sans vie. Puis il a été balancé, décharné, décharmé, sur un trottoir parisien.

Depuis j’agis en marionnette. Ma vie ne tient qu’à un fil et ce n’est pas moi qui le contrôle. Je marche et démarche sur le trottoir. J’agite mes seins dès qu’un client potentiel passe. J’applique méthodiquement ma grille de tarif. De la gâterie la plus banale à la perversité la plus humiliante, je n’ai pas de limites. Je laisse mon corps se faire labourer, rabrouer, salir, saillir. Puis je me douche et retourne à mon poste.

Quand j’arrive, je cache mon manteau derrière une cabine téléphonique et de huit heures du soir à cinq heures du matin moins deux pauses de quinze minutes, je bosse. Le reste du temps, je dors. Une mécanique parfaitement rodée. De temps en temps la machine s’enraye, je reprends une âme, je deviens moins efficace et mon rendement n’est plus aussi bon. Alors mon mac vient me fixer à grands coups de clef à molette.

Parfois aussi, l’image de ma fille me revient et ça fait mal, très mal, bien plus que ce que je subis chaque nuit, bien plus que les brûlures de cigarettes. Alors je m’humilie d’avantage, vite, vite, pour avoir honte de ce que je fais, de ce que je suis, et m’oublier. Quand ma mémoire se stérilise à nouveau, ma condition redevient supportable.

Mon unique support, c’est ce banc. Je m’y assois quelques instants chaque soir pour souffler un peu. Ça me fait du bien. Pendant quelques instants, je parviens à me rappeler qui je suis. Et comme cette sensation disparaîtra dès que je quitterai ce banc, je n’ai ni remords ni culpabilité. Je savoure juste le plaisir éphémère de me retrouver.

Puis un jour je suis arrivée  en avance, vers sept heures et demie. Je ne sais pas pourquoi. Je me suis assise sur le banc. De l’autre côté, il y avait un homme. Et le regard qu’il m’a lancé était différent de ce que j’avais connu depuis trois ans. Je lui plaisais. Il avait envie de me séduire. Mais une séduction qui ne se monnaye pas. Je n’étais plus de la simple matière première. J’avais bien plus de valeur à ses yeux.

Nous avons commencé à parler. Je lui ai demandé ce qu’il faisait et il m’a parlé d’une vie qu’il n’avait pas. Je le sais, j’ai toujours senti ces choses là. Il mentait pour me plaire. Et ça m’a ému. Profondément. Normalement, les gens que je fréquente sont d’une honnêteté viscérale et ne m’épargnent aucun détail ou phantasmes sordides de leur misérable vie. Cette sensation, je ne l’avais pas ressentie depuis longtemps. Le temps de cette conversation, j’ai pu être spontanée. A un moment nous avons ri. De bon cœur. Tous les deux. Je me sentais bien …

Mais d’un coup il est devenu nerveux et a marmonné qu’il devait partir. J’imagine qu’il venait de réaliser soudain qui j’étais vraiment. Une pute. Alors il s’en est allé. Par politesse, il m’a proposé un rendez-vous la semaine suivante sur ce même banc. J’ai accepté mais je n’y croyais pas. Je ne pense même pas qu’il viendra. Tant pis. Durant quelques instants, j’ai pu goûter au plaisir d’être vraiment désirée. Durant quelques instants, j’ai pu goûter au plaisir d’être moi.

3) Le juste milieu

             Je suis un banc. Ce n’est pas une figure de style, je suis vraiment un banc. On a fauché mes branches dans une forêt du Jura, on m’a découpé en planches fines, vissé à des broches de métal, peint en vert et planté là, sur ce trottoir irrégulier. Ne me demandez pas si je suis devant un beau paysage : je n’en sais rien, je suis un banc. Ne soyez pas idiot.

             Je ne peux pas voir, ni humer les odeurs, ni goûter quoi que ce soit. Le seul sens qui me reste, c’est le toucher. Les nervures de mon bois sont restées vives sous leur peau qui s’écaille. Je peux saisir chaque altération du vent. Chaque feuille qui se dépose sur moi. Ou quand ces foutus gamins écorchent mon écorce à coup de compas pour graver des ou des .

Ou encore ces milliers de postérieurs. Ah, j’en ai vu et j’en ai reçu, des culs ! Des gros lourdingues, des petits malingres, de tout gabarit, de toute taille, de toute forme, qui m’effleurent ou m’écrasent.

De ce fessier je peux tout deviner. Par sa position, son poids, son mouvement, la personne qui me surplombe me communique tout. Ses pensées, ses joies, ses angoisses. Sa vie entière.

Dernièrement ce sont surtout deux personnes qui m’ont tenu compagnie. Un homme et une femme. La corpulence de l’homme a changé au fil des mois. Il a perdu du poids, ses membres sont devenus plus maigres et il a pris du ventre. Sa jambe droite tremble en permanence. Il doit être angoissé. La peau de la fille est en contact direct avec la mienne – elle ne doit pas porter beaucoup de vêtements. Et elle ne bouge presque pas. Comme si elle était déjà morte.

Habituellement ils alternent ma garde. Lui le jour, elle la nuit, lui d’un côté, elle de l’autre côté. Une fois pourtant, ils ont été ensemble. Et mes planches ont trouvé un équilibre. Durant ce court instant, j’ai noté quelques différences. La jambe de l’homme tremblait moins. La peau de la femme frémissait. Mais ce n’était pas à cause du froid. A un moment, leur deux corps ont été secoués en synchrone. Je crois qu’il s’agissait d’un « rire ».

Puis ils se sont quittés. L’équilibre n’avait pas duré très longtemps.

Mais ils se sont retrouvés la semaine suivante. Et leurs corps ont continué leurs évolutions. La posture de l’homme était plus droite. Plus assurée. La femme semblait plus détendue. Plus naturelle. Je ne sais pas s’ils s’en étaient rendu compte, mais ils s’étaient aussi rapprochés de quelques centimètres l’un de l’autre.

Et ils revinrent la semaine suivante encore. Avec quelques centimètres de moins. Leurs mains se posaient entre eux comme pour pallier la distance qu’il restait encore à parcourir. Elles me transmettaient bien plus que leur propre corps. Elles pianotaient mon bois. Elles se plantaient parfois nerveusement dans ma chair. Elles caressaient rêveusement mes rayures. L’espace d’une seconde elles se superposèrent. Presque instantanément un frisson les parcourut tous les deux. Mais je ne sais pas comment interpréter cela. Je ne suis qu’un banc.

Un jour il ne resta qu’une dizaine de centimètres entre eux. Et d’un coup cet espace fut aboli et ils se retrouvèrent en mon centre. Au juste milieu. Depuis ce moment, ils ne décollèrent plus de ce point d’équilibre. Je n’arrivai plus à distinguer leur deux corps séparément.

Ensuite, ils ne revinrent plus.

Ou juste une fois. Longtemps après. Quelque chose avait changé. Un poids de trente-cinq kilos venait de s’ajouter. Je dirais une fillette de sept ou huit ans. Puis tous les trois, comme des gosses, gravèrent sur ma peau une succession de traits et de courbes :

« ICI, LE COMMENCEMENT D’A PEU PRES TOUT».

Ne me demandez pas ce que ça veut dire, je ne sais pas lire. Après tout je ne suis qu’un banc. Je ne fais que supporter les gens. Et leurs histoires.

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Nouvelles du confinement 4 – Faits Divers

On ne prête pas d’attention aux faits divers. Ni à celui qui les écrit. Tant mieux. Pour ce que j’accomplis, je ne demande qu’à être le plus insignifiant possible.

Car vous aviez raison depuis le début. Les faits divers, c’est mon œuvre.

Ces cinq lignes en marge du magazine, c’est moi. Ces quelques mots qu’on lit rapidement lorsqu’on ne veut pas réfléchir à l’actualité, c’est moi. On se dit que c’est affreux, tous ces morts, tous ces accidents, mais c’est la vie que voulez-vous, et on tourne la page pour se renseigner sur le conseil minceur du jour.

Parfait. Survolez ces lignes, ne vous y arrêtez pas. Car si on le faisait, je finirais en prison. Ce que vous avez presque réussi à faire…

J’ai été le plus rapide.

Je vais commencer par le début, vous comprendrez mieux. Ne vous inquiétez pas je vais faire vite, je sais bien que vous n’avez pas beaucoup de temps.

Je suis quelqu’un de banal. Pas même extrêmement banal, ce qui me distinguerait. Banalement banal. Chacun de mes gestes, chacune de mes pensées est imprégnée de cette banalité.

J’ai toujours voulu être un créateur. Au début je souhaitais être écrivain, mais je n’avais aucun talent. J’ai décidé d’être journaliste, mais je n’avais aucun talent. Je me suis donc rabattu sur les faits divers. Un emploi à la hauteur de mes capacités.

Pas de mes ambitions.

Je suis d’ailleurs le propre fait divers de ma rédaction. Celui qui est là simplement pour occuper un peu d’espace, combler un vide. Je suis situé en marge, au bout du couloir. A droite, les toilettes, à gauche, mon bureau. On ne me salue que lorsque l’on me croise à la machine à café – car j’aime beaucoup le café.

J’ai longtemps souffert. J’étais frustré, triste, malheureux, blessé par cette indifférence. Un jour, j’ai compris qu’il s’agissait en réalité de mon plus grand avantage. Dans la protection de cette ignorance je pouvais déployer les trésors de mon imagination. Devenir le créateur que j’avais toujours rêvé d’être.

Ma vie a changé.

Je me rappellerai toujours de ma première fois. Excité, angoissé, soucieux de réussir, peur d’être déçu. Il faut dire que j’attendais ce moment depuis si longtemps…Je me suis installé devant mon bureau, j’ai pris une feuille vierge et j’ai écrit, d’un seul coup, dans un jet d’encre, mon premier fait divers.

« Un jeune homme est retrouvé mort dans un accident de voiture à la sortie d’une boîte de nuit ».

Un peu court, un peu maladroit mais c’était le premier. Je n’osais pas aller plus loin. Je l’ai recopié sur ordinateur, envoyé à mon directeur de publication à 16 : 50, juste avant le bouclage. Il allait être dès le lendemain matin imprimé dans le journal. Le compte à rebours était lancé, il me fallait maintenant lui donner vie. J’ai dû trouver le bon endroit, la bonne personne, le bon véhicule, saboter les freins – alors que je ne connais rien en mécanique, attendre dans ma propre voiture qu’il ressorte, démarre le moteur, parte. Je l’ai suivi le cœur battant. Mon excitation grandissait au fur et à mesure qu’il accélérait….

L’explosion arriva. Ce fut l’un des plus beaux moments de ma vie.

Depuis ce jour je ne me suis jamais arrêté. J’ai toujours le même rituel, j’envoie le fait divers à la dernière minute et, saturé  d’adrénaline, j’ai la nuit pour accomplir mon œuvre. Assez timides au départ, mes mots – et mes gestes – sont devenus assurés. Dorénavant, je suis entreprenant. Je prends des risques, mon imagination étant ma seule limite. Le jour, je suis l’indifférence incarnée. La nuit, je fais plier la réalité à mes désirs créatifs.

Tenez, l’un de mes derniers, que vous connaissez sûrement :

« Une jeune fille glisse sur un gâteau au chocolat. Elle tente de se raccrocher à un jambon cru entier de quinze kilos, mais ce dernier lui tombe dessus et l’assomme mortellement. »

Pour le gâteau au chocolat, ça allait. Par contre je ne vous raconte pas la difficulté de trouver un jambon entier à deux heures du matin.  Cela fait partie du jeu. Ce plaisir d’imagination pure et de contraintes techniques… c’est ce que je cherche.

Alors, bien sûr, il y a le problème des dates. Le journal sort le matin et les informations qu’il contient viennent à peine d’être découvertes par la police. Il est donc impossible qu’elles aient été écrites la veille. Je vous le dis, c’est l’effet fait divers. Personne n’y prête attention.

Sauf vous.

Je vous ai repéré à la rédaction. Vous preniez l’air de rien quelques renseignements. Je me suis immédiatement méfié. J’ai demandé votre nom et retrouvé votre adresse dans notre liste d’abonnés. J’ai observé vos habitudes jour après jour. Maintenant, grâce à vous, j’ai enfin pu créer ce que je considère comme mon chef d’œuvre. Là où la fiction façonne elle-même sa propre réalité. La prophétie auto-réalisatrice. C’était risqué. Très risqué. Tout s’est pourtant déroulé comme prévu. C’était écrit.

Maintenant c’est fini. Mais je vous devais une explication. Devoir moral. Après tout, vous avez été mon unique adversaire et j’ai pris grand plaisir à ce petit duel.  Merci donc. Adieu maintenant. 

Elle avait fermé les yeux depuis longtemps mais il était sûr qu’elle l’écoutait encore. Elle s’était investie dans cette affaire depuis bien trop longtemps pour ne pas vouloir connaître tous les détails. Même dans la situation actuelle.

Cela avait commencé il y a cinq mois quand elle avait remarqué l’annonce d’un accident dans le journal avant même que son équipe de police n’arrive sur les lieux. Puis elle avait oublié. Deux mois plus tard la situation s’était reproduite. Elle en avait parlé à ses collègues, ils avaient éludé le problème d’un haussement d’épaule. On ne prête pas d’attention aux faits divers. Elle avait mené sa propre enquête. Elle était passée quelquefois à la rédaction pour avoir des précisions et s’était abonnée au journal qu’elle lisait quotidiennement. Elle avait son petit rituel. Tous les matins elle sortait de sa chambre pieds nus, enroulée de son vieux peignoir jaune, noyé par la brume pré-caféine du réveil. Elle faisait chauffer sa cafetière italienne déjà remplie. Pendant ce temps, elle allait chercher le journal dans sa boîte aux lettres. Après s’être versée une tasse et en attendant que le café refroidisse, elle lisait le journal posé sur la table, la cafetière encore à la main. Elle commençait bien sûr par les faits divers.

Elle nota au fil de ses lectures de plus en plus d’invraisemblances. Mais les jours passaient, et son propre raisonnement perdait de sa propre cohérence. Elle voyait un signe, un symbole, un message dans chaque mot et elle soulignait, entourait, raturait tout ce qui était à portée de son stylo. Obsédée par les faits divers, ses raisonnements devenaient irrationnels et le peu de crédibilité que ses collègues portaient à cette affaire disparut complètement. Elle commençait à devenir inquiète, tendue, paranoïaque. Elle avait la constante impression d’être suivie, paniquant pour rien, se maudissant d’oublier sans cesse de fermer la fenêtre de sa maison après avoir terminé sa cigarette le matin.

Puis aujourd’hui, peignoir jaune, pieds nus, cafetière à la main, elle avait commencé sa lecture habituelle. Elle tomba sur ce fait divers :

« Une jeune policière trébuche dans sa cuisine et se cogne mortellement la tête. Lorsqu’elle est retrouvée, son peignoir jaune était imbibé de café et de sang. »

Elle eut le souffle coupé et fut prise de vertige. Elle lâcha le journal et la cafetière s’écrasa, brûlante, sur son pied. Le choc lui fit perdre l’équilibre, son front percuta l’angle de la table, elle atterrit par terre à moitié inconsciente. Le sang coulant de son crâne se mêla au café fumant répandu sur son peignoir.

Une ombre s’approcha d’elle et lui parla longtemps, longtemps…jusqu’à ce qu’elle sombre définitivement.

Il s’arrête de parler. Cela ne sert plus à rien désormais. Il s’approche en prenant soin de ne pas marcher sur les différents liquides répandus sur le sol et saisit le journal avec précaution, qu’il range dans sa poche. Il regarde la scène une dernière fois avec un large sourire.

Alors qu’il va partir, il hésite puis revient vers la table, saisit la tasse et boit le café désormais à parfaite température.

Il aime beaucoup le café.

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