Interfeel 3 : la couverture !

Ceux qui ont lu le Tome 2 le savent : l’histoire ne PEUT PAS se terminer comme ça. Tant mieux, ce n’est pas le cas !

J’ai donc le plaisir de vous présenter la couverture, toujours réalisée par les soins du génial Léonard Dupond, d’Interfeel 3 :

Tadam !

Les vrais, c’est à dire ceux qui ont déjà lu les deux premiers tomes, savent déjà exactement où se passe cette scène. Mais chuuut :).

Le troisième volume était prévu pour juin. Mais au vu des circonstances que vous connaissez (une histoire de virus, un truc comme ça), on va très certainement décaller de quelques mois (quelques mois seulement) sa sortie, pour offrir à ce livre le meilleur accueil ! Je reviendrai, bien évidemment, vers vous pour vous en parler !

Alors, que vous inspire cette couverture ?

Excellente journée !

Antoin A.

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La preuve par trois – nouvelles du confinement – 14

« Stéphane Kraponne, 16 ans, retrouvé mort dans la forêt de Boileau, ce matin. Selon les premiers éléments de l’enquête, il s’agit d’un meurtre à l’arme à feu. »

*

Jérôme et Simon Bouilly, 45 et 47 ans, patientent devant le lavomatic. Ce local a depuis longtemps dépassé sa fonction première de lavage. Il est devenu le centre vivant de la banlieue. Certains endroits possèdent une place, une fontaine pour lieu de rendez-vous. Ici, c’est le lavomatic. Il est le cœur du quartier, qui vit au rythme de ses battements de tambour. A l’heure des réseaux sociaux, il est un véritable forum dans lequel tous les sujets sont abordés, aimés, et partagés. La moindre information, la plus petite rumeur se propagent dans ce lieu, tandis que valsent les chaussettes, tintent les piécettes, tonnent les machines.

Jérôme et Simon Bouilly patientent devant le lavomatic depuis, déjà, un moment. Le temps d’un cycle et demi de machine, lavage à 60°, linge normal. Ils ne rentrent pas. Ne se mêlent pas au flux de personnes et d’échanges. Ils attendent, c’est tout, et justifient leur présence à l’extérieur en grillant cigarette sur cigarette. Sous prétexte de préserver la flamme du briquet, ils tournent parfois la tête en direction de l’intérieur du local, révélé par de grands murs vitrés. Le temps passe, les gens viennent, lavent, parlent, partent, à l’exception d’un jeune homme. Seul, silencieux, il se contente de fixer depuis trois quart d’heure déjà, dos à l’entrée, le contenu de sa machine.

Les autres arguent, draguent, lui regarde ses affaires passer et repasser, parfois changer de couleur à la faveur d’un sweater indigo. Un quart d’heure plus tard, à bout de cigarettes, de paquets de cigarettes, les deux hommes se regardent d’un air entendu et s’éloignent.

*

Mohammed Ahmadi, 16 ans, reste immobile dans le lavomatic. Il vient de voir le reflet des deux hommes disparaître sur la vitre de la machine. Il patiente encore quelques minutes, par principe, puis se risque à tourner la tête pour confirmer cette absence de réflexion. Au dehors, une lumière rasante, quelques voitures garées, un sac plastique s’agitant dans un tourbillon. Personne.

Il arrête la machine qui sèche depuis bien trop longtemps et sort ses vêtements brûlants qu’il fourre dans un sac. Au dehors, toujours personne. D’un pas rapide, il se dépêche de rentrer.

Il les percute au premier tournant. D’un geste plaqué au mur, chaque homme tient d’une main ferme l’une de ses épaules.

« Je sais rien, gémit-il.

– Tu ne sais même pas ce qu’on va te demander, répond fermement Jérôme Bouilly.

– Je sais très bien, affirme Mohammed d’un ton nerveux. Vous enquêtez sur le meurtre de Stéphane. (Il fixe Jérôme)  Le pote de ton fils (il regarde Simon) de ton neveu. Vous voulez savoir si j’y suis pour quelque chose.

– Alors ? Tu y es pour quelque chose ? demande Simon.

– Non, bien sûr que non, fait Mohammed en gémissant presque. Pas plus que Jérémie, d’ailleurs.

– Pourtant vous ne vous voyiez plus en ce moment, reprend le premier. Vous étiez toujours fourré ensemble auparavant. Stéphane, mon fils Jérémie, et toi. Vous avez fait les quatre cent coups ensemble, et certains coups étaient bien plus graves que d’autres. Ça fait six mois que vous aviez coupé les ponts. Pourquoi ? »

Mohammed les regarde en silence. Oubliant toute sa peur, il s’écrit soudain :

« Putain, Jérôme, j’ai coupé les ponts parce que j’en avais marre des embrouilles de ton fils. Ça allait trop loin. Des flingues, précise-t-il, presque incrédule. Ils s’étaient procurés des flingues, vous vous rendez comptes ? On n’était pas des anges quand on opérait à trois, mais là, c’était devenu infernal.

– Jérémie et Stéphane aussi avaient arrêté, reprend Simon avec rudesse. Ça faisait deux mois qu’ils essayaient d’être clean. Ne les jugent pas.

– Ouais, répond Mohammed. Et maintenant Stéphane est mort et Jérémie est accusé du meurtre de son ami. Ils ont vraiment suivit le droit chemin.»

Jérôme et Simon, simultanément, se crispent.

« Mon neveu n’a rien fait, murmure Simon en serrant les dents.

– Il n’a rien fait, continue Jérôme, et on va le prouver. Tu vas nous aider pour ça.

– Comment ?

– Tu retournes au lavomatic, dit Simon. Tous les jours. Je m’en fous si tu dois te rouler dans la boue pour avoir assez de vêtements sales. Tu captes les rumeurs. Tout ce qui se dit, sur Stéphane, sur n’importe quoi, tu enregistres, puis tu viens nous le rapporter.

– J’ai quoi en échange ? demande Mohammed, méfiant. »

Le second homme le regarde sentencieusement. Il sort de sa poche un sac plastique rempli de pièces de monnaie.

« De l’argent pour les machines. »

*

Jérôme et Simon Bouilly sont dans la voiture de Jérôme. Ce dernier conduit, l’autre occupe la place du mort, le silence qu’ils partagent est du même nom. Ils savent où aller, pourraient s’y rendre en quelques minutes mais Jérôme fait quelques détours pour partager ce mutisme nécessaire, suivi d’une discussion essentielle :

« Qu’est-ce que t’en penses ?

– Mohammed est flippé. Ça n’en fait pas un coupable.

– Et puis il faut trouver le motif.

Taciturne, Simon hésite.

« Ils se sont engueulés, il y a six mois, à cause de l’histoire des flingues. Il y a peut-être d’autres éléments qu’on ne connait pas encore. On doit creuser.

– On n’a pas beaucoup de temps, dit Jérôme d’un ton tendu. Mon fils est en garde à vue pour un meurtre qu’il n’a pas commis et je ne vais pas pouvoir supporter cette situation très longtemps…  vu comme la police l’a dans le nez, il faut se dépêcher.

– Pas besoin de me le rappeler ! hurla presque Simon. Jérém’ est mon neveu, mais tu sais bien que je le considère comme mon fils.»

Le silence revient, quelque seconde à peine, avant que Jérôme ne le brise d’une voix soudain faible :

« Quand je pense à tout ce qu’on a fait pour qu’il s’en sorte… qu’il puisse avoir une nouvelle vie… et maintenant il risque de partir en prison… »

Simon pose une main fraternelle sur l’épaule de Jérôme et dit :

« On trouvera le bon coupable. On fera tout pour innocenter ton fils, je te le promets.»

*

Isabelle Kraponne, 43 ans, attend sur le perron de sa maison. Il s’agit d’une résidence de banlieue, acquise en commun il y a dix-sept ans, mais qu’elle rembourse seule depuis seize, année de son accouchement et de sa séparation. De nombreux résineux parsèment les alentours de son habitation, prémisse de la forêt de Boileau.

Isabelle Kraponne attend sur le perron de sa maison depuis quelque temps déjà, mais un bruit de moteur qu’elle connait bien lui annonce qu’ils arrivent. Un créneau et deux portes qui claquent plus tard, Jérôme et Simon Bouilly s’approchent. Elle les embrasse l’un après l’autre, longuement. D’une voix douce, elle ajoute :

« Venez… il faut prier ».

Jérôme n’est pas croyant, Simon n’est pas chrétien, ils enlèvent néanmoins manteaux et vestons qu’ils posent à l’entrée. Tandis que Isabelle quitte la pièce pour aller chercher un cierge, ils s’agenouillent dans la petite pièce dans laquelle elle passe ses journées depuis la découverte du cadavre de son fils.

Cierge allumé, ils joignent leurs mains dans une prière commune. Isabelle, les yeux clos, murmure des phrases inintelligibles qui la font frissonner, tandis que la bougie saigne, et que les gouttes tombent sur le support de métal. Cette pluie durcit, forme un monticule de cire qui a le temps de refroidir avant qu’Isabelle n’ouvre les yeux. Elle semble plus apaisée. Elle se lève, éteint le cierge d’un doigt humecté de salive et leur demande :

« On recommence. Récapitulez tout ce qu’on sait. N’épargnez aucun détail. Je suis prête. Partez du principe que je ne connais pas la victime.

Jérôme s’éclaircit la voix et commence :

« Stéphane Kraponne a disparu il y a une semaine. Au début, les autorités pensaient à une fugue et une première enquête a été menée. La découverte de son… (Jérôme hésite, Isabelle insiste du regard) corps, il y a trois jours, dans la forêt de Boileau, par un chien domestique, nous prouve qu’il a été assassiné de deux balles tirées à bout portant. L’autopsie révélera que le meurtre a eu lieu le jour exact de sa disparition et qu’il s’est déroulé dans la forêt. Le corps n’a pas été amené jusqu’à la forêt. Il semblerait que Stéphane s’y soit rendu de son plein gré, puisque il n’y a aucune trace de lutte. »

Simon prend le relais :

« Un autre élément, que tu nous as précisé par la suite, est essentiel : une journée avant sa disparition, tu as eu le sentiment que quelqu’un s’était infiltré chez toi. Juste une impression, rien de plus. Mais rien n’a été volé ni déplacé, alors tu n’y as prêtée attention… jusqu’à la disparition de ton fils. »

Il conclue.

« Voilà tous les éléments dont nous disposons.»

Isabelle fixe Jérôme droit et lui demande :

« Quel est le principal suspect ? »

Jérôme soutient son regard un instant, puis baisse les yeux.

« Mon propre fils, le neveu de Simon, Jérémie Bouilly. Il n’a aucun alibi car au moment supposé des faits, il traînait dans la rue. Quant au mobile, le quartier savait qu’il y avait des tensions entre ton fils et le mien depuis plusieurs semaines, mais personne n’en connaissait la raison. » Il lève les yeux. « Moi non plus. »

Il laisse passer un nouveau silence, puis continue.

« Je sais que mon fils n’est pas un meurtrier. Je. Le. Sais, insiste-il. C’est pourquoi avec Simon, nous faisons une contre-enquête, en parallèle de la police qui semble bien pressée de tout coller sur le dos de mon fils.

– Il y a un autre suspect, reprend Simon, Mohammed Ahmadi. Le troisième élément du trio qu’ils formaient depuis des années. Depuis six mois, Mohammed avait pris ses distances, sans qu’on en sache vraiment la raison. Là encore, on ne le lâche rien. On finira par savoir. On fera la lumière sur toutes les zones d’ombre de cette histoire, je te le promets.»

Jérôme saisit soudain les mains d’Isabelle, et conclut :

 « A nous trois, nous apporterons la preuve que mon fils n’est pas un meurtrier et nous révélerons le véritable coupable. Je te le promets»

*

Jérôme et Simon Bouilly dorment, l’un sur un lit, l’autre sur le canapé de la même pièce, dans le studio qu’il partage désormais. Une semaine s’est écoulée depuis leur première rencontre avec Mohammed. Depuis, le rituel est inchangé. Recherche d’information, pièces de monnaie, prière, cierge, cire, résumé de l’histoire. Mais les éléments tardent, et les pièces de monnaie fondent, la cire s’accumule, les machines tournent et les  nuits sont agitées.

Le coup de téléphone, à deux heures du matin, ne les tire donc que d’un sommeil léger. Jérôme jette un coup d’œil, « Isabelle Port. », et répond d’une voix pâteuse malgré la nuit presque blanche.

« Quoi ?

– C’est moi. J’ai quelque chose de très important à vous dire. Venez vite.

– A deux heures du matin ?

– Ça concerne l’enquête. Et sa résolution. J’ai trouvé quelque chose.»

Jérôme a déjà bondi de son lit, réveillant Simon à coup de claques. Il répond néanmoins « on arrive », en forçant un bâillement fatigué, histoire de maintenir l’illusion d’une certaine nonchalance.

*

Jérôme et Simon Bouilly sont – encore, dans leur voiture, conducteur, place du mort, silence du même nom. La différence se fait dans la nuit ocre qui les entoure, lacéré par ses phares de routes. Cette fois, pas un mot ne vient couvrir le bruit du moteur. Une atmosphère de plomb, nappé d’inquiétude, dans une nuit de la même consistance.

*

Isabelle Kraponne attend sur le perron de sa maison. Elle entend le bruit de moteur, plus nerveux que la dernière fois. Ou alors, simplement, le silence apporte une résonnance inédite à ces chevaux de métal. Tout cela n’est pas très grave, se dit-elle. Créneau, portières, elle s’approche d’eux et les embrassent, longuement. La bouche fendue d’un sourire, elle annonce ensuite :

« Il faut prier ».

–  Maintenant ? dit Jérôme, énervé. A deux heures et demi du matin ? Tu ne veux pas plutôt nous dire pourquoi tu nous a fait venir ?

–  Non non, fait Isabelle en secouant la tête de manière aérienne. Il faut prier. Comme à chaque fois. C’est très important.

Sans ajouter un mot, ils défont leur manteau, qu’ils posent à l’entrée. Comme à chaque fois. Ils entrent dans la pièce qui semble contenir de plus en plus de crucifix. Isabelle part chercher un cierge neuf qu’elle pose sur un autel miniature arrivé en cours de semaine. Ils se mettent côte à côte et, mains jointes, restent ainsi durant presqu’une heure, tandis que la bougie saigne de cire, entaillé par cette flamme chancelante. Aucun bruit, à part quelques voitures égarées, n’interrompt le silence de cette prière dans laquelle les paroles d’Isabelle ressemblent à des babillages de plus en plus confus, d’où émergent uniquement quelques « pater » et autres « filius » à peine compréhensibles.

Après une éternité, elle se lève enfin et dit :

« Qu’est-ce que tu voulais nous dire ? demande Jérôme.

– J’ai résolu l’énigme, dit calmement Isabelle.

– Tu veux dire que tu sais qui a… tué Stéphane ?

– C’est plus compliqué, fait Isabelle en secouant encore la tête. Beaucoup plus compliqué…

– Plus compliqué ? Qu’est-ce que tu…

– Pas ici.

– Pas ici ? »

Le regard d’Isabelle se pose sur eux, mais semble les traverser

« Il faut retourner dans la forêt. Là où tout a commencé.

– Tu veux aller dans la forêt de Boileau à trois heures du matin ?

– Oui. Avant que le soleil ne se lève. S’il fait jour, plus rien ne sera pareil. Je dois vous montrer quelque chose là-bas. Vous comprendrez. Venez. »

*

Jérôme, Simon Bouilly, ainsi que Isabelle Kraponne, se trouvent dans la voiture de Jérôme. Conducteur, place du mort, passager arrière, au silence habituel des deux hommes s’ajoute celui d’Isabelle. Une autre tonalité de vide, bercé par le mince filet de bruit du moteur. Les arbres se multiplient, l’obscurité devient sylvestre. Au bout de quelques minutes forestières, sur une indication de Stéphane sur son épaule, Jérôme s’arrête. Ils sortent, trois portières claquent dans la nuit. Sans dire un mot de plus, Isabelle s’enfonce dans l’obscurité tandis que Jérôme et Simon tentent d’éviter les racines à coup de lumière de Smartphone

« On s’éloigne du lieu du crime, remarque Simon, évitant une branche basse.

– Je ne vais pas sur le lieu du crime. Vous allez comprendre.. »

Au bout d’un moment, enfin, ils s’arrêtent. Un léger vent fait bruisser les dernières feuilles d’automne. Isabelle se tourne vers eux. L’unique source de lumière provient des portables de Simon et Jérémie, qui n’éclairent que partiellement son visage, ne révélant rien de son expression. Après quelques secondes profondes, Isabelle annonce, tout simplement :

« Je vous ai menti, je n’ai pas résolu le meurtre.

– Qu’est-ce que tu racontes ? lance Jérôme, incrédule.

– Je n’ai pas résolu le meurtre, répète Isabelle d’une même voix monocorde. Par contre, j’ai acquis la conviction qu’on ne le résoudra jamais. Cette conclusion m’a amené à une décision. Mais je ne pouvais vous en parler qu’au fin fond de cette forêt, là où mon fils est mort.. »

Elle prend une grande respiration et ferma les yeux. Elle semble prier à toute vitesse, en silence puis, d’un coup sec, dit :

« Je vais accuser Jérémie Bouilly du meurtre de mon fils. »

Jérôme la regarde en silence, incrédule. La lumière de son portable tombe, plonge l’un des côtés d’Isabelle dans l’obscurité. Il se ressaisit, l’éclaire à nouveau, puis demande :

« Qu’est ce que tu racontes ? Pourquoi tu fais ça ? Tu sais très bien que…

– Qu’il n’est pas le coupable ? Peut être. Peut être pas. On ne saura jamais et désormais, ça n’a plus d’importance pour moi. »

Elle les regarde en silence.

« Ce que je sais, par contre, c’est que je veux un coupable. Avec la disparition de mon fils, ma vie est détruite. Quelque soit le nombre de cierges brûlés, je sais bien que je ne trouverais aucun réconfort. Je n’ai plus aucun but. Je n’ai plus rien. Il me faut un coupable à mettre derrière les barreaux, sans quoi je sais que je ne pourrais jamais aller de l’avant. Peu importe lequel, au fond, puisque mon fils ne reviendra jamais…

– Tu serais donc prête à accuser un innocent pour satisfaire ce besoin ? Même mon propre  fils ? »

Isabelle le regarde en silence, puis dit :

« Sans hésitation. Jérémie est le coupable le plus probable, et son inculpation tient à peu de choses. Il suffit que je raconte à quel point les tensions étaient importantes entre ton fils et le mien pour que la balance penche en sa défaveur. »

Elle claque des doigts, comme mue par une idée nouvelle :

« Tiens ! Je pourrais aussi dire que vous m’avez menacé de ne rien dire. Ça  fait deux semaines que je suis transmis d’angoisses et que je n’ose pas parler. Maintenant, enfin, j’avoue. J’aurais le rôle de la victime éplorée, endeuillée, harcelée… je plairais beaucoup lors du procès. »

Jérôme et Simon se regardent un moment.

« Je suis vraiment désolé, Isabelle, mais je ne pourrais pas te laisser faire cela.

– Ah bon ? demanda Isabelle. Et qu’est-ce que tu peux faire pour m’en empêcher ? »

Il soupire, lourdement, comme si respirer devenait soudain difficile. Il sort l’arme qui se trouve dans la poche intérieure de son manteau et le pointe vers Isabelle qui, très calme, demande :

« Tu serais prêt à me tuer pour protéger Jérémie ?

– Sans hésitation. Je serais prêt à tout pour mon fils. »

Isabelle le regarde. Elle ne semble pas effrayée. A peine éclairé, elle paraît pâle. Ailleurs.

« Tu ferais mieux de tirer, Jérôme, affirme Isabelle. Je ne reviendrais pas sur ma décision.

  • Je suis désolé…  commence Jérôme, dont les tremblements de corps affecte la voix.
  • Tu veux mourir ! »

Simon vient de crier, sans réfléchir. Isabelle le regarde, dans la lumière fragile des portables.

« Tu veux mourir, soutient Simon. Tu nous emmènes en pleine forêt, tu nous menaces, tu sais qu’on a une arme… ton but n’est pas de nous faire chanter. Ça, c’est le moyen. Tu veux qu’on t’assassine. »

Isabelle tourne son visage dans la direction de Simon. Elle semble le traverser de son regard frémissant.

« Tu as perdu le goût à la vie, tu n’as plus rien à quoi te raccrocher, mais tu ne parviens pas en finir par toi-même. Et à la vue de tes convictions, le suicide ne s’impose pas vraiment comme une évidence. Alors tu as imaginé ce petit stratagème. »

Il s’avance vers elle.

« C’est ça ? Tu cherches à nous pousser à bout, et nous acculer à ce choix ? »

De frémissant, le regard d’Isabelle devient tremblant, même s’il est difficile de distinguer cette nuance. Elle semble ne pas avoir prévu cette explication. Elle balbutie quelques mots, n’y parvient pas. Enfin, elle secoue la tête et se reprend, sereine :

« Même si tu as raison, qu’est-ce que ça change ? Je vous fais chanter, et vous savez très bien que j’irai au bout de ma démarche. Au pire, vous me rendez service et vous sauvez Jérémie. »

Son regard, jusque-là perdu, se retrouve à nouveau sur Jérôme.

« Quel que soit l’explication, l’enjeu reste le même. Soit tu vas jusqu’au bout, soit je vais révéler dès demain ma version des faits et condamne ton fils. »

L’arme de Jérôme s’était faite hésitant. Elle avait frémit en se dirigeant vers Isabelle, s’était baissée lors de l’explication de Simon… elle se redresse à nouveau, tremble moins, la main se contracte, va tirer…

 « Juste… murmure Isabelle

Jérôme lève légèrement son arme et attend :

« Avant de tirer, est-ce que tu peux me dire… est-ce que tu sais des choses que tu ne m’as pas raconté sur mon fils ? »

Simon regarde Jérôme en silence.

« Oui… »

Isabelle fixe le sol. Son expression reste impossible à traduire. Puis, calmement, elle dit :

« C’est vous, n’est-ce pas ?

– Tu savais ? demande Jérôme.

– Je m’en doutais. Je voulais avoir la certitude avant de mourir. Pourquoi ? »

Comme Jérôme ne parvient plus à continuer, Simon prend la parole.

« Ton fils voulait tout révéler, Isabelle. Lui, Mohammed et mon neveu avaient fait un sacré paquet de conneries. Ils avaient même réussi à se dégoter une arme pour chacun, la même, un semi-automatique. Ils étaient allés vraiment loin. Mohammed a décidé de se ranger, et ça les avait convaincus de faire pareil. Se calmer. Reprendre les études. Filer droit. Sauf que ton fils avait décidé qu’il fallait d’abord tout avouer. A cause de la religion. Une histoire de rédemption. Tous les larcins. Tu imagines ? Avec ce qu’ils ont fait, ils auraient fini au trou. Marqués à vie. Comment tu veux t’en sortir ensuite, avec un tel casier ? Il fallait l’en empêcher. Alors on a décidé de… de régler le problème. Ça nous a déchiré le cœur, mais on vient de te le dire : on serait prêt à tout pour Jérémie. Je savais où il cachait son arme chez lui, car Jérémie était au courant et me l’avait dit. Je me suis infiltré chez vous et j’ai enrayé l’arme. Au cas où les choses tournent mal quand on déciderait de… » 

« Il ne s’est pas méfié, quand on lui a dit de venir, continue Simon. Il n’a même pas pris son flingue, finalement. On l’a emmené en forêt, sous prétexte d’être au calme et….on a fait ce qu’on devait faire. On ne pensait pas que le corps serait découvert aussi vite, par un clébard à l’odorat trop fin. Et mon gamin a tout de suite été suspecté, avant qu’on ait eu le temps de lui trouver une histoire plausible pour justifier son absence le soir de la disparition.

«  Alors, termine Isabelle, vous avez décidé d’ « enquêter » sur le meurtre que vous avez-vous-même effectué. Ce que vous vouliez, n’était pas de trouver le véritable coupable. Il fallait trouver un coupable. Assez crédible pour déculpabiliser Jérémie.

  • Tu as tout compris, fait Jérôme. Il nous fallait trouver un nouveau coupable et un nouveau mobile. Je suis sûr qu’en creusant la piste de Mohammed, on aurait pu trouver. »

Jérôme commence à trembler.

« Tu n’aurais pas pu attendre un peu plus ? Rien qu’un peu plus ? Pourquoi est-ce qu’il a fallu que tu nous fasses ce numéro maintenant ? Tout aurait été réglé, Mohammed aurait tout pris. Qu’est ce qui t’a mis sur la voie, d’ailleurs ?

« Mohammed, justement, fit Isabelle. Il est venu me voir. Il a suivi votre recommandation à la lettre, il a écouté les rumeurs du Lavomatic. Une, surtout, l’a interpelée. On vous aurait vu discuter à plusieurs reprises avec mon fils, les jours précédents sa disparition.

«  Bien sûr, il a jugé plus sage de me rapporter cette discussion directement à moi. C’est alors que j’ai commencé à réfléchir différemment. A me dire que, finalement, le coupable n’était peut-être pas Jérémie ou Mohammed. Mais vous.

« Il me fallait trouver la preuve ultime. Ou un aveu. C’est pour cela que je vous ai fait venir ici et que je vous ai poussé à bout. Pour vous faire avouer. Savoir si vous seriez capable d’en venir au meurtre, après mes menaces. Savoir si après avoir tué mon fils, vous pourriez faire de même avec la mère.

  • Et maintenant que tu sais ? demande Jérôme d’un ton nerveux.
  • Maintenant, je peux m’en aller apaisée. »

Jérôme lève à nouveau l’arme qui tremblait, mais pointe directement Isabelle. Pour briser le silence pesant, Simon demande soudain:

« Tu veux faire une dernière prière avant, Isabelle ? »

Elle lève les yeux vers la cime des arbres.

« Pas encore. »

Elle fixe fermement le ciel tandis que Jérôme, fermant un œil, le canon tremblant, appuie sur la gachette.

Click

Jérôme regarde son arme, interloqué. Il appuie une nouvelle fois sur la détente, mais le même son se fait entendre : click.

Isabelle quitte les cimes des arbres des yeux pour les baisser vers les deux hommes :

« Il y a un élément que je ne vous ai pas encore précisé, dit-elle. Lorsque Mohammed est venu me parler, il m’a aussi montré la cachette de l’arme de Stéphane. En la sortant, il a constaté que quelque chose n’allait pas : elle était enrayée. »

Elle fait en premier pas dans leur direction.

« C’est là que j’ai compris. Quelqu’un s’était bel et bien infiltré dans mon appartement la veille de la disparition de mon fils. Cette personne n’avait rien déplacé, rien volé. Elle a simplement enrayé l’arme de mon fils. C’était donc une personne qui connaissait cette cachette. Soit Mohammed, soit Jérémie… soit un proche. »

Elle les désigne l’un et l’autre du doigt.

« Le père de Jérémie, par exemple. Ou son oncle.

  • Mais… comment… commença Simon
  • J’ai souhaité que l’on prie pour une raison très simple, ce soir. Lorsque je suis sortie de la pièce, je n’ai pas fait que chercher le cierge. J’ai vérifié que vous ayez bien pris une arme. Comme vous ne pouviez pas la cacher sur vous sans que je la voie, elle devait être dans l’un de vos manteaux. Celui que vous avez laissé à l’entrée. Ce fut la preuve définitive de votre culpabilité.»

Elle regarde de nouveau l’arme que Jérôme pointe toujours sur elle.
« Je savais que c’était celle qu’avait achetée Jérémie au marché noir. Celle qui avait tué mon fils. Je l’ai échangé avec la sienne que tu tiens dorénavant dans ta main. Qui est exactement la même. Sauf qu’elle est enrayée ».

Elle avance une nouvelle fois. L’ombre de son visage s’apaise. Son expression de résolution absolue apparait.

« J’ai dit que je partirai apaisé. Je ne voulais pas dire que j’allais mourir. Pas tout de suite.»

Elle s’avance d’un premier pas et sorti de son manteau une arme. L’exacte réplique que celle de Jérôme à la main.

« Je vais partir de cette forêt, apaisée, avec votre propre voiture. »

Jérôme cri soudain :

« Putain, Isabelle, fait pas ça ! Je sais que ce que l’on a fait est horrible. Mais on l’a fait car c’était nécessaire. On voulait que mon fils s’en sorte. Qu’il ait un nouveau départ dans la vie. Tu comprends, non ? Tout ce qu’on a fait, c’est pour amour pour mon fils !

  • Je sais, répond Isabelle et, calmement, elle pointa son arme vers lui.
  • Tu vas le faire ? Tu vas vraiment le faire, fit Simon, transit d’angoisse ? Attend… attend… t’es chrétienne, non ? La compassion, le pardon, c’est important pour toi ! Il dirait quoi, Dieu, s’il te voyait. Tu ne penses pas que s’il pouvait, il agirait ? Isabelle, merde, pense à ça ! Ton Dieu, il ferait bien un geste pour te dire d’arrêter, non ? »

Isabelle les regarde en silence. Elle lève les yeux vers la cime des arbres mais n’entend que le sifflement du vent et l’agitation des cimes.

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Retrouvailles – Nouvelles du confinement – inédit ! 13

René râle.

Ce n’est pas nouveau, mais depuis le début du confinement, c’est encore pire. Il veut sortir. Non pas qu’il ait grand-chose à faire dehors, mais ses habitudes de retraités sont des habitudes, devenues des rituels, il n’aime pas s’y soustraire. Il râle par principe : il n’aime pas qu’on lui dise quoi faire. Il râle, surtout, parce que chez lui, se trouve Suzanne, sa femme. Il ne veut pas la voir.

Ils se sont aimés. Beaucoup. Cinquante ans de mariage, des liens solides, pas une simple ligne sur un contrat et une promesse jetée en l’air tel un bouquet, à la mairie. Les premières années furent délicieuses, faites de projets, de crédits, et d’un premier enfant. Au fil des décennies, ce lien est devenu une solide complicité, installée, résistant aux intempéries et aux fluctuations quotidiennes. Les enfants sont partis, l’usure s’est installé la place, abîmant les dernières années. Dix ans plus tôt est survenue une engueulade. De sa faute. Il l’appelle pudiquement « la connerie ». Ces mots-là furent les derniers, car depuis dix ans, ils ne se parlent plus. Pas un mot.

C’est pour ça que, depuis dix ans, il s’arrange, comme tous les retraités, pour s’octroyer un emploi du temps rigoureusement chargé. Chaque matin, dès l’aube, il s’échappe au-dehors pour sa promenade quotidienne, pendant qu’elle reste à l’appartement, généralement assise, à la table de la cuisine. Il rentre pour midi, mange en vitesse devant la télévision pour ne pas croiser son regard. Une émission insipide, de la chanson française. Il fredonne le lundi au soleil, le Connemara, Mirza, avec les participants, pour ne pas parler à sa moitié. Il possède un répertoire presque infini de chanson populaire qu’il enclenche dès que survient chez lui, dangereux, un silence annonciateur d’une discussion.

L’après-midi il s’isole à nouveau vers à nouveau dans l’extérieur. Il marche plutôt vite pour son âge, – soixante-dix est le nouveau cinquante – il l’a lu quelque part. Il achète trois ou quatre journaux, les lis en long, en large, et de travers, au café de la gare, table habituelle. Lecture finie, il s’attaque aux mots fléchés, croisés, sodokus et énigmes, jeu des sept différences, tout ce qui peuple les pages jeux, usent ses yeux, lui font nettoyer ses lunettes et occupent ses lunettes.

Il finit la journée par un verre anisé dans un bar où la télé est trop fort, les matchs de foots nombreux et les présentateurs gueulards. Il s’abreuve de mots et d’images insipides. Il les convoque le soir pour ne pas voir sa femme, et surtout ne pas l’entendre.

De retour chez lui, il est tard et il est, heureusement, fatigué. Il mange un yaourt et s’installe devant la télé, choisit de préférence un film de guerre. Il faut que ça pétarade. Bercé par le bruit des canons, il s’endort rapidement, se réveille au générique, se traîne à son lit. Une nouvelle journée d’évitement réussit. Il se sentirait presque fier, s’il n’avait pas aussi honte. Le lendemain, il se réveille à l’aube, et part faire sa balade quotidienne.

Le mercredi est un jour spécial. Ses vacances à lui. Sa fille Véronique lui abandonne les petits enfants et s’offre une après-midi. Il les emmène au parc, leur achète des glaces et les fait rire. Il est heureux, et il est seul. Sa femme reste à la maison. Dès le lendemain, son rituel reprend, du jeudi au mardi suivant. Un agenda de ministre à la retraite.

Sauf que voilà. Coronavirus, pandémie mondiale, assignation à résidence. Rester chez lui. 15 jours minimum. Ne sortir que pour l’essentiel, courses, premières nécessités. Le confinement empêchera l’évitement, méticuleux, qu’il fait de sa femme. Il ne pourra se soustraire à son envie entêtante de parler, depuis dix ans. Suzanne semble ravie d’avoir enfin ce tête-à-tête, imposé par le monde et la pandémie.

« Il faut qu’on parle. » Durant les premiers jours, il parvient à maintenir la « distanciation sociale » préconisée, à l’intérieur de chez lui. Il change de pièce quand elle arrive, prétexte une envie de verre d’eau pour bondir vers la cuisine. S’enferme aux toilettes. S’échappe avec de la musique.

« Il faut qu’on parle », répète-t-elle. Elle est têtue. En même temps, c’est ce qu’il aimait, chez elle. Elle lui tenait tête. René fait la sourde oreille. Pratique, il a le prétexte de l’âge. Il met les infos, chante la Java Bleue, s’occupe, se distrait. Sa femme, patiente devant l’éternel, l’attend, intraitable, devant la table de la cuisine.

Le quatrième jour, au réveil, il se résigne. Il n’y coupera pas, autant avancer dignement vers la potence. Elle est là, dans la cuisine. Souriante, déterminée. Il tente une distraction, feuillette un journal, nettoie le salon. L’observe du coin de l’œil. Elle ne bouge pas, le regarde. Il grogne une dernière fois, par habitude puis la rejoint, abattu. Il se sert un verre de vin, un blanc, sec et frais. Il en aura besoin. Puis il s’assoit, et attend la sentence.

Le silence dure près de dix minutes, mais Suzanne ne l’interrompt pas. Par bravade, René reste coit, lui aussi. Il faut tournoyer son verre à la lumière, prenant la pose du connaisseur devant ce vin de cubi. N’y tenant plus, reposant le verre sur la table, il lâche.

« Bon. On parle, ou pas ?

  • C’est comme tu veux, René. Moi j’attends ça depuis dix ans.
  • Dix ans de silence ! Et là, d’un coup, on pourrait tout régler ?
  • Je ne sais pas, fait-elle calmement. On essaye ?
  • Ça ne sert à rien.
  • Très bien, alors ne parlons pas. »

René rumine, sachant très bien qu’il va tomber dans le piège.

« Ça ne servirait à rien.

  • J’ai compris, fait-elle simplement.
  • Et donc on va continuer comme ça ? Pendant des années, tu vas être là, à ne pas me lâcher ?
  • Je ne sais pas, René. C’est comme tu veux, tu sais ?
  • De toute façon, on pourrait plus se parler.
  • On a été marié quarante ans. On pourra trouver un sujet.
  • Oui mais depuis… Il s’est passé ce que tu sais… »

Il abandonne, baisse la tête. Il savait que ça se passerait mal. Même s’il ne s’est rien passé, pour l’instant.

« On peut parler de ce que tu veux, tu sais, fait-elle, conciliante.

  • Ça ne servira à rien, murmura René. C’est trop tard… 
  • Qu’est-ce que tu perds ? De toute façon, tu as encore au moins dix jours coincés avec moi. Tu ne peux plus fuir maintenant, René. Tes balades quotidiennes, c’est de la chambre à la cuisine. On essaye. Au pire, ça ne sert à rien. D’accord ? »

René soupira.

« D’accord. On commence par quoi ?

  • De ce que tu veux, fait-elle d’un air entendu. Si on commençait par ta « connerie », que tu m’as dite il y a dix ans ?»

Il écarquille les yeux.

« Tu es encore sur cette histoire ?

  • Non René. C’est toi, qui es encore dessus. Tu n’arrives pas à passer outre. »

René soupire.

« Comment veux-tu que je passe à autre chose ? Maintenant, c’est trop tard. Impossible de changer quoi que ce soit…

  • Pourquoi ?
  • Mais… parce que… il la désigne. Enfin, tu sais bien.»

Elle sourit.

« Redis-moi ce que c’était, ta « connerie ».

  • Tu sais très bien…
  • Redit quand même. Rappelle-moi…
  • C’est stupide.
  • Il n’y a personne pour te juger, ici, à part toi-même. »

Il soupire.

« Ce qu’il s’est passé, c’est que j’ai été un sacré con.»

Elle sourit.

« Oui, ça, je sais. Mais qu’est ce que tu m’as dit ? »

Il soupire et, enfin, lâche.

« Je venais d’avoir soixante ans, et j’avais peur à en crever. De mourir, d’avoir raté ma vie, d’être passé à côté de quelque chose d’essentiel. Et quand j’ai peur, je deviens con. Encore plus que d’habitude. Je me suis énervé contre toi, parce que tu étais là et qu’il fallait que ça sorte. J’ai dit que j’aurai préféré ne jamais te connaître, que ma vie aurait été différente et certainement mieux. Que je m’étais enchaîné à toi pendant quarante ans, et qu’à cause de ça j’avais raté plein d’autres occasions. Voilà, ce que je t’ai dit. Ma grosse connerie.»

Sa femme le regarde, toujours. Il attend le jugement, la phrase incisive, mais rien ne vient. Comme toujours, elle est bienveillante. Il ne la méritait vraiment pas.

« Mais, continue-t-il, d’une voix qu’il tente de maintenir à flot, tu sais que ce n’est pas vrai. C’était une parole de sacré con qui a peur de mourir. Je n’en pensais pas un mot. J’étais très content d’avoir partagé ma vie avec toi. Je le suis toujours. C’est ça, la vérité. Ma « connerie », c’est des mots en l’air. C’est mon âme qui panique et qui dit n’importe quoi. Mais cette vérité-là, je n’ai jamais pu te la dire. Et c’est pour ça que je t’évite, depuis dix ans. Parce que c’est trop tard maintenant. Que le mal est fait, et que je ne pourrais jamais le réparer. Cette connerie, ça restera les derniers mots que tu n’entendras jamais de moi…

  • Tu ne pouvais pas savoir ce qui allait arriver, après, René. Personne ne pouvait.
  • Ce n’est pas une raison.
  • On s’aime pour la vie, et des fois on s’engueule et on dit des bêtises. Tu n’allais pas marcher sur des œufs pendant quarante ans au cas où un drame arrive. Un couple ne peut pas fonctionner comme ça.
  • Peut-être. Mais là, c’est arrivé. Juste après ce que je t’ai dit. Ma connerie, que je ne pourrais plus jamais rattraper. Ce sont ces paroles que tu as entendu, jusqu’à la fin. Pas mes excuses. Elles, je les garde en moi depuis dix ans, et elles me bouffent de l’intérieur. »

Elle posa sa main sur la sienne, et René put jurer qu’il sent ce contact de leur peau.

« Qu’est-ce que tu imagines, René ? Que je ne savais pas, que des fois, tu peux être un sacré con ? Que je ne sais pas faire la part des choses ? Tu penses vraiment que c’est ce souvenir de toi, que j’ai emporté ?

  • J’espère que non, fit-il, et les larmes coulent sur son visage plissé, il tente un instant de les cacher dans sa main, par pudeur, mais n’y parviens pas.
  • Tu ne penses pas que dix ans de regret, ce n’est pas suffisant pour me montrer à quel point tu as été idiot, ce jour-là ?
  • Ça ne change rien. C’est trop tard.
  • Dis-moi ce que tu as sur le cœur. Maintenant.
  • C’est inutile ! Voyons, Suzanne, tu sais bien que…
  • Tes excuses, sort les maintenant. On a assez perdu de temps. »

René soupire, puis, enfin, se lâche.

« Et bien, si j’avais pu, j’aurais voulu te dire que je me sens idiot depuis dix ans, Suzanne. Que j’ai eu beaucoup de chance de te rencontrer, de faire ma vie avec toi, et que tu me manques, beaucoup. Je ne suis pas doué pour ce genre de déclaration. Je suis un vieil idiot de l’ancienne génération, celle où on serre les dents et on garde tout pour soit. Mais tu sais que c’est vrai. Je ne disais pas grand-chose, mais j’essayais de te le prouvais au quotidien. Sauf une fois. La seule fois où j’aurai dû me taire. Maintenant, dès que je suis avec les petits enfants, je leur parle de toi. Je leur explique à quelque point tu étais une femme formidable. Tu aurais adoré les connaitre, Suzanne. Je leur dis tout ce que je pense de toi, tout ce que je n’ai pas été capable de te dire, parce que je suis un vieil idiot et que… tu connais la suite. Je suis fier d’eux, je les vois grandir, et dès que cette foutue pandémie sera passée, dans une semaine ou un an, je les emmène à nouveau au parc voir les biches et les tilleuls. Je leur achète une glace et je leur parle encore de toi. Pour que tu sois un peu avec eux. Je les couvre de tout mon amour, de câlins et de baisers, toutes ces affections que je n’ai pas été capable de te témoigner à toi. Ou à nos enfants. Parce que… tu connais la suite. »

René avait baissé ses yeux trempés durant tout son monologue. Il se redressa, et regarda une dernière fois son épouse.

« Voilà tout ce que je voulais dire, ma chérie. »

Et Suzanne le regardait encore, même s’il ne la distinguait plus précisément. Il devinait son sourire, ses yeux doux, qui avaient toujours apaisé son caractère de cochon. Il ne voyait plus les détails. Il restait l’essentiel. Et une phrase, la dernière.

« Prends ton temps avant de venir, fit-elle. Je ne suis pas pressé. »

René resta assis, encore un instant, sur la chaise. Il fixait son verre, qu’il s’était servi au début de la conversation, et auquel il n’avait pas touché.

« Je ne suis pas pressé non plus, ma chérie. J’ai encore envie de les voir grandir. »

*

Quand Véronique put enfin revenir chez son père, à la fin de ce confinement, elle fut soulagée. Elle s’inquiétait. René avait toujours la bougeotte, alors le savoir tourner en rond toute la journée, c’était un coup à devenir fou. Comme tous les mercredis, elle déposait ses deux enfants, Noé et Mattéo. Sitôt la porte ouverte, ils se précipitèrent dans les jambes du grand-père qui les accueillit d’un grand éclat de rire provençal. 

« ça va papa ? demanda-t-elle. 

  • Comme un jeune homme, répondit-il, l’embrassant en retour. »

Surprise par cette réponse et ce sourire, qu’elle avait rarement vu sur son visage grognon, elle demanda :

« Tu ne t’es pas trop ennuyé, pendant le confinement ? »

René resta songeur, quelques instants, puis dit, d’une voix douce :

« Non, fit-il. J’ai enfin fait la paix. »

Après un silence hésitant, il ajouta :

« J’ai parlé à ta mère. »

Véronique étouffa un rire puis, voyant l’air sérieux de son père, demanda.

« Et… elle va bien ?

  • Mieux, fit-il. Et moi aussi. »

Puis, se tournant vers ses petits-enfants, il demanda :

« Ça vous dit, un tour au parc ? « 

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L’Eclat de la photo – nouvelles du confinement – 12

Il y a cette photo. Usée, lustrée, rapiécée, ternie par l’âge, frottée par le temps, polie par l’usage, les gens, par les passages de mains en mains des personnages, dont chacun a imprimé sur l’image sa pliure, sa voilure, son cornage.

Dans un coin corné justement, il y a cet homme. Il n’est ni au centre de l’attention ni au centre de la photo. Mais il est là, avec son fauteuil. Et avec sa tête de travers, ses yeux entrouverts, sa bouche tordue, ses mains flasques, pendues, ses mains larvées sur les maigres accoudoirs de ce fauteuil de fortune, de ce fauteuil hors de prix, le piteux trône de ce triste sire, ce roi sans couronne et sans colonne.

Mais il y a ses yeux.

Surtout, il y a ses yeux.

Autour de lui il y a d’autres gens bien sur. Des  gens aplatis par le noir et blanc de la photo. Pour tous le sourire est d’occasion. Mais le sien, à lui, est  d’origine. Même si eux ont  des jambes, et des bras et des expressions faciales. Même si son sourire à lui est tordu, sa tête penchée, ses mains mortes, son corps fripé, cassé, fracassé. Car à la surface du visage, au milieu d’une mer de plis de peau, il y a ces yeux. Pétillants, flamboyants, avec pour seule usure le terne de la photo.

Dans ces yeux, il y a sa vie. Sa vie d’avant, sa vie d’argent, sa vie dorée, dorée par le soleil du sud. Loin de la grisaille négative du tirage. Sa vie de flambeur, d’allumeur, qui a pris fin d’un claquement de doigts, d’un craquement de nuque. Le plus dur était la chute. Après il n’a plus rien senti. Après, tout était en dedans. En huis clos. Un huis clos sans colonne.

Dans cette cloison de chair, tout d’abord, a commencé la haine. Le flambeur était toujours là, à l’intérieur et se consumait, bouillonnait d’injustice et de dégoût, de rage et de désespoir. Une envie de meurtre, une envie de mourir. Une envie de tuer et de s’ôter. Une envie d’incendier et de s’éteindre. De se venger et de s’étouffer. De battre en retraite ou de prendre les armes. De prier ou d’insulter les Dieux. Au dehors cela provoquait, au mieux, une larme dans les yeux.

Après, la cloison hermétique a tué la flamme. Elle s’est éteinte, il était vide. La vacuité totale, petite mort, immobilité mentale autant que celle du corps, à espérer encore, et encore, et encore, la conclusion finale, le dernier accord, raccord, la délivrance, plutôt que ces lambeaux d’errances internes et inertes de vie.

Et puis lentement, au fond du gouffre est apparu un second souffle. D’abord léger, fragile, qui vacille, puis qui s’est amplifié et a gonflé ces membres fripés et repliés.  Une envie de dévorer la vie même s’il ne peut plus rien avaler. De sentir le vent faire frissonner son corps immobile. De s’accrocher même s’il ne saisit plus rien. De vivre intensément ce qu’il reste, ce qu’il lui reste. Alors sa soif de vie a gargarisé ses faibles veines et nourrit son cerveau d’un bouillonnement d’intelligence qui jaillit désormais dans ces yeux.

             Ces yeux qui sont pétillants, flamboyants. Qui éclatent à la surface de ce corps effacé.

C’est pour cela que, de cet homme, avant tout, il y a ces yeux.

Et que sur la photo, avant tout, il y a cet homme.

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Autobiographie d’une ville – Nouvelles du confinement – 11

Je suis apparue sous la forme d’un champ bordé d’habitations rudimentaires. J’ai tenu quelques dizaines années puis je suis redevenue poussière. On trouve encore dans mes sous-sols des bouts de vases ou des outils, vestiges de cette naissance embryonnaire.

J’ai ressurgi bien plus tard – je ne sais plus vraiment quand, ma mémoire temporelle n’est pas très bonne. Ma renaissance est due aux circonstances : un bon climat, un fleuve, un croisement de routes, une décision politique.

Les siècles ont passé, je me suis développée. Mon architecture évolua, mes rues se pavèrent, cloutèrent, s’élargirent pour les chevaux devenus mécaniques. Les maisons s’empilèrent en immeubles, les immeubles s’agglomérèrent, ma croissance devint exponentielle. Les routes se prolongeaient, dévorant les kilomètres pour les napper de bitume. Sur la périphérie, des immeubles, encore, surgissaient du sol, prétendument provisoires. Les humains construisirent des magasins sur des grandes surfaces, appelées « grandes surfaces », reliés au centre par mes artères de goudron. Je m’étalais, repoussant les forêts et me séquençais en quartiers hermétiques en fonction des classes sociales et des activités de mon occupant principal. Un lieu pour travailler, un autre pour acheter, un pour se divertir, un pour dormir, le tout relié par un véhicule de prédilection, la voiture.

Puis les choses ont commencé à changer. Je l’ai senti car je suis connectée à chaque pierre, atomes de mon organisme. Désormais, je n’étais plus la seule à être connectée. En plus du réseau urbain est apparu le réseau informatique, invisible et omniprésent. Après quelques années d’hésitation, les deux réseaux se sont admirablement conciliés.

Les gens avaient désormais accès au bout du monde ; ils ont décidé de redécouvrir ce qu’il se passait près de chez eux. Ils communiquaient instantanément, ils ont voulu reprendre le temps de discuter. Cette fois, la lenteur n’était plus imposée. C’était un choix. Ma structure a changé, profondément. En lieu et place d’un unique centre-ville, chaque quartier a recréé le sien autour duquel tout s’effectue. Par le télétravail, la majorité des gens n’ont plus à me traverser de part en part. Ils passent leur journée chez eux ou dans les centres prévus à proximité, travaillant côte à côte avec des personnes qu’ils n’auraient par ailleurs jamais rencontrées. Restant désormais à un même endroit, ils ont voulu l’aménager. Un réseau social, propre à chaque quartier, permet de poster ses envies d’achat et ses choix d’aliments, en priorité locaux. Les commerçants, connectés eux aussi, s’approvisionnent désormais en temps réel en suivant les tendances du quartier et tout est désormais disponible en bas de chez soi.  

Peu à peu, chaque centre-quartier s’est doté de places et d’espace pour créer son propre imaginaire, par son histoire, ses activités ou ses habitants. Ce sont des ambiances différentes, distinctes, qu’il est désormais possible de sentir en passant dans chacun de mes quartiers. La voiture n’existe plus. Pour les trajets en surface, des véhicules monoplace se louent. Ils s’agglutinent les uns aux autres en fonction d’une destination commune ou du nombre de passager et comme la conduite est automatique, les gens ont le temps de discuter entre eux et procéder à ce qui est désormais une mode : la « rencontre aléatoire ». Discuter avec des personnes que nous n’aurions jamais l’occasion de croiser en temps normal. Mes grandes places historiques sont devenues un endroit privilégié pour cette activité. Elles servaient autrefois à couronner les rois, à les décapiter…ou les deux à la fois, je ne sais plus (ma mémoire temporelle n’est pas très bonne). Maintenant, les gens souhaitant ces rencontres se connectent, se reconnaissent et conversent.

Un équilibre a été trouvé entre ma grande taille et le microcosme souhaité par mes habitants. Les structures de ville et de villages sont désormais imbriquées.

Bien sûr, ce mélange me paraît étrange. Ma mémoire temporelle n’est pas très bonne et peut-être qu’une fois de plus, je mélange deux époques inconciliables. Il est possible que rien de tout cela ne se soit réellement produit et que je continue plutôt ma poussée tentaculaire. Ou que je disparaisse complètement. Ou autre chose encore, de totalement imprévisible… Après tout, je demeure ce que j’étais à l’origine : un champ.

Un champ des possibles.

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Trois secondes dans un métro – Nouvelles du confinement – 10

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Que faire lorsque vous croisez soudain l’amour de votre vie, mais qu’entre elle et vous se trouve la porte fermée d’un métro prêt à partir dans trois secondes?

Et bien, durant ces trois secondes, on réfléchit. A toute vitesse.

Voici l’histoire de cet instant.

Introduction : une seconde plus tôt

Une seconde plus tôt, on était tranquillement sur le quai. Naïf. Encore inconscient du cataclysme qui allait survenir. Les portes se fermaient, mais on n’était pas pressé. On pouvait attendre le métro suivant. D’autant que la moitié des ampoules de la rame ne fonctionnaient pas et que faire le voyage en nocturne…Alors on s’était décalé sur le côté pour laisser les fous furieux se ruer dans l’interstice qui se réduisait de plus en plus. Tout allait bien.

Première seconde

Et soudain tout ne va plus.

On l’aperçoit. A travers la vitre de cette porte qui, bon sang, est déjà presque fermée. Et le choc vous paralyse. Il est tellement puissant que vous ne pouvez déjà plus l’admirer distinctement. Elle semble se détacher des autres. Et tout se met à ralentir. Les portes coulissantes se rapprochent dans une lenteur insoutenable. Il suffirait d’un bras tendu, d’une main pour bloquer cette fermeture définitive. Mais le corps refuse de bouger. Ce gros mollasson n’a toujours pas compris ce qu’il se passe dans notre tête. A cause d’une sombre histoire de synapses et de connections nerveuses.

Alors on regarde, impuissant, les derniers centimètres d’espace se faire écraser par les joints de plastique. Et on réfléchit. Très vite. Le cœur n’a pas encore eu le temps de s’emballer, alors c’est l’esprit qui s’en charge.

Tout d’abord, les évidences.

Première constat : on ne sait rien de cette fille. On l’a croisé il y a moins d’une seconde à travers une vitre de métro. C’est tout. On ne connaît que son regard. Baudelaire avait raison. Un regard, l’ouragan germe, on renait. Mais le métro part et si on ne trouve pas de solution, la renaissance ne va pas faire long feu. C’est notre existence même en dépend.

Voici le deuxième constat : c’est une question de vie ou de mort.

Et troisième constat : notre esprit est libre de trouver toutes les solutions. On n’a de barrières ni morales ni rationnelles.  De toute façon on est amoureux. Alors ce genre de détails n’a pas voix au chapitre.

Maintenant, les choses sont posées et…

Deuxième seconde

Déjà ? Il faut aller encore plus vite. L’esprit s’accélère.

Toutes les solutions se présentent à mes yeux. Sans aucune hiérarchie de vraisemblance.

Forcer la porte ? Casser la vitre à coup de poings ? S’accrocher à la rame en partance ?

Pourquoi pas. Mais je risque d’effrayer l’amour de ma vie. Ou pire, lui faire mal. Pas fantastique pour une première approche. Et puis je ne fais plus confiance à mon corps depuis que ce lourdaud n’a pas été capable de réagir quand il le fallait.

Donc il m’est impossible de la rejoindre maintenant. Il faut la retrouver plus tard.

Vite, d’autres solutions !

Courir comme un fou jusqu’à la station suivante pour la rattraper? Encore une fois, mon corps risque de faire son difficile.

Inscrire mon numéro et le plaquer contre la vitre ? Trop long. Le graver directement contre la vitre ? Trop long. Toujours trop long ! Cartes de visite ? Je n’en ai pas. Pourquoi est-ce que je n’en ai pas ? J’aurais dû prévoir une telle situation !

Un avis de recherche ? Avec sa photo et mon numéro ? Pourquoi ai-je le seul téléphone de la ville qui n’ait pas encore intégré  l’appareil photo ?

Il faut un indice. Sur elle. Pour savoir où elle va. Bon Dieu, qu’elle est belle ! Elle semble irréelle. Et flotter parmi les autres passagers. J’observe chaque détail, vêtements, sac en bandoulière. Je ne remarque rien de particulier. Juste qu’elle est parfaite.

Mais cette perfection ne me suffira pas à la retrouver. Et le temps tourne…et je n’ai plus d’idées…

Troisième seconde

C’est trop tard.  Déjà la rame bouillonne de partir. Le départ est pour bientôt. Je n’ai rien pu faire. Et je vais la laisser s’en aller alors que depuis deux secondes ma vie entière en dépend…

Pour ces quelques fractions de secondes qui restent, je veux m’imprégner d’elle. Elle qui ressort de la foule assombrie du métro et qui me fixe en retour. Elle qui n’a jamais quitté mes yeux. Qui comprend aussi à quel point tout est différent maintenant. Que nos vies ne seront plus jamais les mêmes. Et de regard à regard, je lui dis à quel point je l’aime. Je lui dis à quel point cette banale réalité de métro qui s’en va est odieuse. A quel point il est horrible que cette ville ait autant de millions d’habitants. Et qu’il est tragique que l’on n’ait pas pu avoir une vraie première rencontre, devant un café, pour se connaître au lieu de ces quelques secondes à travers l’épaisseur d’une vitre.

Son image commence à trembler. La rame frémit. Elle va partir. Et pour toujours. Je ne veux pas voir ça. Je ferme les yeux.

Les secondes suivantes

Et le temps reprend dramatiquement son cours. On peut ressentir dans tout notre corps le bruit de cette rame qui accélère, qui s’éloigne. Puis qui déjà ne s’entend plus.

Alors, piteusement, tête baissé, yeux toujours clos, on ne bouge pas. On ne pense plus à rien, on n’a envie de rien, juste de pleurer et d’être seul. On est au fond du précipice. Jusqu’à ce qu’on vous tape sur l’épaule.

« Excusez-moi, vous allez bien ? ».

Alors on se retourne pour voir qui nous parle et le temps s’arrête à nouveau.

« Parce que tout d’abord vous fixez mon reflet dans la vitre et maintenant vous semblez complétement abattu. J’avoue que je ne comprends pas. Vous pouvez m’expliquer ? »

Et finalement votre corps parvient à reprendre le contrôle de la situation et à répondre en souriant.

« Et si je vous expliquais tout ça devant un café ? »

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Ecrivons un poème – nouvelles du confinement – 9

Voyons…par quoi est ce que je vais commencer…
La rime, bien sur! Plate ? Alternée ? Embrassée ?
Plate. Je suis trop mauvais pour faire autre chose.
D’ailleurs, je vais peut être tout écrire en prose…

Pour la forme finale : on fera des quatrains
C’est pas mal, et au moins je ne suis pas en train
De faire un truc bancal, des sizains bien tordus
Je vais rester banal, ce sera moins ardu

On va faire en Alexandrin donc je vais m’a –
Rrêter là mais il faut que je trouve la rime a-
Déquate et c’est dur car c’est déjà ter –
Miné et pourtant je n’ai pas fini mon vers

Égrenons ça et là des allitérations
Sans grever ces beaux pieds un agrégat de sons
Qui, aggravant gravement la grâce du récit
Le grêle d’un fardeau agressif et proscrit

Reste les hémistiches. Il faudrait qu’en interne
Les mots, la rime alterne, histoire de faire moins terne
Qu’un poème qui ne rime qu’au vers fini
Même si je ne veux que l’on crie au génie…

Pour la longueur totale, je ne sais pas encore
Une trentaine de vers semble être en accord
Avec ce qui se fait de manière générale
Je ne vais surtout pas faire l’original

Voilà. Et si l’on veut à présent résumer :
Alexandrin, quatrain, rien de bien assumé
De la rime intérieure pour faire un peu guindé…
Je n’ai maintenant plus qu’à trouver une idée !

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L’étincelle

Une seconde, à peine. Une étincelle et je n’est plus, je suis nous. Une conscience commune.

Je suis Ahmed, Benjamin, Chrystelle, Dolorès, Eiwong. Fleure adolescente, homme mûr, vieux chêne, la folie, les regrets, la sagesse. Je suis elle, lui, toi, eux. Je suis dynamique, passive, menteur, iconoclaste et pieu, amoureuse et triste. Je brasse des millions et fais la manche. Je joins mes mains en prière, me tourne vers la Mecque et psalmodie le Talmud. Je rêve de gloire, d’un crédit, d’amour, de manger à ma faim, de paix, de poésie et d’être enceinte. J’ai peur de mourir, de vivre, de parler à Jérémie de la Terminal S, du noir et de vieillir. J’aime le Népal, ma mère, les macarons, mes enfants et la pluie sur les vitres.

Même cette étincelle, je l’aime, dans cette gare où nous relions nos aspirations, nos inspirations, nos respirations, le temps d’un souffle. Cette étincelle qui sera explosion dans une seconde, à peine. Désormais nous savons que je suis nous, nous sommes un. Un jour, le monde entier saura et nous serons ensemble face aux loups solitaires.

***

Hello !

Nouvelle plus courte, aujourd’hui, mais j’aime beaucoup ce petit texte. J’espère qu’il vous plait aussi !

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Le rêve américain – Nouvelles du confinement – 7

« Je veux vivre le rêve américain ! »

C’était une nuit comme les autres, c’est-à-dire courte et peu réparatrice. Chaque jour depuis cinq ans, j’avais le sentiment de me réveiller plus usé que la veille. A peine, une simple éraflure mentale, mais qui s’accumulaient aux autres et m’affaissait davantage.

Cette nuit-là, pour apaiser nos corps usés, Betty et moi tentions de faire l’amour. Elle avait le corps fourbu de ses heures de nettoyage et la douleur lancinante qu’elle avait en permanence dans le dos lui faisait plus mal qu’hier, moins que demain. Je caressais son corps et ne sentant presque plus rien, je tentais d’imaginer la douceur de sa peau que j’avais l’impression d’écorcher avec mes mains calleuses. Betty, elle, semblait ailleurs, perdue dans un demi-sommeil, à la recherche de son plaisir perdu.

Je ne sais pas ce qui m’a décidé à rompre le silence. Pourquoi cette nuit-là, plutôt qu’une autre. Peut-être était-ce le fait de voir cette beauté endormit se flétrir depuis cinq ans. Peut-être voulais-je me prouver que rien, encore, n’était perdu. Qu’il restait une lueur. Une lueur à attiser.

« Je veux vivre le rêve américain ! »

Betty ouvrit les yeux. Ma phrase avait agi en couperet. Elle crut tout d’abord que je me moquais cyniquement d’elle, de nous, et de notre misérable situation depuis cinq ans. Puis elle comprit que j’étais sincère et son regard se durci. Furieuse, elle se redressa et explosa :

« Tu te fous de moi ? »

Je ne me foutais pas d’elle. D’un geste énervé, elle désigna le misérable appartement dans lequel nous survivions depuis toutes ces années.

 « Il est là, ton rêve américain ! Ça ne te suffit pas ? ça fait cinq ans qu’on y est jusqu’au cou, dans ton rêve américain. Depuis qu’on a fait la connerie de quitter notre pays ! »

Je savais tout cela, bien sûr. Nous étions partis pleins d’espoir. Betty, ma femme, rêvait d’être actrice de théâtre. Elle comptait subjuguer l’Amérique. Et moi, j’aurais été son manageur. J’aurais mis en scène ses spectacles. Je me serais battus bec et ongles avec les producteurs pour qu’ils voient, eux aussi, ce que je voyais en elle. En décollant de chez nous, nous avions la tête perdu dans les nuages… puis nous avons atterri. Non seulement nous ne nous sommes pas retrouvé les pieds sur terre, mais nous avons vite ployé pour nous mettre à genoux. En une année, seulement, nous avions abandonné.

Betty voulait brûler les planches ; elle se contente de les laver tous les soirs, après fermeture. Et moi, son producteur, je comptais nous emmener au sommet. Le sommet, j’y suis tous les jours : je lave les carreaux des grattes ciels, suspendu dans le vide.

Nous avions pourtant gardé espoir un moment. On se disait que ces boulots n’étaient que temporaires. Le passage obligé. Le rite initiatique pour pouvoir accomplir son rêve américain. Elle continuait de se produire sur scène, même devant personne. Je rencontrais toujours des producteurs. Mais si nos corps étaient en actions, nos cœurs ne l’étaient plus. Betty ne parvenait pas à séduire son public. Elle avait l’impression de ne pas pouvoir capter l’essence des américains, leurs humeurs et leur humour. Elle voulait se rapprocher d’eux dans le rire, mais ne voyait que des différences culturelles insurmontables. De mon côté, ma conviction diminuaient à chaque claquement de porte d’un producteur. Car je n’y croyais plus. Voulant faire bonne impression, dans mon costume trois pièces, je ne pouvais pas m’empêcher de me rappeler que j’avais passé la journée en altitude à nettoyer des fientes d’oiseaux et je savais au fond de moi que l’illusion ne marcherait pas. Ils verraient à travers moi. Ils le reniflaient.

Alors, semaine après semaine, à chaque fois que je passais mon chiffon sur les vitres, à chaque fois qu’elle passait son balai sur le plancher, nos rêves s’amenuisaient, s’épuisaient, se vidaient de leur substance, et notre rêve américain n’était plus qu’un état de veille permanant durant lequel nous vivotions, au quotidien.

Aujourd’hui, nous n’avions plus rien. Betty n’a plus d’inspiration, je n’ai plus la foi. Nous n’avons plus que nous deux, mais le rêve qui nous liait autrefois n’est plus qu’un accord tacite, une règle primaire de survit. Ensemble, nous tiendrons plus longtemps. Aujourd’hui, ma femme a l’impression de n’être plus qu’une coquille sur le point de se briser. Alors elle se referme. Se durcit. Elle espère qu’ainsi, elle tiendra un peu plus longtemps.

C’est ce que j’ai vu, cette nuit-là, lorsque je passais ma main rêche sur sa peau. Je voyais les dégâts de ces cinq années d’affront permanent, la marquer d’un fer rouge et invisible. Je voyais la femme de ma vie dépérir, la flamme de ma vie s’éteindre. Et une dernière lueur m’est apparu. Lueur du désespoir, peut-être, mais je ne pouvais désormais plus voir qu’à travers elle. Et qui m’a fait dire, sans même réfléchir :

« Je veux vivre le rêve américain. »

J’ai attendu que mon amour se calme, puis j’ai continué :

« Tu ne m’as pas compris, dis-je en tentant d’adoucir ma voix. Je veux vivre le rêve américain. Mais pas celui auquel on court depuis cinq ans. Je vais le vrai rêve américain. Celui qui n’existe pas.

  • Je ne comprends pas, a fait Betty, incrédule. Tu veux vivre… une chimère ?
  • Oui. Je veux vivre ce ramassis de cliché qu’on entasse sur les Etats-Unis au moins une fois.  Si je dois abandonner tous mes rêves, je veux au moins vivre ce rêve américain une fois. Maintenir l’illusion. Nous dire qu’au moins une fois, nous l’avons fait. Ensuite, je pourrais me résigner à une vie difficile. Mais au moins, je n’aurais plus de regrets. »

Après l’étonnement, la colère, l’incrédulité, l’expression que je souhaitais est enfin arrivé sur le visage de mon amour : la curiosité :

« Mais… tu veux quoi, alors ? »

Je l’ai fixé avec tendresse, j’ai pris une grande respiration, et j’ai déclamé d’une traite :

« Je veux une décapotable sur la nationale 66. Je te veux à ma droite, une Philips Moris dans la main gauche, un soleil couchant en face, et un rétroviseur qui nous montre le chemin déjà parcourut. Je veux des stations essences perdus dans le paysage. Des buissons roulant sur le sol. Je veux des troupeaux de vaches poursuivis par des cow-boys. Je veux des Zone 51. Et nous deux, je veux qu’on soit tout cela à la fois. Au moins une fois dans notre vie, voir toutes les chimères que ce pays peut nous offrir.»

Puis, la fixant droit dans les yeux, j’ai conclu :

« On ne peut pas  vivre le rêve américain. Mais est-ce qu’on peut au moins rêver l’Amérique ? Au moins une fois ?

  • Tu voudrais que toutes nos économies partent dans une illusion ? »

A mon tour, je désignais notre appartement.

« Regarde autour de nous, ma belle. Est-ce que ça, ça te semble réel ? Est-ce que cette illusion ne sera pas plus vrai que ce que nous vivons depuis cinq ans ? Est-ce qu’on n’a pas le droit d’en profiter, au moins une fois ?

Ma belle a vu ma détermination dans mes yeux, a soupiré, puis a demandé.

« C’est vraiment ce que tu veux ?

  • Oui, ai-je dis d’une voix résolu. C’est un caprice, je sais, mais c’est le dernier que je te demande, avant de pouvoir accepter notre pauvre vie.
  • D’accord, a-t-elle murmuré. Va pour un dernier rêve. »

*

Il nous a fallu moins de trois jours pour nous organiser. Quitter nos boulots respectifs était la chose la plus facile. Nous avons sortis les maigres économies accumulées au fil des ans, prit le minimum d’affaires, et nous sommes partis.

Notre périple a duré trois mois.

Trois mois durant lesquels nous avons eu des soleils couchants dans le lointain, des plaines à pertes de vue, des routes rectilignes vers l’horizon. Nous avons écouté de la country en conduisant, nous avons fait l’amour sur le capot brûlant de la Cadillac, nous avons pris en stop quelques hippies de la côte ouest. Nous avons pris les cables car de San Fransisco. Nous avons déambulé sur les plages de Los Angeles. Nous avons dansé jusqu’à point d’heures sur des roofs top de New York. Nous nous mêlions aux hommes d’affaires de Wall Street, portable branché à la main. Nous sommes parties dans le bayou, nous nous sommes enivré du jazz de la Nouvelle-Orléans. Nous avons gardé des vaches dans le ranch du Texas, épi de paille à la bouche, bouffant nos mots comme si on dévorait des hamburgers. Nous avons fait du rodéo sur des machines ressemblant très lointainement à des vaches. Betty est devenue Pom Pom Girls le temps d’un match, pendant que j’étais devenu support assidu de Football américain.

Durant ces trois mois, nous avons expérimenté des dizaines de clichés. Nous avons été des dizaines de personnes différentes. Et lorsque les économies ont commencé à fondre, lorsqu’il a fallu se résoudre à cesser de rêver, nous avons lentement reprit la route de notre appartement, sans oublier de se louer quelques motels sur la route, et s’arrêtant dans des Drives In, pour voir quelques classiques du cinéma américain.

*

A notre retour, notre appartement nous semblait encore plus exigu qu’au départ. Il faut dire que nous n’étions plus seuls. Nous rapportions dans nos bagages tout ce que nous avions été. Betty s’est allongée sur le lit, immobile, et je me suis silencieusement allongé à ses côtés. De son visage immobile coulaient quelques larmes.

« Tu as bien fait, me dit elle. Tu as bien fait d’avoir ce caprice. »

Je n’ai pas répondu, mais elle a sentit ma  bouche, sur sa peau, devenir un sourire. Elle eut un petit rire nerveux et a continué, étouffant un sanglot.

« Et dès demain, il va nous falloir retrouver un nouveau travail, tout aussi misérable que celui que nous avions quitté avant de vivre notre rêve éveillé de trois mois. Un travail de misère, avec pour seul perspective le lendemain, et son lot de mauvaises nouvelles… »

Je laissai passer volontairement quelques secondes de silence, puis j’ai répondu :

« Pas forcément. »

Betty tourna la tête, interrogative.

« Tu te rappelles ce que tu m’as dit, la dernière fois que tu es descendu de scène ?

  • Bien sûr. Que j’avais le sentiment d’être vide. De ne plus rien avoir à l’intérieur… »

Je me tournais vers elle et lui sourit.

« Il me semble que ce n’est plus le cas, non ? »

A nouveau, un regard étrange de la part de ma femme. Incrédule.

« Tu veux dire que… ce voyage…

  • Oui. Ce caprice, c’était pour que tu te remplisse à nouveau. Que tu ne sois plus qu’une simple coquille. Et que tu remontes sur scène. »

Betty ne savait pas quoi répondre. A peine balbutia-t-elle quelques mots.

« Mais… le problème… les différences…

  • Les différences culturelles ? Tu possèdes désormais en toi désormais des dizaines de stéréotypes américains que tu peux mélanger à ta guise. Si dans chaque légende il y a un fond de vérité, je pense que dans chaque personne il y a un fond de cliché… »

Je lui fis un clin d’œil.

« A toi de trouver le bon dosage. »

Pour la première fois depuis une éternité, un léger sourire apparut sur les lèvres de ma femme. Un sourire qui voulait dire merci.

« Et toi ? demanda-t-elle.

  • Moi, je vais continuer à jouer un rôle. Le plus emblématique des stéréotypes américains. Le self made man. Celui qui va parvenir au sommet, et qui va te propulser avec lui.
  • Ce n’est pas ce que tu as tenté en arrivant ici ?
  • A l’époque, je ne jouais pas. J’étais en roue libre. En improvisation. Maintenant, ma partition est établit et je n’ai qu’à suivre mon texte. Peu importe ce que je fais de mes journées. Le soir, j’irais voir les producteurs et je jouerais le rôle de ma vie. Car si moi, je sais qu’il s’agit d’un rôle, les producteurs, eux, n’ont pas à le savoir. …»

Je lui fis un dernier sourire.

« Nous avons passé notre vie à rêver, mon amour. Puis, durant trois mois, nous avons vécu un rêve. Ne penses-tu pas qu’il sera désormais intéressant de concilier les deux ? »

Pour toute réponse, ma femme me serra tendrement dans les bras. Quelques secondes à peine plus tard, elle sombra dans le sommeil. Je ne la dérangeais pas. Je savais que, pour la première fois depuis longtemps, cette nuit serait réparatrice. 

***

Crédit photo : DavidWinkler / CC BY-SA (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)

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Ma vie est une parenthèse musicale – Nouvelles du confinement – 6

Je ne suis armé que de mon hautbois d’amour. Un nom poétique, certes, bien dérisoire lorsqu’en face se trouve un trou noir. Ce vide est accroché à une ligne métallique, comme une note loin de sa portée. Au fond de cet orifice, il y a un petit bout pointu, micro-obus, obtus comme une croche, qui sera lancé par une percussion désirant mettre le feu aux poudres. Un doigt ferme se pose sur la détente, prêt à battre la cadence. La rythmique sera imposée par des influx nerveux qui transitent du cerveau jusqu’à cette phalange armée. Le tout est biologiquement contenu dans un ensemble nommé Sylvain Quèvre.

Sylvain Quèvre est arrivé à la fin de la répétition alors que je rangeais mes affaires ; en dernier, comme d’habitude. Il le savait, il devait déjà m’observer depuis quelques semaines. Il m’a vaguement salué de la main gauche en sortant son arme de la droite.

« Voici la règle du jeu. Tu verras, c’est tout simple. Tu joues ta putain de musique du début à la fin. Tu t’arrêtes avant, je tire. Tu rates une note, je tire. Tu réussis, je verrai. C’est compris ? »

Les règles, je les avais parfaitement saisies. C’était la seule chose. Dans mes pensées tremblantes d’adrénaline, je ne voyais pas la raison de ce défi morbide. Et surtout, je ne comprenais pas pourquoi Sylvain Quèvre avait attendu près de vingt ans pour me le lancer. Je le connaissais assez bien pour savoir qu’il ne me raterait pas. Je connaissais assez bien ma musique pour savoir que j’avais moi aussi une chance de ne pas me rater. Que peut-être je pourrais faire le poids musical face au canon qu’il m’imposait. J’ai pris une grande inspiration et, d’un souffle dans mon hautbois, j’ai commencé la première note de ma putain de musique. Quinze minutes de sursis venaient de démarrer.

Certaines mélodies changent la vie. D’autres, c’est plus rare, l’abrègent. Je suis un cas exceptionnel : une musique a initié ma naissance et va certainement provoquer ma mort. Mon existence n’aura été qu’une parenthèse ouverte et fermée par le sceau des mêmes notes.

A présent, le compte à rebours a commencé et son pistolet, métronome de métal, bat tranquillement la cadence. Les notes s’écoulent de mon instrument. En parallèle immatériel, mes pensées filent, en rythme, et ma vie défile, à la recherche d’une explication. Pourquoi ce défi? Pourquoi aussi tard, alors que nous avons désormais quarante-cinq ans chacun ?

Je repars au tout début de l’histoire. Ma naissance biologique fut un accident de parcours, provoqué par la collision de mes deux parents sur une banquette arrière. A peine embryon, je suis devenu le garant affectif de ma mère pour garder auprès d’elle celui que j’appelais papa en son absence, « monsieur » lorsqu’il était, parfois, avec nous. Je voyais dans les yeux de « monsieur » que sa vie aurait pu, aurait dû être ailleurs, s’il avait roulé sur le droit chemin, plutôt que de s’arrêter sur le bas-côté avec ma mère ce fameux soir. La culpabilité d’avoir gâché leurs vies me rendait incroyablement docile et j’acceptais placidement tous les traitements que je subissais, comme expiatoire au péché d’exister.

Cette docilité disparaissait dès que je quittais le domicile. L’adolescent que j’étais alors ne faisait absolument rien de sa vie à part la castagne, la recherche du vide et de l’excès. En bande sonore à cette comédie humaine, il y avait Nirvana. L’un des rares groupes que je considérais comme sincère malgré leur malencontreuse célébrité. Kurt Cobain était le leader de cette formation et le gourou de nos vies. Nous l’appelions Kurt. Pour faire intime.

Mon parcours scolaire, quant à lui, se résumait à la drague lourdingue des élèves et de certaines profs. J’eus quelques succès dans les deux camps. En classe, je passais le plus clair de mon temps à battre la mesure d’une musique imaginaire sur mon bureau. Je ne m’arrêtais que lorsque je jugeais le volume sonore et les menaces du professeur suffisamment importantes pour justifier mon statut de tête brûlée. Parfois, je partais en milieu des cours lorsque je tenais absolument à me faire remarquer.

Tous les soirs, je crachais ma haine dans un garage insonorisé avec trois personnes qui jouaient aussi bien que je chantais, c’est-à-dire mal. Mes paroles se résumaient à du cri, les instruments étaient autant saturés d’effets que je l’étais d’adrénaline. Lorsque j’ai quitté le groupe, je n’ai jamais revu le batteur et le bassiste qui n’étaient que des figurants dans ma vie. J’ai par contre croisé le guitariste à plusieurs occasions. Maintenant, par exemple. Il s’agit de mon meilleur ami, Sylvain Quèvre.

Aujourd’hui, tout comme moi, Sylvain Quèvre s’approche de la cinquantaine. D’un point de vue physique néanmoins, il est en avance sur son temps. Sa peau traduit les années de picole, de clopes et de plusieurs autres substances bues, fumées, ingérées ou injectées. Son regard, par contre, est resté le même. Il est du même matériau que l’arme qu’il pointe dans ma direction. Sa volonté n’a pas changé. Son principe existentiel, immuable, est qu’il vaut mieux brûler franchement sa vie que de s’éteindre à petit feu. La phrase est de Neil Young, Kurt se l’est approprié en l’écrivant dans sa lettre de suicide.

Son suicide… à l’âge mythique de 27 ans. Ce moment appartient à la légende. La nôtre, en tout cas. Pour Sylvain et moi, l’occasion était trop belle pour ne pas suivre notre mentor. Nous nous lançâmes à corps perdu dans les tentatives de suicide. Ce fut un échec, je survécus. Mes balafres sur les bras restaient transversales et superficielles. Mes cuites me laissaient plus ivre que mort et je prenais toujours le dessus lors de mes castagnes.

Sylvain mit beaucoup plus de cœur à l’ouvrage. Il passait la moitié de son temps à l’hôpital à se faire recoudre les bras ou vider l’estomac. Il faut dire que depuis le début, Sylvain avait tout vécu de manière plus intensive. Si mes parents regrettaient ma naissance, les siens semblaient vouloir le faire remonter dans l’utérus à coups de barre de fer. Des entailles qui parcouraient son corps, il n’en avait fait lui-même que la moitié. Les autres témoignaient qu’il était bien le fils de son père. Sylvain Quèvre était dangereux, suicidaire et c’était mon meilleur ami. Il était l’incarnation même du grunge avec lequel je m’imbibais les oreilles et dont j’avais parfois l’impression de n’être qu’un malheureux ersatz.

Malgré tout le cœur qu’il mit, il ne parvint pas à faire arrêter le sien. Au bout d’un moment, nous acceptâmes la réalité : nous ne pouvions pas disparaître tout de suite. Après une profonde introspection mâtinée d’alcool et d’ecstasy, nous trouvâmes la raison. Pour pouvoir mourir ainsi, il fallait avoir vécu. Kurt avait dirigé le plus grand groupe de tous les temps. Qu’avions-nous fait ? Pas grand-chose et certainement rien d’aussi important. Nous nous accordâmes un sursis d’une dizaine d’années. La fin de notre course se ferait donc à nos vingt-sept ans. D’ici là, il faudrait avoir vécu. Vraiment. Avoir accompli quelque chose. Le compte à rebours lancé, la date limite imposée, notre existence serait intense, enfin. Nous devions vivre, désormais. Nous scellâmes notre pacte dans le sang, ajoutant une entaille à notre répertoire gravé sur le bras.

Cinq minutes de musique, dix à venir. Ensuite… nous verrons. Je pianote sur les différentes touches de mon instrument, les notes fusent, la mélodie est parfaite. Je connais ce morceau sur le bout des doigts. Je quitte Sylvain des yeux pour m’attarder sur son pistolet. Entre le manche de l’arme et la manche de sa chemise, son bras est labouré des cicatrices de notre jeunesse. L’une d’entre elles symbolise notre pacte, je ne sais plus laquelle. Lui s’en souvient certainement. Il a été un ami bien plus fidèle.

Est-ce pour cela qu’il m’en veut à mort ? Car je n’ai pas respecté notre promesse, à cause de cette putain de musique que je joue actuellement ? Je ne sais pas. Je ne comprends toujours pas. Je replonge dans mon passé et j’arrive au moment où tout a changé.

Cette putain de musique est entrée dans ma vie à mes dix-huit ans et ma véritable naissance a eu lieu. Les conditions de ma conception avaient été recréées : dans une voiture, sur le bas-côté. Comme pour n’importe quelle rencontre existentielle, ça m’est tombé dessus sans que je m’y attende. Clope au bec, j’étais saoul, il pleuvait des cordes de pendus et j’avais juste assez de présence d’esprit pour me garer et attendre qu’à défaut de mon état, le temps s’améliore. La radio grésillait d’une musique punk-rock que je n’écoutais pas. Les yeux clos, je m’explosais la tête à coup de lattes de nicotine pure.

Soudain, le lecteur s’est mit en recherche automatique d’une nouvelle station. Le grésillement a disparu, un silence vertigineux a rempli la voiture, comme un gouffre, étouffant même le crépitement de la pluie. L’autoradio arriva sur une nouvelle station. Des notes discrètes, subtiles, ont démarré. Une flûte. Je n’avais jamais écouté une flûte de ma vie.

La mélodie légère se répétait tel un mantra. A chaque fois elle me caressait un peu plus, me secouait en profondeur, m’ébranlant jusque dans mes fondations les plus intimes. En douceur, puis de plus en plus ferme, les violons s’ajoutèrent. Enfin, une caisse claire se fit entendre, marquant discrètement la cadence, écartant la pluie. Le son est monté, enivrant, entêtant, pénétrant dans ma chair, me secouant de soubresauts. Les battements de mon cœur se sont accouplés à la rythmique répétitive de ce morceau qui m’a amené à la vie.

Le Boléro de Ravel.

Une putain de mélodie qui, en contrepartie à cet orgasme musical, m’a demandé mon âme. Le présentateur gâcha les dernières notes du morceau pour préciser le nom de la musique que nous venions d’écouter. Je l’ai haï et lui en fut profondément reconnaissant. L’instant d’après j’étais parfaitement dégrisé et j’avais la certitude que ma vie allait changer. Je m’accordais néanmoins un délai de réflexion, histoire de pouvoir assumer toutes les conséquences de cette décision. Moins d’une journée plus tard, ma décision était prise.

Elle se résumait en une simple phrase : tout lâcher et apprendre à jouer ce morceau. Le reste serait accessoire. La vie m’accordait un second souffle, je décidai de l’utiliser dans un instrument à vent. Je n’aimais pas la flûte, je me voyais plus grave que cela. Mon premier baiser avec un hautbois provoqua le coup de foudre. Dans un élan de romantisme, je me spécialisai dans le hautbois d’amour.

Tourner une telle page, bien sûr, ne fut pas sans conséquences. Si je ne voulais désormais plus brûler ma vie, il me fallait incendier les feuillets précédents de mon histoire. Embrassant mon nouvel objectif, j’embrasais ce qui l’avait précédé d’un feu que j’espérai salvateur. Je provoquai l’étincelle en annonçant à Sylvain ma désertion du groupe.

Soufflant dorénavant à corps perdu dans mon hautbois, je ranime dans ma tête les braises de cette discussion que nous avons eue Sylvain et moi. Il avait ce même regard de glace que maintenant. Ce regard que je ne suis jamais parvenu à faire fondre.

« Tu ne peux pas faire ça. ».

Son ton n’était pas suppliant ou interrogatif. En fait, son ton n’était rien du tout. C’était l’affirmation d’une évidence, comme s’il me parlait de la gravité ou de la couleur de l’herbe. Je ne pouvais tout simplement pas car ce n’était pas moi. Il n’avait pas tort. Je n’étais plus moi.

« Tu ne peux pas faire ça. » répéta-t-il fermement alors que je touillais méticuleusement mon café pour fuir son regard. Sylvain avait très bien compris que mon abandon du groupe signifiait aussi l’abandon de notre pacte, qui devait définir notre vie pour les huit prochaines années.

J’avais tenté une explication.

« Tu ne comprends pas, Sylvain. Pour la première fois, j’ai l’impression de vivre. Enfin. C’est une sensation incroyable…»

D’une voix tranchante, il avait rétorqué.

« Vivre ? En te mettant hautbois d’amour ? Tu te fous de moi ? Elle est où cette intensité qu’on devait chercher ensemble ? Elle est où ton envie de brûler ta vie en quelques années au lieu de trainer dans la tiédeur pour le restant de tes jours ? C’est quoi ton compte à rebours désormais ? Ta retraite ?

– J’ai juste envie de vivre.

– Moi aussi. Nous aussi. Depuis notre pacte, nous avons décidé de vivre. Ce n’est pas ce que tu vas faire. Maintenant, tu vas finir comme les autres, ventripotent, dans une existence plate, que tu vas prolonger artificiellement. »

Sylvain avait beau parler, j’avais la foi des nouveaux convertis. Je n’écoutai rien et touillais mon café. Dans son marc, je voyais mon futur. Nous étions deux amis pour lesquels la phrase « à la vie, à la mort » semblait avoir été créée. Pourtant  chacun de nous allait maintenant choisit une seule partie de cette expression.

Cette rupture définitive me fit très mal. Sylvain représentait tous les penchants de ma vie d’avant, morbides, ma vie toutefois. Mes repères. En le quittant ce jour-là, j’eus clairement la sensation de m’arracher une moitié de corps que je n’ai pas retrouvée depuis. Ce qui, indirectement, justifia ses prédictions.

J’avais beau être incomplet, je n’en fus pas moins motivé et hargneux. Je n’avais pas le choix : j’étais pauvre et bien que n’ayant que dix-huit ans, j’étais déjà vieux pour commencer un instrument classique auquel je ne connaissais rien. J’ai passé les trois premières années de ma nouvelle vie à travailler, histoire d’avoir assez d’argent pour suivre des cours. Par la suite, je travaillais un peu moins et étudiais sans relâche. Cette période dura plus de dix ans.

Cette décennie fut marquée par ma dernière rencontre avec Sylvain jusqu’à aujourd’hui, lors de l’inévitable rendez-vous de nos vingt-sept ans.

Alors que mes doigts glissent sur les différentes touches, que les notes et les secondes s’écoulent irrémédiablement, que je commence pour la dixième fois le thème invariable du Boléro, je revis très clairement la conversation de ce rendez-vous que je savais inévitable.

Il y avait son regard, inchangé, lapidaires. En quelques mots cinglants, il me rappela notre promesse, sensé diriger notre existence.

« Vingt-sept ans. On y est. Tu as accomplis tout ce que tu voulais ? »

Sur le moment, pas du tout. J’étais doué, je progressais, certes, pas assez vite. Les orchestres me fermaient leurs portes, rebutés par ma tardive conversion, mon manque de réseau, mon talent jugé relatif et, certainement, ma gueule de mort vivant. J’alternais ma vie entre les petits concerts et les conserves que je plaçais en rayon de 3 à 6 heures du matin. J’allais ensuite en cours, étudiais jusqu’à 17 heures puis repartait travailler. Je dormais quand je le pouvais, c’est-à-dire rarement.

« Il me faut plus de temps. »

Mes mots étaient hésitant, peut-être, pas ma volonté. Il était hors de question que je me dérobe maintenant avant d’avoir achevé mon projet. Face à mes velléités musicales, Sylvain faisait la sourde oreille.

  • Tu n’as plus de temps. Nous l’avons décidé. »

Il a retiré sa manche d’un geste ferme a désigné sans la moindre hésitation l’une de ses innombrables cicatrices.

« Nous l’avons décidé ensemble. »

Je n’ai pas honoré ce rendez-vous de jeunesse et il veut se venger. La voilà, l’’explication. Cet engagement justifiait sa vie mais ce n’était désormais plus la mienne. Devant ces deux réalités inconciliables, il ne lui reste plus qu’à provoquer ma mort.

Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi aussi tard ? Je ne plus que quelques phrasées musicales pour trouver.

Je regardais son bras saturé de cicatrices, marquant les années aussi précisément que les veines d’un arbre. La nôtre était perdue dans cette forêt de stries. En fixant son regard de glace, avec tout le courage que m’avait apporté ma nouvelle vie, je lui ai dis :

« Je ne joue plus à ce petit jeu, Sylvain. »

Éclair dans son regard d’acier.

« Ce n’est pas un jeu ; tu le sais très bien. Tu y croyais à l’époque et tu y crois encore. Malgré ta suffisance.»

La violence de ces mots me faisait mal, bien sûr. Je savais désormais ce que je voulais et je ne me laissais pas abattre. Sans le quitter des yeux j’ai répondu :

 « J’y croyais, c’est sûr. Dans une autre vie. Ma nouvelle a commencé lorsque j’ai écouté cette « putain de musique » comme tu dis et je ne compte pas l’arrêter tout de suite, que tu le veuille ou non. »

Un détail me perturbe soudain. Mes doigts continuent de filer sur mon hautbois, bien sûr, mais mon esprit frémit. Un indice vient d’apparaître, je le sais, je le sens, mais il est trop ténu encore pour que je puisse l’appréhender. Il s’implante dans un coin de ma tête, comme une piqure de rappel. Je continue de jouer et repars dans mes souvenirs.

Après cette discussion et mon choix de ne pas me jeter à l’eau, j’ai définitivement coupé les ponts avec Sylvain. Moi d’un côté, je le laissais sur l’autre rive. J’avais faillis à ma promesse de jeunesse et à cause de moi il se résigna à vivre, lui aussi. Sa vingt-septième année s’écoula, l’entraînant dans une vie qu’il ne désirait plus. J’eue de ces nouvelles à travers quelques journaux locaux, catégorie faits divers. Dans cette prolongation que je lui avais imposé, ce qu’il devenait n’était pas beau. Il rendait son existence encore plus extrême, sans doute pour compensé l’excitation perdue à l’expiration de sa date limite.

De mon côté, ma hargne me maintenait éveillé durant d’entières nuits blanches à bosser, étudier, déchiffrer du solfège, torturer mes doigts, travailler mon souffle, encaisser les échecs. Mais si les autres étaient plus doués, j’étais plus motivé. A court terme, je perdais. Au final, je fis la différence. A l’âge de 34 ans, après des dizaines de refus, de remises en question, j’intégrais l’orchestre national et ma fureur, enfin, s’apaisa pour la première fois depuis des années. Je commençais par le hautbois simple, discret puis, au fil des années, j’acquis de l’assurance, de la maîtrise, et pus enfin reprendre mon arme de prédilection, le hautbois d’amour. Pour la première fois depuis longtemps, je retrouvais le plaisir d’être soit au sein d’un groupe. Cela ne m’était arrivé auparavant qu’avec mon groupe de rock. La maitrise classique a remplacé l’instinct criard, dans cette vie en contraste à la précédente.

Et il y a moins de deux ans, je fus le premier instrument dans une nouvelle interprétation du Boléro de Ravel. Je jouais devant un amphithéâtre comble qui m’ovationna plus de dix minutes. Alors, enfin, j’eu le sentiment d’avoir atteint tout ce que je souhaitais.

Aujourd’hui, à quarante-cinq ans, Sylvain vient de me rappeler que rien n’est jamais acquis. Qu’en quelques secondes, tout peut changer. Par la violence du défi qu’il me lance, il me propulse dans mon ancienne vie. Il n’aura pas fallu grand-chose, finalement. Un simple bout de métal dans ma direction me rappelle que la vie ne tient qu’à un fil. A un filet de voix.

Le morceau touche à sa fin, je ne trouverais jamais la solution à ce mystère et je vais mourir. Jouer une dernière fois ce morceau est un sursis que Sylvain m’accorde car, quoi qu’il en soit, il va tirer. Je le connais assez bien pour savoir que « je verrai », signifie qu’il verra l’endroit où il logera la balle. Les expressions au figuré n’ont jamais été son fort.

Je ferme les yeux et joue les notes suivantes comme si c’étaient les dernières, car c’est le cas. Il doit rester deux minutes de mélodie, à peine. Chaque bouffée d’air est comme un dernier souffle que j’infuse dans mon instrument pour le faire vibrer et me rappeler à quel point cette putain de musique est belle.

Et soudain je comprends tout. Mon ventre subit une contraction, trop légère pour altérer la note.

J’ouvre les yeux et fixe Sylvain. Il sait que je sais. Presque imperceptible, un sourire s’ébauche sur son visage. Je connais la raison. Je comprends le timing. Ce n’est pas trop tard du tout, c’est même le moment parfait. Un rapide calcul mental me le confirme. J’ai quarante-cinq ans. Ma nouvelle vie a commencé à mes dix-huit.

Il y a très exactement vingt-sept ans.

Il vaut mieux brûler sa vie plutôt que de la consumer à petit feu. Ma vie n’a pas débuté car mes parents ont décidé d’un accouplement. Elle a commencé quand je l’ai décidé. Lorsque je me suis arraché de ma condition d’origine et que j’ai choisi ma destinée.

Sylvain a attendu tout ce temps car il voulait tenir notre promesse. Mes vingt-sept ans biologiques n’étaient pas ceux à prendre en compte. Durant ma vraie vie, j’ai pu réellement accomplir quelque chose. Je suis arrivé au sommet de ce que je pouvais être. A présent, je n’attends plus rien. Ce que m’offre Sylvain désormais c’est mon plus beau Boléro. Aussi intense que celui de ma naissance. La mort se mêle à la vie, chaque note compte. Chaque note devient une éternité.

Dans les dernières mesures de ma putain de musique, je réalise que l’acte de Sylvain aujourd’hui est la preuve de son amitié la plus absolue. Il accepte ma nouvelle vie et considère mon choix comme valant la peine d’être vécu, même selon ses critères draconiens. Lors de nos discussions, il a réalisé que les circonstances avaient changées mais que la promesse pouvait toujours être tenue. Et que là, durant mes vingt-sept ans de musique, j’ai atteint le sommet. Le « nirvana ». Dorénavant, je ne peux que redescendre.

Je me sens bien, en paix, alors qu’un pistolet est pointé sur moi. Cette sensation de plénitude ne m’était jamais arrivée. En mettant ma vie en jeu pour ce Boléro, je me réconcilie enfin avec moi-même. Le goût du risque mortel d’un côté, ma révélation musicale de l’autre. Mes deux parties n’en font plus qu’une et durant ces quelques secondes, je me sens complet, intègre… je me sens vivre. Cela vaut toute l’éternité du monde. C’est ce que Sylvain voulait, c’est ce qu’il vient de m’offrir.

Il ne reste plus que quelques notes. Mes doigts ne sont pas fatigués, ils sont incroyablement souples et mobiles. Je connais la mélodie par cœur et n’ai aucune raison de me tromper. Alors que la dernière note arrive, je souffle à poumons perdus et la mélodie s’achève dans un son strident et faux. Ce bruit me rappelle mes cris lors des sessions garages de notre enfance, à Sylvain et moi.

Fin. Je laisse tranquillement retomber mon hautbois d’amour contre mon corps, caressant du bout des doigts sa structure boisée. Puis je relève la tête et, sans rien dire, regarde mon meilleur ami dans les yeux, son pistolet toujours braqué sur moi.

Je souris, lui aussi.

Le moment suivant appartient à la légende. La nôtre, en tout cas.


J’espère que cette nouvelle vous a plu ! Pour info, elle avait remporté un concours, à l’époque, pour un recueil de nouvelles de « polar musical », organisé, et publié, par la maison d’éditions numérique « NeoWood » (aujourd’hui disparue).

Voici la couverture entière de ce recueil, d’où est extrait le visuel de cette nouvelle :

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