Le rêve américain – Nouvelles du confinement – 7

« Je veux vivre le rêve américain ! »

C’était une nuit comme les autres, c’est-à-dire courte et peu réparatrice. Chaque jour depuis cinq ans, j’avais le sentiment de me réveiller plus usé que la veille. A peine, une simple éraflure mentale, mais qui s’accumulaient aux autres et m’affaissait davantage.

Cette nuit-là, pour apaiser nos corps usés, Betty et moi tentions de faire l’amour. Elle avait le corps fourbu de ses heures de nettoyage et la douleur lancinante qu’elle avait en permanence dans le dos lui faisait plus mal qu’hier, moins que demain. Je caressais son corps et ne sentant presque plus rien, je tentais d’imaginer la douceur de sa peau que j’avais l’impression d’écorcher avec mes mains calleuses. Betty, elle, semblait ailleurs, perdue dans un demi-sommeil, à la recherche de son plaisir perdu.

Je ne sais pas ce qui m’a décidé à rompre le silence. Pourquoi cette nuit-là, plutôt qu’une autre. Peut-être était-ce le fait de voir cette beauté endormit se flétrir depuis cinq ans. Peut-être voulais-je me prouver que rien, encore, n’était perdu. Qu’il restait une lueur. Une lueur à attiser.

« Je veux vivre le rêve américain ! »

Betty ouvrit les yeux. Ma phrase avait agi en couperet. Elle crut tout d’abord que je me moquais cyniquement d’elle, de nous, et de notre misérable situation depuis cinq ans. Puis elle comprit que j’étais sincère et son regard se durci. Furieuse, elle se redressa et explosa :

« Tu te fous de moi ? »

Je ne me foutais pas d’elle. D’un geste énervé, elle désigna le misérable appartement dans lequel nous survivions depuis toutes ces années.

 « Il est là, ton rêve américain ! Ça ne te suffit pas ? ça fait cinq ans qu’on y est jusqu’au cou, dans ton rêve américain. Depuis qu’on a fait la connerie de quitter notre pays ! »

Je savais tout cela, bien sûr. Nous étions partis pleins d’espoir. Betty, ma femme, rêvait d’être actrice de théâtre. Elle comptait subjuguer l’Amérique. Et moi, j’aurais été son manageur. J’aurais mis en scène ses spectacles. Je me serais battus bec et ongles avec les producteurs pour qu’ils voient, eux aussi, ce que je voyais en elle. En décollant de chez nous, nous avions la tête perdu dans les nuages… puis nous avons atterri. Non seulement nous ne nous sommes pas retrouvé les pieds sur terre, mais nous avons vite ployé pour nous mettre à genoux. En une année, seulement, nous avions abandonné.

Betty voulait brûler les planches ; elle se contente de les laver tous les soirs, après fermeture. Et moi, son producteur, je comptais nous emmener au sommet. Le sommet, j’y suis tous les jours : je lave les carreaux des grattes ciels, suspendu dans le vide.

Nous avions pourtant gardé espoir un moment. On se disait que ces boulots n’étaient que temporaires. Le passage obligé. Le rite initiatique pour pouvoir accomplir son rêve américain. Elle continuait de se produire sur scène, même devant personne. Je rencontrais toujours des producteurs. Mais si nos corps étaient en actions, nos cœurs ne l’étaient plus. Betty ne parvenait pas à séduire son public. Elle avait l’impression de ne pas pouvoir capter l’essence des américains, leurs humeurs et leur humour. Elle voulait se rapprocher d’eux dans le rire, mais ne voyait que des différences culturelles insurmontables. De mon côté, ma conviction diminuaient à chaque claquement de porte d’un producteur. Car je n’y croyais plus. Voulant faire bonne impression, dans mon costume trois pièces, je ne pouvais pas m’empêcher de me rappeler que j’avais passé la journée en altitude à nettoyer des fientes d’oiseaux et je savais au fond de moi que l’illusion ne marcherait pas. Ils verraient à travers moi. Ils le reniflaient.

Alors, semaine après semaine, à chaque fois que je passais mon chiffon sur les vitres, à chaque fois qu’elle passait son balai sur le plancher, nos rêves s’amenuisaient, s’épuisaient, se vidaient de leur substance, et notre rêve américain n’était plus qu’un état de veille permanant durant lequel nous vivotions, au quotidien.

Aujourd’hui, nous n’avions plus rien. Betty n’a plus d’inspiration, je n’ai plus la foi. Nous n’avons plus que nous deux, mais le rêve qui nous liait autrefois n’est plus qu’un accord tacite, une règle primaire de survit. Ensemble, nous tiendrons plus longtemps. Aujourd’hui, ma femme a l’impression de n’être plus qu’une coquille sur le point de se briser. Alors elle se referme. Se durcit. Elle espère qu’ainsi, elle tiendra un peu plus longtemps.

C’est ce que j’ai vu, cette nuit-là, lorsque je passais ma main rêche sur sa peau. Je voyais les dégâts de ces cinq années d’affront permanent, la marquer d’un fer rouge et invisible. Je voyais la femme de ma vie dépérir, la flamme de ma vie s’éteindre. Et une dernière lueur m’est apparu. Lueur du désespoir, peut-être, mais je ne pouvais désormais plus voir qu’à travers elle. Et qui m’a fait dire, sans même réfléchir :

« Je veux vivre le rêve américain. »

J’ai attendu que mon amour se calme, puis j’ai continué :

« Tu ne m’as pas compris, dis-je en tentant d’adoucir ma voix. Je veux vivre le rêve américain. Mais pas celui auquel on court depuis cinq ans. Je vais le vrai rêve américain. Celui qui n’existe pas.

  • Je ne comprends pas, a fait Betty, incrédule. Tu veux vivre… une chimère ?
  • Oui. Je veux vivre ce ramassis de cliché qu’on entasse sur les Etats-Unis au moins une fois.  Si je dois abandonner tous mes rêves, je veux au moins vivre ce rêve américain une fois. Maintenir l’illusion. Nous dire qu’au moins une fois, nous l’avons fait. Ensuite, je pourrais me résigner à une vie difficile. Mais au moins, je n’aurais plus de regrets. »

Après l’étonnement, la colère, l’incrédulité, l’expression que je souhaitais est enfin arrivé sur le visage de mon amour : la curiosité :

« Mais… tu veux quoi, alors ? »

Je l’ai fixé avec tendresse, j’ai pris une grande respiration, et j’ai déclamé d’une traite :

« Je veux une décapotable sur la nationale 66. Je te veux à ma droite, une Philips Moris dans la main gauche, un soleil couchant en face, et un rétroviseur qui nous montre le chemin déjà parcourut. Je veux des stations essences perdus dans le paysage. Des buissons roulant sur le sol. Je veux des troupeaux de vaches poursuivis par des cow-boys. Je veux des Zone 51. Et nous deux, je veux qu’on soit tout cela à la fois. Au moins une fois dans notre vie, voir toutes les chimères que ce pays peut nous offrir.»

Puis, la fixant droit dans les yeux, j’ai conclu :

« On ne peut pas  vivre le rêve américain. Mais est-ce qu’on peut au moins rêver l’Amérique ? Au moins une fois ?

  • Tu voudrais que toutes nos économies partent dans une illusion ? »

A mon tour, je désignais notre appartement.

« Regarde autour de nous, ma belle. Est-ce que ça, ça te semble réel ? Est-ce que cette illusion ne sera pas plus vrai que ce que nous vivons depuis cinq ans ? Est-ce qu’on n’a pas le droit d’en profiter, au moins une fois ?

Ma belle a vu ma détermination dans mes yeux, a soupiré, puis a demandé.

« C’est vraiment ce que tu veux ?

  • Oui, ai-je dis d’une voix résolu. C’est un caprice, je sais, mais c’est le dernier que je te demande, avant de pouvoir accepter notre pauvre vie.
  • D’accord, a-t-elle murmuré. Va pour un dernier rêve. »

*

Il nous a fallu moins de trois jours pour nous organiser. Quitter nos boulots respectifs était la chose la plus facile. Nous avons sortis les maigres économies accumulées au fil des ans, prit le minimum d’affaires, et nous sommes partis.

Notre périple a duré trois mois.

Trois mois durant lesquels nous avons eu des soleils couchants dans le lointain, des plaines à pertes de vue, des routes rectilignes vers l’horizon. Nous avons écouté de la country en conduisant, nous avons fait l’amour sur le capot brûlant de la Cadillac, nous avons pris en stop quelques hippies de la côte ouest. Nous avons pris les cables car de San Fransisco. Nous avons déambulé sur les plages de Los Angeles. Nous avons dansé jusqu’à point d’heures sur des roofs top de New York. Nous nous mêlions aux hommes d’affaires de Wall Street, portable branché à la main. Nous sommes parties dans le bayou, nous nous sommes enivré du jazz de la Nouvelle-Orléans. Nous avons gardé des vaches dans le ranch du Texas, épi de paille à la bouche, bouffant nos mots comme si on dévorait des hamburgers. Nous avons fait du rodéo sur des machines ressemblant très lointainement à des vaches. Betty est devenue Pom Pom Girls le temps d’un match, pendant que j’étais devenu support assidu de Football américain.

Durant ces trois mois, nous avons expérimenté des dizaines de clichés. Nous avons été des dizaines de personnes différentes. Et lorsque les économies ont commencé à fondre, lorsqu’il a fallu se résoudre à cesser de rêver, nous avons lentement reprit la route de notre appartement, sans oublier de se louer quelques motels sur la route, et s’arrêtant dans des Drives In, pour voir quelques classiques du cinéma américain.

*

A notre retour, notre appartement nous semblait encore plus exigu qu’au départ. Il faut dire que nous n’étions plus seuls. Nous rapportions dans nos bagages tout ce que nous avions été. Betty s’est allongée sur le lit, immobile, et je me suis silencieusement allongé à ses côtés. De son visage immobile coulaient quelques larmes.

« Tu as bien fait, me dit elle. Tu as bien fait d’avoir ce caprice. »

Je n’ai pas répondu, mais elle a sentit ma  bouche, sur sa peau, devenir un sourire. Elle eut un petit rire nerveux et a continué, étouffant un sanglot.

« Et dès demain, il va nous falloir retrouver un nouveau travail, tout aussi misérable que celui que nous avions quitté avant de vivre notre rêve éveillé de trois mois. Un travail de misère, avec pour seul perspective le lendemain, et son lot de mauvaises nouvelles… »

Je laissai passer volontairement quelques secondes de silence, puis j’ai répondu :

« Pas forcément. »

Betty tourna la tête, interrogative.

« Tu te rappelles ce que tu m’as dit, la dernière fois que tu es descendu de scène ?

  • Bien sûr. Que j’avais le sentiment d’être vide. De ne plus rien avoir à l’intérieur… »

Je me tournais vers elle et lui sourit.

« Il me semble que ce n’est plus le cas, non ? »

A nouveau, un regard étrange de la part de ma femme. Incrédule.

« Tu veux dire que… ce voyage…

  • Oui. Ce caprice, c’était pour que tu te remplisse à nouveau. Que tu ne sois plus qu’une simple coquille. Et que tu remontes sur scène. »

Betty ne savait pas quoi répondre. A peine balbutia-t-elle quelques mots.

« Mais… le problème… les différences…

  • Les différences culturelles ? Tu possèdes désormais en toi désormais des dizaines de stéréotypes américains que tu peux mélanger à ta guise. Si dans chaque légende il y a un fond de vérité, je pense que dans chaque personne il y a un fond de cliché… »

Je lui fis un clin d’œil.

« A toi de trouver le bon dosage. »

Pour la première fois depuis une éternité, un léger sourire apparut sur les lèvres de ma femme. Un sourire qui voulait dire merci.

« Et toi ? demanda-t-elle.

  • Moi, je vais continuer à jouer un rôle. Le plus emblématique des stéréotypes américains. Le self made man. Celui qui va parvenir au sommet, et qui va te propulser avec lui.
  • Ce n’est pas ce que tu as tenté en arrivant ici ?
  • A l’époque, je ne jouais pas. J’étais en roue libre. En improvisation. Maintenant, ma partition est établit et je n’ai qu’à suivre mon texte. Peu importe ce que je fais de mes journées. Le soir, j’irais voir les producteurs et je jouerais le rôle de ma vie. Car si moi, je sais qu’il s’agit d’un rôle, les producteurs, eux, n’ont pas à le savoir. …»

Je lui fis un dernier sourire.

« Nous avons passé notre vie à rêver, mon amour. Puis, durant trois mois, nous avons vécu un rêve. Ne penses-tu pas qu’il sera désormais intéressant de concilier les deux ? »

Pour toute réponse, ma femme me serra tendrement dans les bras. Quelques secondes à peine plus tard, elle sombra dans le sommeil. Je ne la dérangeais pas. Je savais que, pour la première fois depuis longtemps, cette nuit serait réparatrice. 

***

Crédit photo : DavidWinkler / CC BY-SA (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)

Publié dans Écrits, Ecrits | Tagué , , , , | Laisser un commentaire

Ma vie est une parenthèse musicale – Nouvelles du confinement – 6

Je ne suis armé que de mon hautbois d’amour. Un nom poétique, certes, bien dérisoire lorsqu’en face se trouve un trou noir. Ce vide est accroché à une ligne métallique, comme une note loin de sa portée. Au fond de cet orifice, il y a un petit bout pointu, micro-obus, obtus comme une croche, qui sera lancé par une percussion désirant mettre le feu aux poudres. Un doigt ferme se pose sur la détente, prêt à battre la cadence. La rythmique sera imposée par des influx nerveux qui transitent du cerveau jusqu’à cette phalange armée. Le tout est biologiquement contenu dans un ensemble nommé Sylvain Quèvre.

Sylvain Quèvre est arrivé à la fin de la répétition alors que je rangeais mes affaires ; en dernier, comme d’habitude. Il le savait, il devait déjà m’observer depuis quelques semaines. Il m’a vaguement salué de la main gauche en sortant son arme de la droite.

« Voici la règle du jeu. Tu verras, c’est tout simple. Tu joues ta putain de musique du début à la fin. Tu t’arrêtes avant, je tire. Tu rates une note, je tire. Tu réussis, je verrai. C’est compris ? »

Les règles, je les avais parfaitement saisies. C’était la seule chose. Dans mes pensées tremblantes d’adrénaline, je ne voyais pas la raison de ce défi morbide. Et surtout, je ne comprenais pas pourquoi Sylvain Quèvre avait attendu près de vingt ans pour me le lancer. Je le connaissais assez bien pour savoir qu’il ne me raterait pas. Je connaissais assez bien ma musique pour savoir que j’avais moi aussi une chance de ne pas me rater. Que peut-être je pourrais faire le poids musical face au canon qu’il m’imposait. J’ai pris une grande inspiration et, d’un souffle dans mon hautbois, j’ai commencé la première note de ma putain de musique. Quinze minutes de sursis venaient de démarrer.

Certaines mélodies changent la vie. D’autres, c’est plus rare, l’abrègent. Je suis un cas exceptionnel : une musique a initié ma naissance et va certainement provoquer ma mort. Mon existence n’aura été qu’une parenthèse ouverte et fermée par le sceau des mêmes notes.

A présent, le compte à rebours a commencé et son pistolet, métronome de métal, bat tranquillement la cadence. Les notes s’écoulent de mon instrument. En parallèle immatériel, mes pensées filent, en rythme, et ma vie défile, à la recherche d’une explication. Pourquoi ce défi? Pourquoi aussi tard, alors que nous avons désormais quarante-cinq ans chacun ?

Je repars au tout début de l’histoire. Ma naissance biologique fut un accident de parcours, provoqué par la collision de mes deux parents sur une banquette arrière. A peine embryon, je suis devenu le garant affectif de ma mère pour garder auprès d’elle celui que j’appelais papa en son absence, « monsieur » lorsqu’il était, parfois, avec nous. Je voyais dans les yeux de « monsieur » que sa vie aurait pu, aurait dû être ailleurs, s’il avait roulé sur le droit chemin, plutôt que de s’arrêter sur le bas-côté avec ma mère ce fameux soir. La culpabilité d’avoir gâché leurs vies me rendait incroyablement docile et j’acceptais placidement tous les traitements que je subissais, comme expiatoire au péché d’exister.

Cette docilité disparaissait dès que je quittais le domicile. L’adolescent que j’étais alors ne faisait absolument rien de sa vie à part la castagne, la recherche du vide et de l’excès. En bande sonore à cette comédie humaine, il y avait Nirvana. L’un des rares groupes que je considérais comme sincère malgré leur malencontreuse célébrité. Kurt Cobain était le leader de cette formation et le gourou de nos vies. Nous l’appelions Kurt. Pour faire intime.

Mon parcours scolaire, quant à lui, se résumait à la drague lourdingue des élèves et de certaines profs. J’eus quelques succès dans les deux camps. En classe, je passais le plus clair de mon temps à battre la mesure d’une musique imaginaire sur mon bureau. Je ne m’arrêtais que lorsque je jugeais le volume sonore et les menaces du professeur suffisamment importantes pour justifier mon statut de tête brûlée. Parfois, je partais en milieu des cours lorsque je tenais absolument à me faire remarquer.

Tous les soirs, je crachais ma haine dans un garage insonorisé avec trois personnes qui jouaient aussi bien que je chantais, c’est-à-dire mal. Mes paroles se résumaient à du cri, les instruments étaient autant saturés d’effets que je l’étais d’adrénaline. Lorsque j’ai quitté le groupe, je n’ai jamais revu le batteur et le bassiste qui n’étaient que des figurants dans ma vie. J’ai par contre croisé le guitariste à plusieurs occasions. Maintenant, par exemple. Il s’agit de mon meilleur ami, Sylvain Quèvre.

Aujourd’hui, tout comme moi, Sylvain Quèvre s’approche de la cinquantaine. D’un point de vue physique néanmoins, il est en avance sur son temps. Sa peau traduit les années de picole, de clopes et de plusieurs autres substances bues, fumées, ingérées ou injectées. Son regard, par contre, est resté le même. Il est du même matériau que l’arme qu’il pointe dans ma direction. Sa volonté n’a pas changé. Son principe existentiel, immuable, est qu’il vaut mieux brûler franchement sa vie que de s’éteindre à petit feu. La phrase est de Neil Young, Kurt se l’est approprié en l’écrivant dans sa lettre de suicide.

Son suicide… à l’âge mythique de 27 ans. Ce moment appartient à la légende. La nôtre, en tout cas. Pour Sylvain et moi, l’occasion était trop belle pour ne pas suivre notre mentor. Nous nous lançâmes à corps perdu dans les tentatives de suicide. Ce fut un échec, je survécus. Mes balafres sur les bras restaient transversales et superficielles. Mes cuites me laissaient plus ivre que mort et je prenais toujours le dessus lors de mes castagnes.

Sylvain mit beaucoup plus de cœur à l’ouvrage. Il passait la moitié de son temps à l’hôpital à se faire recoudre les bras ou vider l’estomac. Il faut dire que depuis le début, Sylvain avait tout vécu de manière plus intensive. Si mes parents regrettaient ma naissance, les siens semblaient vouloir le faire remonter dans l’utérus à coups de barre de fer. Des entailles qui parcouraient son corps, il n’en avait fait lui-même que la moitié. Les autres témoignaient qu’il était bien le fils de son père. Sylvain Quèvre était dangereux, suicidaire et c’était mon meilleur ami. Il était l’incarnation même du grunge avec lequel je m’imbibais les oreilles et dont j’avais parfois l’impression de n’être qu’un malheureux ersatz.

Malgré tout le cœur qu’il mit, il ne parvint pas à faire arrêter le sien. Au bout d’un moment, nous acceptâmes la réalité : nous ne pouvions pas disparaître tout de suite. Après une profonde introspection mâtinée d’alcool et d’ecstasy, nous trouvâmes la raison. Pour pouvoir mourir ainsi, il fallait avoir vécu. Kurt avait dirigé le plus grand groupe de tous les temps. Qu’avions-nous fait ? Pas grand-chose et certainement rien d’aussi important. Nous nous accordâmes un sursis d’une dizaine d’années. La fin de notre course se ferait donc à nos vingt-sept ans. D’ici là, il faudrait avoir vécu. Vraiment. Avoir accompli quelque chose. Le compte à rebours lancé, la date limite imposée, notre existence serait intense, enfin. Nous devions vivre, désormais. Nous scellâmes notre pacte dans le sang, ajoutant une entaille à notre répertoire gravé sur le bras.

Cinq minutes de musique, dix à venir. Ensuite… nous verrons. Je pianote sur les différentes touches de mon instrument, les notes fusent, la mélodie est parfaite. Je connais ce morceau sur le bout des doigts. Je quitte Sylvain des yeux pour m’attarder sur son pistolet. Entre le manche de l’arme et la manche de sa chemise, son bras est labouré des cicatrices de notre jeunesse. L’une d’entre elles symbolise notre pacte, je ne sais plus laquelle. Lui s’en souvient certainement. Il a été un ami bien plus fidèle.

Est-ce pour cela qu’il m’en veut à mort ? Car je n’ai pas respecté notre promesse, à cause de cette putain de musique que je joue actuellement ? Je ne sais pas. Je ne comprends toujours pas. Je replonge dans mon passé et j’arrive au moment où tout a changé.

Cette putain de musique est entrée dans ma vie à mes dix-huit ans et ma véritable naissance a eu lieu. Les conditions de ma conception avaient été recréées : dans une voiture, sur le bas-côté. Comme pour n’importe quelle rencontre existentielle, ça m’est tombé dessus sans que je m’y attende. Clope au bec, j’étais saoul, il pleuvait des cordes de pendus et j’avais juste assez de présence d’esprit pour me garer et attendre qu’à défaut de mon état, le temps s’améliore. La radio grésillait d’une musique punk-rock que je n’écoutais pas. Les yeux clos, je m’explosais la tête à coup de lattes de nicotine pure.

Soudain, le lecteur s’est mit en recherche automatique d’une nouvelle station. Le grésillement a disparu, un silence vertigineux a rempli la voiture, comme un gouffre, étouffant même le crépitement de la pluie. L’autoradio arriva sur une nouvelle station. Des notes discrètes, subtiles, ont démarré. Une flûte. Je n’avais jamais écouté une flûte de ma vie.

La mélodie légère se répétait tel un mantra. A chaque fois elle me caressait un peu plus, me secouait en profondeur, m’ébranlant jusque dans mes fondations les plus intimes. En douceur, puis de plus en plus ferme, les violons s’ajoutèrent. Enfin, une caisse claire se fit entendre, marquant discrètement la cadence, écartant la pluie. Le son est monté, enivrant, entêtant, pénétrant dans ma chair, me secouant de soubresauts. Les battements de mon cœur se sont accouplés à la rythmique répétitive de ce morceau qui m’a amené à la vie.

Le Boléro de Ravel.

Une putain de mélodie qui, en contrepartie à cet orgasme musical, m’a demandé mon âme. Le présentateur gâcha les dernières notes du morceau pour préciser le nom de la musique que nous venions d’écouter. Je l’ai haï et lui en fut profondément reconnaissant. L’instant d’après j’étais parfaitement dégrisé et j’avais la certitude que ma vie allait changer. Je m’accordais néanmoins un délai de réflexion, histoire de pouvoir assumer toutes les conséquences de cette décision. Moins d’une journée plus tard, ma décision était prise.

Elle se résumait en une simple phrase : tout lâcher et apprendre à jouer ce morceau. Le reste serait accessoire. La vie m’accordait un second souffle, je décidai de l’utiliser dans un instrument à vent. Je n’aimais pas la flûte, je me voyais plus grave que cela. Mon premier baiser avec un hautbois provoqua le coup de foudre. Dans un élan de romantisme, je me spécialisai dans le hautbois d’amour.

Tourner une telle page, bien sûr, ne fut pas sans conséquences. Si je ne voulais désormais plus brûler ma vie, il me fallait incendier les feuillets précédents de mon histoire. Embrassant mon nouvel objectif, j’embrasais ce qui l’avait précédé d’un feu que j’espérai salvateur. Je provoquai l’étincelle en annonçant à Sylvain ma désertion du groupe.

Soufflant dorénavant à corps perdu dans mon hautbois, je ranime dans ma tête les braises de cette discussion que nous avons eue Sylvain et moi. Il avait ce même regard de glace que maintenant. Ce regard que je ne suis jamais parvenu à faire fondre.

« Tu ne peux pas faire ça. ».

Son ton n’était pas suppliant ou interrogatif. En fait, son ton n’était rien du tout. C’était l’affirmation d’une évidence, comme s’il me parlait de la gravité ou de la couleur de l’herbe. Je ne pouvais tout simplement pas car ce n’était pas moi. Il n’avait pas tort. Je n’étais plus moi.

« Tu ne peux pas faire ça. » répéta-t-il fermement alors que je touillais méticuleusement mon café pour fuir son regard. Sylvain avait très bien compris que mon abandon du groupe signifiait aussi l’abandon de notre pacte, qui devait définir notre vie pour les huit prochaines années.

J’avais tenté une explication.

« Tu ne comprends pas, Sylvain. Pour la première fois, j’ai l’impression de vivre. Enfin. C’est une sensation incroyable…»

D’une voix tranchante, il avait rétorqué.

« Vivre ? En te mettant hautbois d’amour ? Tu te fous de moi ? Elle est où cette intensité qu’on devait chercher ensemble ? Elle est où ton envie de brûler ta vie en quelques années au lieu de trainer dans la tiédeur pour le restant de tes jours ? C’est quoi ton compte à rebours désormais ? Ta retraite ?

– J’ai juste envie de vivre.

– Moi aussi. Nous aussi. Depuis notre pacte, nous avons décidé de vivre. Ce n’est pas ce que tu vas faire. Maintenant, tu vas finir comme les autres, ventripotent, dans une existence plate, que tu vas prolonger artificiellement. »

Sylvain avait beau parler, j’avais la foi des nouveaux convertis. Je n’écoutai rien et touillais mon café. Dans son marc, je voyais mon futur. Nous étions deux amis pour lesquels la phrase « à la vie, à la mort » semblait avoir été créée. Pourtant  chacun de nous allait maintenant choisit une seule partie de cette expression.

Cette rupture définitive me fit très mal. Sylvain représentait tous les penchants de ma vie d’avant, morbides, ma vie toutefois. Mes repères. En le quittant ce jour-là, j’eus clairement la sensation de m’arracher une moitié de corps que je n’ai pas retrouvée depuis. Ce qui, indirectement, justifia ses prédictions.

J’avais beau être incomplet, je n’en fus pas moins motivé et hargneux. Je n’avais pas le choix : j’étais pauvre et bien que n’ayant que dix-huit ans, j’étais déjà vieux pour commencer un instrument classique auquel je ne connaissais rien. J’ai passé les trois premières années de ma nouvelle vie à travailler, histoire d’avoir assez d’argent pour suivre des cours. Par la suite, je travaillais un peu moins et étudiais sans relâche. Cette période dura plus de dix ans.

Cette décennie fut marquée par ma dernière rencontre avec Sylvain jusqu’à aujourd’hui, lors de l’inévitable rendez-vous de nos vingt-sept ans.

Alors que mes doigts glissent sur les différentes touches, que les notes et les secondes s’écoulent irrémédiablement, que je commence pour la dixième fois le thème invariable du Boléro, je revis très clairement la conversation de ce rendez-vous que je savais inévitable.

Il y avait son regard, inchangé, lapidaires. En quelques mots cinglants, il me rappela notre promesse, sensé diriger notre existence.

« Vingt-sept ans. On y est. Tu as accomplis tout ce que tu voulais ? »

Sur le moment, pas du tout. J’étais doué, je progressais, certes, pas assez vite. Les orchestres me fermaient leurs portes, rebutés par ma tardive conversion, mon manque de réseau, mon talent jugé relatif et, certainement, ma gueule de mort vivant. J’alternais ma vie entre les petits concerts et les conserves que je plaçais en rayon de 3 à 6 heures du matin. J’allais ensuite en cours, étudiais jusqu’à 17 heures puis repartait travailler. Je dormais quand je le pouvais, c’est-à-dire rarement.

« Il me faut plus de temps. »

Mes mots étaient hésitant, peut-être, pas ma volonté. Il était hors de question que je me dérobe maintenant avant d’avoir achevé mon projet. Face à mes velléités musicales, Sylvain faisait la sourde oreille.

  • Tu n’as plus de temps. Nous l’avons décidé. »

Il a retiré sa manche d’un geste ferme a désigné sans la moindre hésitation l’une de ses innombrables cicatrices.

« Nous l’avons décidé ensemble. »

Je n’ai pas honoré ce rendez-vous de jeunesse et il veut se venger. La voilà, l’’explication. Cet engagement justifiait sa vie mais ce n’était désormais plus la mienne. Devant ces deux réalités inconciliables, il ne lui reste plus qu’à provoquer ma mort.

Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi aussi tard ? Je ne plus que quelques phrasées musicales pour trouver.

Je regardais son bras saturé de cicatrices, marquant les années aussi précisément que les veines d’un arbre. La nôtre était perdue dans cette forêt de stries. En fixant son regard de glace, avec tout le courage que m’avait apporté ma nouvelle vie, je lui ai dis :

« Je ne joue plus à ce petit jeu, Sylvain. »

Éclair dans son regard d’acier.

« Ce n’est pas un jeu ; tu le sais très bien. Tu y croyais à l’époque et tu y crois encore. Malgré ta suffisance.»

La violence de ces mots me faisait mal, bien sûr. Je savais désormais ce que je voulais et je ne me laissais pas abattre. Sans le quitter des yeux j’ai répondu :

 « J’y croyais, c’est sûr. Dans une autre vie. Ma nouvelle a commencé lorsque j’ai écouté cette « putain de musique » comme tu dis et je ne compte pas l’arrêter tout de suite, que tu le veuille ou non. »

Un détail me perturbe soudain. Mes doigts continuent de filer sur mon hautbois, bien sûr, mais mon esprit frémit. Un indice vient d’apparaître, je le sais, je le sens, mais il est trop ténu encore pour que je puisse l’appréhender. Il s’implante dans un coin de ma tête, comme une piqure de rappel. Je continue de jouer et repars dans mes souvenirs.

Après cette discussion et mon choix de ne pas me jeter à l’eau, j’ai définitivement coupé les ponts avec Sylvain. Moi d’un côté, je le laissais sur l’autre rive. J’avais faillis à ma promesse de jeunesse et à cause de moi il se résigna à vivre, lui aussi. Sa vingt-septième année s’écoula, l’entraînant dans une vie qu’il ne désirait plus. J’eue de ces nouvelles à travers quelques journaux locaux, catégorie faits divers. Dans cette prolongation que je lui avais imposé, ce qu’il devenait n’était pas beau. Il rendait son existence encore plus extrême, sans doute pour compensé l’excitation perdue à l’expiration de sa date limite.

De mon côté, ma hargne me maintenait éveillé durant d’entières nuits blanches à bosser, étudier, déchiffrer du solfège, torturer mes doigts, travailler mon souffle, encaisser les échecs. Mais si les autres étaient plus doués, j’étais plus motivé. A court terme, je perdais. Au final, je fis la différence. A l’âge de 34 ans, après des dizaines de refus, de remises en question, j’intégrais l’orchestre national et ma fureur, enfin, s’apaisa pour la première fois depuis des années. Je commençais par le hautbois simple, discret puis, au fil des années, j’acquis de l’assurance, de la maîtrise, et pus enfin reprendre mon arme de prédilection, le hautbois d’amour. Pour la première fois depuis longtemps, je retrouvais le plaisir d’être soit au sein d’un groupe. Cela ne m’était arrivé auparavant qu’avec mon groupe de rock. La maitrise classique a remplacé l’instinct criard, dans cette vie en contraste à la précédente.

Et il y a moins de deux ans, je fus le premier instrument dans une nouvelle interprétation du Boléro de Ravel. Je jouais devant un amphithéâtre comble qui m’ovationna plus de dix minutes. Alors, enfin, j’eu le sentiment d’avoir atteint tout ce que je souhaitais.

Aujourd’hui, à quarante-cinq ans, Sylvain vient de me rappeler que rien n’est jamais acquis. Qu’en quelques secondes, tout peut changer. Par la violence du défi qu’il me lance, il me propulse dans mon ancienne vie. Il n’aura pas fallu grand-chose, finalement. Un simple bout de métal dans ma direction me rappelle que la vie ne tient qu’à un fil. A un filet de voix.

Le morceau touche à sa fin, je ne trouverais jamais la solution à ce mystère et je vais mourir. Jouer une dernière fois ce morceau est un sursis que Sylvain m’accorde car, quoi qu’il en soit, il va tirer. Je le connais assez bien pour savoir que « je verrai », signifie qu’il verra l’endroit où il logera la balle. Les expressions au figuré n’ont jamais été son fort.

Je ferme les yeux et joue les notes suivantes comme si c’étaient les dernières, car c’est le cas. Il doit rester deux minutes de mélodie, à peine. Chaque bouffée d’air est comme un dernier souffle que j’infuse dans mon instrument pour le faire vibrer et me rappeler à quel point cette putain de musique est belle.

Et soudain je comprends tout. Mon ventre subit une contraction, trop légère pour altérer la note.

J’ouvre les yeux et fixe Sylvain. Il sait que je sais. Presque imperceptible, un sourire s’ébauche sur son visage. Je connais la raison. Je comprends le timing. Ce n’est pas trop tard du tout, c’est même le moment parfait. Un rapide calcul mental me le confirme. J’ai quarante-cinq ans. Ma nouvelle vie a commencé à mes dix-huit.

Il y a très exactement vingt-sept ans.

Il vaut mieux brûler sa vie plutôt que de la consumer à petit feu. Ma vie n’a pas débuté car mes parents ont décidé d’un accouplement. Elle a commencé quand je l’ai décidé. Lorsque je me suis arraché de ma condition d’origine et que j’ai choisi ma destinée.

Sylvain a attendu tout ce temps car il voulait tenir notre promesse. Mes vingt-sept ans biologiques n’étaient pas ceux à prendre en compte. Durant ma vraie vie, j’ai pu réellement accomplir quelque chose. Je suis arrivé au sommet de ce que je pouvais être. A présent, je n’attends plus rien. Ce que m’offre Sylvain désormais c’est mon plus beau Boléro. Aussi intense que celui de ma naissance. La mort se mêle à la vie, chaque note compte. Chaque note devient une éternité.

Dans les dernières mesures de ma putain de musique, je réalise que l’acte de Sylvain aujourd’hui est la preuve de son amitié la plus absolue. Il accepte ma nouvelle vie et considère mon choix comme valant la peine d’être vécu, même selon ses critères draconiens. Lors de nos discussions, il a réalisé que les circonstances avaient changées mais que la promesse pouvait toujours être tenue. Et que là, durant mes vingt-sept ans de musique, j’ai atteint le sommet. Le « nirvana ». Dorénavant, je ne peux que redescendre.

Je me sens bien, en paix, alors qu’un pistolet est pointé sur moi. Cette sensation de plénitude ne m’était jamais arrivée. En mettant ma vie en jeu pour ce Boléro, je me réconcilie enfin avec moi-même. Le goût du risque mortel d’un côté, ma révélation musicale de l’autre. Mes deux parties n’en font plus qu’une et durant ces quelques secondes, je me sens complet, intègre… je me sens vivre. Cela vaut toute l’éternité du monde. C’est ce que Sylvain voulait, c’est ce qu’il vient de m’offrir.

Il ne reste plus que quelques notes. Mes doigts ne sont pas fatigués, ils sont incroyablement souples et mobiles. Je connais la mélodie par cœur et n’ai aucune raison de me tromper. Alors que la dernière note arrive, je souffle à poumons perdus et la mélodie s’achève dans un son strident et faux. Ce bruit me rappelle mes cris lors des sessions garages de notre enfance, à Sylvain et moi.

Fin. Je laisse tranquillement retomber mon hautbois d’amour contre mon corps, caressant du bout des doigts sa structure boisée. Puis je relève la tête et, sans rien dire, regarde mon meilleur ami dans les yeux, son pistolet toujours braqué sur moi.

Je souris, lui aussi.

Le moment suivant appartient à la légende. La nôtre, en tout cas.


J’espère que cette nouvelle vous a plu ! Pour info, elle avait remporté un concours, à l’époque, pour un recueil de nouvelles de « polar musical », organisé, et publié, par la maison d’éditions numérique « NeoWood » (aujourd’hui disparue).

Voici la couverture entière de ce recueil, d’où est extrait le visuel de cette nouvelle :

Publié dans Écrits, Ecrits | Tagué , , , , | 2 commentaires

LE POINT D’EQUILIBRE (nouvelle du confinement – 5)

  1. D’un côté

Je suis un naze. Ce n’est pas une figure de style, je suis vraiment un naze. En un an j’ai perdu ma femme, mon boulot, mes amis et mon envie d’y changer quoi que ce soit. Je ne sais plus quel évènement a entraîné le suivant…sans doute un peu de tout en même temps. Est-ce la faute à la société ? La mienne ? Je ne sais pas. Je ne sais plus rien de toute façon. Je n’ai même plus la force de réfléchir.

Je me traîne. Comme si j’étais mon propre boulet. Je suis un cliché ambulant qui hante les lieux communs comme les bars PMU ou le Pôle Emploi. Et ambulant, je vais bientôt le devenir. Mon appartement est rongé par les rats et les huissiers qui viennent gratter à ma porte chaque matin.

             Mon estime est au niveau de ce caniveau que je vais bientôt rejoindre. En guise de coup de grâce, je prends un plaisir malsain à étaler chaque détail de ma misérable situation dès que je rencontre quelqu’un. Et je guette avec une morbide satisfaction la pitié et le dégoût que cela provoque forcément dans son regard.

             J’ai parfois des sursauts de conscience, temporaires, et la culpabilité m’embrase alors. Heureusement n’importe quelle bouteille bon marché éteint l’incendie. Les délicieuses griffes de l’alcool m’arrachent rapidement de ce sentiment pour m’entraîner dans leurs vapeurs d’éther.

             Dorénavant, ma vie s’écoule comme du papier à musique. Un papier terne, passif, qui joue sans cesse les mêmes notes dans une affligeante routine ; et qui les joue un peu plus faiblement à chaque fois. En attendant la rupture du papier, je continue les répétitions. Je me lève, je me traîne, je vais au bar, je bois, je rentre. Puis je me lève, je me traîne, je vais au bar, je bois, je rentre. Puis je me lève…

             Mon unique support, c’est ce banc. Je viens m’y assoir, de temps en temps, avant de m’engouffrer dans un bar dès sept heures du soir. La vue est banale mais ce n’est pas grave. L’espace d’un instant, je suis comme ce sportif qui s’assoit pour souffler un peu. Je suis comme cette jeune fille qui envoie un texto. L’espace d’un instant, je suis comme tout le monde. L’espace d’un instant, je ne suis enfin plus moi-même.

             Sauf qu’aujourd’hui je suis resté jusqu’à sept heures et demie. Je ne sais pas pourquoi. Et cette fille est venue s’assoir de l’autre côté du banc. Elle était emmitouflée dans un épais manteau noir, elle devait avoir froid. Alors – je ne sais pas ce qui m’a pris -,  je lui ai posé une question. Elle m’a répondu avec le sourire. Puis elle m’a demandé ce que je faisais dans la vie. Je me suis inventé un travail que je n’avais pas. Je me suis découvert des passions que j’ignorais. Je lui ai décrit la vie que j’aimerais avoir. Et pour la première fois depuis un an, j’ai eu le courage de mentir. Elle me regardait en silence. Elle semblait aimer ce que je disais. A un moment, j’ai même réussi à la faire rire.

Mais très vite j’ai senti que je ne pouvais pas mentir plus longtemps. Que mon envie d’exhiber ma situation allait ressurgir. Et je ne voulais pas lui montrer cela. Pas à elle. Alors je suis parti. Piteusement. J’ai toutefois réussi à nous fixer un autre rendez-vous. La semaine prochaine, même heure même endroit. Elle a accepté, mais je n’y croyais pas moi-même. Elle n’y sera sûrement pas, il n’y a qu’à voir la manière dont elle m’a répondu.

En marchant, j’ai eu l’idée folle qu’elle soit finalement au rendez vous la semaine suivante. Puis je me suis imaginé tout ce que je pourrais faire alors. Comme par exemple concrétiser cette vie que je venais d’inventer. Pour que l’intérêt qu’elle semblait avoir pour moi ne soit pas qu’une illusion. Pour que je continue à lui parler de mon travail, de mes passions, mais que ce ne soit plus un mensonge. Et pour qu’un jour, quand cette vie sera effectivement devenue la mienne, je puisse lui proposer d’en faire partie…

Mais je divague. Je sais bien que le premier verre de la soirée aura raison de la volonté qui vient de renaître en moi. Je me connais par cœur. Les seuls rêves que je peux avoir sont des rêves d’alcoolique.

  • De l’autre côté

Je suis une pute. Ce n’est pas une figure de style, je suis vraiment une pute. J’ai quitté la Bulgarie il y a trois ans, quelqu’un était venu me voir pour me proposer un « travail » en France. Quelque chose sans danger, m’assurait-il. Il mentait bien sûr. Je le savais. J’ai toujours senti ces choses-là. Mais je l’ai suivi. J’ai laissé derrière moi ma petite fille de quatre ans.

L’Europe n’a plus de frontières. J’ai pourtant dû m’arrêter deux semaines en Italie pour payer le droit de passage. De passage à tabac. Un tabassage en règle pour que mon estime disparaisse en même temps que mes papiers d’identité. Le tabac des cigarettes incandescentes écrasées contre ma peau désormais léoparde. Mon corps a subi l’épreuve de feu. Il est devenu une matière perméable, pénétrable et sans vie. Puis il a été balancé, décharné, décharmé, sur un trottoir parisien.

Depuis j’agis en marionnette. Ma vie ne tient qu’à un fil et ce n’est pas moi qui le contrôle. Je marche et démarche sur le trottoir. J’agite mes seins dès qu’un client potentiel passe. J’applique méthodiquement ma grille de tarif. De la gâterie la plus banale à la perversité la plus humiliante, je n’ai pas de limites. Je laisse mon corps se faire labourer, rabrouer, salir, saillir. Puis je me douche et retourne à mon poste.

Quand j’arrive, je cache mon manteau derrière une cabine téléphonique et de huit heures du soir à cinq heures du matin moins deux pauses de quinze minutes, je bosse. Le reste du temps, je dors. Une mécanique parfaitement rodée. De temps en temps la machine s’enraye, je reprends une âme, je deviens moins efficace et mon rendement n’est plus aussi bon. Alors mon mac vient me fixer à grands coups de clef à molette.

Parfois aussi, l’image de ma fille me revient et ça fait mal, très mal, bien plus que ce que je subis chaque nuit, bien plus que les brûlures de cigarettes. Alors je m’humilie d’avantage, vite, vite, pour avoir honte de ce que je fais, de ce que je suis, et m’oublier. Quand ma mémoire se stérilise à nouveau, ma condition redevient supportable.

Mon unique support, c’est ce banc. Je m’y assois quelques instants chaque soir pour souffler un peu. Ça me fait du bien. Pendant quelques instants, je parviens à me rappeler qui je suis. Et comme cette sensation disparaîtra dès que je quitterai ce banc, je n’ai ni remords ni culpabilité. Je savoure juste le plaisir éphémère de me retrouver.

Puis un jour je suis arrivée  en avance, vers sept heures et demie. Je ne sais pas pourquoi. Je me suis assise sur le banc. De l’autre côté, il y avait un homme. Et le regard qu’il m’a lancé était différent de ce que j’avais connu depuis trois ans. Je lui plaisais. Il avait envie de me séduire. Mais une séduction qui ne se monnaye pas. Je n’étais plus de la simple matière première. J’avais bien plus de valeur à ses yeux.

Nous avons commencé à parler. Je lui ai demandé ce qu’il faisait et il m’a parlé d’une vie qu’il n’avait pas. Je le sais, j’ai toujours senti ces choses là. Il mentait pour me plaire. Et ça m’a ému. Profondément. Normalement, les gens que je fréquente sont d’une honnêteté viscérale et ne m’épargnent aucun détail ou phantasmes sordides de leur misérable vie. Cette sensation, je ne l’avais pas ressentie depuis longtemps. Le temps de cette conversation, j’ai pu être spontanée. A un moment nous avons ri. De bon cœur. Tous les deux. Je me sentais bien …

Mais d’un coup il est devenu nerveux et a marmonné qu’il devait partir. J’imagine qu’il venait de réaliser soudain qui j’étais vraiment. Une pute. Alors il s’en est allé. Par politesse, il m’a proposé un rendez-vous la semaine suivante sur ce même banc. J’ai accepté mais je n’y croyais pas. Je ne pense même pas qu’il viendra. Tant pis. Durant quelques instants, j’ai pu goûter au plaisir d’être vraiment désirée. Durant quelques instants, j’ai pu goûter au plaisir d’être moi.

3) Le juste milieu

             Je suis un banc. Ce n’est pas une figure de style, je suis vraiment un banc. On a fauché mes branches dans une forêt du Jura, on m’a découpé en planches fines, vissé à des broches de métal, peint en vert et planté là, sur ce trottoir irrégulier. Ne me demandez pas si je suis devant un beau paysage : je n’en sais rien, je suis un banc. Ne soyez pas idiot.

             Je ne peux pas voir, ni humer les odeurs, ni goûter quoi que ce soit. Le seul sens qui me reste, c’est le toucher. Les nervures de mon bois sont restées vives sous leur peau qui s’écaille. Je peux saisir chaque altération du vent. Chaque feuille qui se dépose sur moi. Ou quand ces foutus gamins écorchent mon écorce à coup de compas pour graver des ou des .

Ou encore ces milliers de postérieurs. Ah, j’en ai vu et j’en ai reçu, des culs ! Des gros lourdingues, des petits malingres, de tout gabarit, de toute taille, de toute forme, qui m’effleurent ou m’écrasent.

De ce fessier je peux tout deviner. Par sa position, son poids, son mouvement, la personne qui me surplombe me communique tout. Ses pensées, ses joies, ses angoisses. Sa vie entière.

Dernièrement ce sont surtout deux personnes qui m’ont tenu compagnie. Un homme et une femme. La corpulence de l’homme a changé au fil des mois. Il a perdu du poids, ses membres sont devenus plus maigres et il a pris du ventre. Sa jambe droite tremble en permanence. Il doit être angoissé. La peau de la fille est en contact direct avec la mienne – elle ne doit pas porter beaucoup de vêtements. Et elle ne bouge presque pas. Comme si elle était déjà morte.

Habituellement ils alternent ma garde. Lui le jour, elle la nuit, lui d’un côté, elle de l’autre côté. Une fois pourtant, ils ont été ensemble. Et mes planches ont trouvé un équilibre. Durant ce court instant, j’ai noté quelques différences. La jambe de l’homme tremblait moins. La peau de la femme frémissait. Mais ce n’était pas à cause du froid. A un moment, leur deux corps ont été secoués en synchrone. Je crois qu’il s’agissait d’un « rire ».

Puis ils se sont quittés. L’équilibre n’avait pas duré très longtemps.

Mais ils se sont retrouvés la semaine suivante. Et leurs corps ont continué leurs évolutions. La posture de l’homme était plus droite. Plus assurée. La femme semblait plus détendue. Plus naturelle. Je ne sais pas s’ils s’en étaient rendu compte, mais ils s’étaient aussi rapprochés de quelques centimètres l’un de l’autre.

Et ils revinrent la semaine suivante encore. Avec quelques centimètres de moins. Leurs mains se posaient entre eux comme pour pallier la distance qu’il restait encore à parcourir. Elles me transmettaient bien plus que leur propre corps. Elles pianotaient mon bois. Elles se plantaient parfois nerveusement dans ma chair. Elles caressaient rêveusement mes rayures. L’espace d’une seconde elles se superposèrent. Presque instantanément un frisson les parcourut tous les deux. Mais je ne sais pas comment interpréter cela. Je ne suis qu’un banc.

Un jour il ne resta qu’une dizaine de centimètres entre eux. Et d’un coup cet espace fut aboli et ils se retrouvèrent en mon centre. Au juste milieu. Depuis ce moment, ils ne décollèrent plus de ce point d’équilibre. Je n’arrivai plus à distinguer leur deux corps séparément.

Ensuite, ils ne revinrent plus.

Ou juste une fois. Longtemps après. Quelque chose avait changé. Un poids de trente-cinq kilos venait de s’ajouter. Je dirais une fillette de sept ou huit ans. Puis tous les trois, comme des gosses, gravèrent sur ma peau une succession de traits et de courbes :

« ICI, LE COMMENCEMENT D’A PEU PRES TOUT».

Ne me demandez pas ce que ça veut dire, je ne sais pas lire. Après tout je ne suis qu’un banc. Je ne fais que supporter les gens. Et leurs histoires.

Publié dans Écrits, Ecrits, Nouvelles | Tagué , , | 2 commentaires

Nouvelles du confinement 4 – Faits Divers

On ne prête pas d’attention aux faits divers. Ni à celui qui les écrit. Tant mieux. Pour ce que j’accomplis, je ne demande qu’à être le plus insignifiant possible.

Car vous aviez raison depuis le début. Les faits divers, c’est mon œuvre.

Ces cinq lignes en marge du magazine, c’est moi. Ces quelques mots qu’on lit rapidement lorsqu’on ne veut pas réfléchir à l’actualité, c’est moi. On se dit que c’est affreux, tous ces morts, tous ces accidents, mais c’est la vie que voulez-vous, et on tourne la page pour se renseigner sur le conseil minceur du jour.

Parfait. Survolez ces lignes, ne vous y arrêtez pas. Car si on le faisait, je finirais en prison. Ce que vous avez presque réussi à faire…

J’ai été le plus rapide.

Je vais commencer par le début, vous comprendrez mieux. Ne vous inquiétez pas je vais faire vite, je sais bien que vous n’avez pas beaucoup de temps.

Je suis quelqu’un de banal. Pas même extrêmement banal, ce qui me distinguerait. Banalement banal. Chacun de mes gestes, chacune de mes pensées est imprégnée de cette banalité.

J’ai toujours voulu être un créateur. Au début je souhaitais être écrivain, mais je n’avais aucun talent. J’ai décidé d’être journaliste, mais je n’avais aucun talent. Je me suis donc rabattu sur les faits divers. Un emploi à la hauteur de mes capacités.

Pas de mes ambitions.

Je suis d’ailleurs le propre fait divers de ma rédaction. Celui qui est là simplement pour occuper un peu d’espace, combler un vide. Je suis situé en marge, au bout du couloir. A droite, les toilettes, à gauche, mon bureau. On ne me salue que lorsque l’on me croise à la machine à café – car j’aime beaucoup le café.

J’ai longtemps souffert. J’étais frustré, triste, malheureux, blessé par cette indifférence. Un jour, j’ai compris qu’il s’agissait en réalité de mon plus grand avantage. Dans la protection de cette ignorance je pouvais déployer les trésors de mon imagination. Devenir le créateur que j’avais toujours rêvé d’être.

Ma vie a changé.

Je me rappellerai toujours de ma première fois. Excité, angoissé, soucieux de réussir, peur d’être déçu. Il faut dire que j’attendais ce moment depuis si longtemps…Je me suis installé devant mon bureau, j’ai pris une feuille vierge et j’ai écrit, d’un seul coup, dans un jet d’encre, mon premier fait divers.

« Un jeune homme est retrouvé mort dans un accident de voiture à la sortie d’une boîte de nuit ».

Un peu court, un peu maladroit mais c’était le premier. Je n’osais pas aller plus loin. Je l’ai recopié sur ordinateur, envoyé à mon directeur de publication à 16 : 50, juste avant le bouclage. Il allait être dès le lendemain matin imprimé dans le journal. Le compte à rebours était lancé, il me fallait maintenant lui donner vie. J’ai dû trouver le bon endroit, la bonne personne, le bon véhicule, saboter les freins – alors que je ne connais rien en mécanique, attendre dans ma propre voiture qu’il ressorte, démarre le moteur, parte. Je l’ai suivi le cœur battant. Mon excitation grandissait au fur et à mesure qu’il accélérait….

L’explosion arriva. Ce fut l’un des plus beaux moments de ma vie.

Depuis ce jour je ne me suis jamais arrêté. J’ai toujours le même rituel, j’envoie le fait divers à la dernière minute et, saturé  d’adrénaline, j’ai la nuit pour accomplir mon œuvre. Assez timides au départ, mes mots – et mes gestes – sont devenus assurés. Dorénavant, je suis entreprenant. Je prends des risques, mon imagination étant ma seule limite. Le jour, je suis l’indifférence incarnée. La nuit, je fais plier la réalité à mes désirs créatifs.

Tenez, l’un de mes derniers, que vous connaissez sûrement :

« Une jeune fille glisse sur un gâteau au chocolat. Elle tente de se raccrocher à un jambon cru entier de quinze kilos, mais ce dernier lui tombe dessus et l’assomme mortellement. »

Pour le gâteau au chocolat, ça allait. Par contre je ne vous raconte pas la difficulté de trouver un jambon entier à deux heures du matin.  Cela fait partie du jeu. Ce plaisir d’imagination pure et de contraintes techniques… c’est ce que je cherche.

Alors, bien sûr, il y a le problème des dates. Le journal sort le matin et les informations qu’il contient viennent à peine d’être découvertes par la police. Il est donc impossible qu’elles aient été écrites la veille. Je vous le dis, c’est l’effet fait divers. Personne n’y prête attention.

Sauf vous.

Je vous ai repéré à la rédaction. Vous preniez l’air de rien quelques renseignements. Je me suis immédiatement méfié. J’ai demandé votre nom et retrouvé votre adresse dans notre liste d’abonnés. J’ai observé vos habitudes jour après jour. Maintenant, grâce à vous, j’ai enfin pu créer ce que je considère comme mon chef d’œuvre. Là où la fiction façonne elle-même sa propre réalité. La prophétie auto-réalisatrice. C’était risqué. Très risqué. Tout s’est pourtant déroulé comme prévu. C’était écrit.

Maintenant c’est fini. Mais je vous devais une explication. Devoir moral. Après tout, vous avez été mon unique adversaire et j’ai pris grand plaisir à ce petit duel.  Merci donc. Adieu maintenant. 

Elle avait fermé les yeux depuis longtemps mais il était sûr qu’elle l’écoutait encore. Elle s’était investie dans cette affaire depuis bien trop longtemps pour ne pas vouloir connaître tous les détails. Même dans la situation actuelle.

Cela avait commencé il y a cinq mois quand elle avait remarqué l’annonce d’un accident dans le journal avant même que son équipe de police n’arrive sur les lieux. Puis elle avait oublié. Deux mois plus tard la situation s’était reproduite. Elle en avait parlé à ses collègues, ils avaient éludé le problème d’un haussement d’épaule. On ne prête pas d’attention aux faits divers. Elle avait mené sa propre enquête. Elle était passée quelquefois à la rédaction pour avoir des précisions et s’était abonnée au journal qu’elle lisait quotidiennement. Elle avait son petit rituel. Tous les matins elle sortait de sa chambre pieds nus, enroulée de son vieux peignoir jaune, noyé par la brume pré-caféine du réveil. Elle faisait chauffer sa cafetière italienne déjà remplie. Pendant ce temps, elle allait chercher le journal dans sa boîte aux lettres. Après s’être versée une tasse et en attendant que le café refroidisse, elle lisait le journal posé sur la table, la cafetière encore à la main. Elle commençait bien sûr par les faits divers.

Elle nota au fil de ses lectures de plus en plus d’invraisemblances. Mais les jours passaient, et son propre raisonnement perdait de sa propre cohérence. Elle voyait un signe, un symbole, un message dans chaque mot et elle soulignait, entourait, raturait tout ce qui était à portée de son stylo. Obsédée par les faits divers, ses raisonnements devenaient irrationnels et le peu de crédibilité que ses collègues portaient à cette affaire disparut complètement. Elle commençait à devenir inquiète, tendue, paranoïaque. Elle avait la constante impression d’être suivie, paniquant pour rien, se maudissant d’oublier sans cesse de fermer la fenêtre de sa maison après avoir terminé sa cigarette le matin.

Puis aujourd’hui, peignoir jaune, pieds nus, cafetière à la main, elle avait commencé sa lecture habituelle. Elle tomba sur ce fait divers :

« Une jeune policière trébuche dans sa cuisine et se cogne mortellement la tête. Lorsqu’elle est retrouvée, son peignoir jaune était imbibé de café et de sang. »

Elle eut le souffle coupé et fut prise de vertige. Elle lâcha le journal et la cafetière s’écrasa, brûlante, sur son pied. Le choc lui fit perdre l’équilibre, son front percuta l’angle de la table, elle atterrit par terre à moitié inconsciente. Le sang coulant de son crâne se mêla au café fumant répandu sur son peignoir.

Une ombre s’approcha d’elle et lui parla longtemps, longtemps…jusqu’à ce qu’elle sombre définitivement.

Il s’arrête de parler. Cela ne sert plus à rien désormais. Il s’approche en prenant soin de ne pas marcher sur les différents liquides répandus sur le sol et saisit le journal avec précaution, qu’il range dans sa poche. Il regarde la scène une dernière fois avec un large sourire.

Alors qu’il va partir, il hésite puis revient vers la table, saisit la tasse et boit le café désormais à parfaite température.

Il aime beaucoup le café.

Publié dans Écrits, Ecrits, Nouvelles | Tagué , , | Laisser un commentaire

L'horloge

             La voix électronique annonce l’arrivée du train en voie E. Une centaine de personnes s’agite et saisit à pleines mains valises et enfants pour s’engouffrer dans un train que quelques uns poursuivront désespérément un quart d’heure plus tard. Les bancs se garnissent à nouveau de passagers qui disparaîtront à leur tour, soufflés de leurs sièges par la même voix monocorde. Chacun occupe ces quelques instants à sa manière. Certains suivent mécaniquement l’itinéraire qu’ils prennent chaque semaine depuis des années, d’autres s’attardent un peu dans cette gare qu’ils ne connaissent pas avant de disparaître aussi. Quelques personnes rêvent devant un tableau d’affichage à des destinations vers lesquelles ils n’iront jamais, avant de repartir vers leur quotidien. Certains se résignent, d’autres trépignent d’impatience ou de rage. Mais toutes ses personnes finissent chassées de la gare après quelques minutes ou quelques heures.

             Ces moments n’ont jamais changées même si mon monde entier, lui, s’est transformé. Je suis en place depuis 10684680 heures et j’ai vu le soleil scier le ciel 445 195 fois. J’ai vu la neige fondante garnir les arbres de bourgeons ; ces bourgeons exploser en fleurs puis tomber asséchés sur le sol et se couvrir de neige. J’ai vu la ville proliférer de manière tentaculaire, striant le paysage de nouvelles rues qui se nappaient de goudron et sur lesquelles les chevaux devenaient mécaniques. J’ai vu les immeubles jaillir de partout, certains ne tenant pas le coup et s’effondrant pour renaître de leurs cendres quelques années plus tard.

             La gare s’est transformée, agrandie, les escaliers furent rognés par les escalators, les kiosques à journaux muèrent en tabac presse, les trains s’allongèrent et arrêtèrent de fumer. Je dois être l’une des dernières pièces d’origine.

             Les modes vestimentaires disparurent, englouties par leur époque, et ressurgirent quarante ans et deux générations plus tard. Les robes à tournure s’assouplirent pour remonter de plus en plus haut le long des cuisses. Les queues de pie tombèrent, les bretelles se ceinturèrent autour des pantalons. Les bérets se moulèrent autour du crâne et s’équipèrent d’une visière griffée d’un logo. Les jeux d’enfants devinrent virtuels. Les montres à gousset s’accrochèrent au poignet puis retombèrent dans la poche sous forme de portables.

             Mais malgré tout ça, les gens lèvent toujours la tête dans ma direction, préférant l’angle de mes aiguilles aux écrans tactiles pour savoir où ils en sont. Je me souviens de chaque personne qui a tourné les yeux vers moi, et j’ai suivis des vies entières à travers ces regards. J’ai vu des enfants me montrer du doigt en rigolant, avant de m’exclure totalement de leur vie d’adulte pour mûrir, vieillir, et me guetter à nouveau en attendant leurs petits enfants. J’ai vu le regard passionné des artistes, le coup d’œil distrait de l’homme pressé, l’angoisse de l’amoureux transi, la joie du voyageur qui arrive juste à l’heure, le désespoir de celui qui ne l’est pas et la rage de celui dont le train est en retard. 

             Et surtout, j’ai vu ces deux amants qui se dévorèrent du regard à l’instant où ils se rencontrèrent sur le quai. Ils me désignèrent en se murmurant des choses à l’oreille avant de forcer l’entrée de ma tour, de grimper jusqu’à à l’intérieur de mon mécanisme et de s’étreindre passionnément tandis que la gare en contrebas continuait de vivre derrière la vitre floutée de mon cadran. Au milieu de leurs ébats, ils percutèrent l’un de mes rouages et enrayèrent ma mécanique. Mes aiguilles s’arrêtèrent, entrainant l’immobilisation de mon monde. Chaque passager se figea dans sa position, attendant la prochaine seconde pour se permettre un nouveau pas. Les sons s’arrêtèrent aussi et leurs cris de jouissance au moment où ils avaient percuté mon rouage s’étendirent à l’infini. Tout ne se remit en marche que quelques jours plus tard lorsqu’un mécanicien changea ma pièce endommagée.  

             Ils revinrent tous les ans à la même date, pénétrant frauduleusement dans mon sanctuaire pour faire l’amour devant l’agitation des foules de voyageurs, étouffée par la vitre dépolie de mon cadran. Ils prenaient garde alors à ne rien endommager. Après cela, ils parlaient pendant des heures, arrêtant parfois leurs discussions lorsque la montée de leur désir ne leur permettait plus de continuer. Ils parlaient de l’amour qui les consumait l’un pour l’autre, de leur choix de ne se voir qu’une fois par an pour garder ce sentiment intact. Ils se promettaient de ne pas revenir l’année d’après s’ils ne le désiraient pas, mais ils revinrent toujours, année après année, décennie après décennie, tandis que leurs corps s’alourdissaient et se drapaient de rides. Puis vint le moment où ils décidèrent qu’ils ne pourraient plus se voir car ils étaient trop vieux. Dans leurs voix devenues chevrotantes, des pleurs naissaient, teintant leurs paroles du regret de n’avoir pas pris le risque de vivre ensemble cinquante ans auparavant. Tout était trop tard à présent pour envisager quoi que ce soit et ils pleurèrent à nouveau. Puis, tentant de lier le rire aux larmes, ils se rappelèrent lorsqu’ils avaient bloqué le mécanisme de l’horloge la première fois qu’ils avaient fait l’amour en mon sein. Riant un peu plus, ils se dirent que ce n’est pas maintenant que cela arriverait, et l’un d’entre eux promis que si les aiguilles se bloquaient à nouveau comme la première fois, il l’épouserait malgré leurs âges, leurs familles et tout le reste. L’autre, riant de cette absurdité, accepta.

             Je me suis concentré sur chaque partie de mon mécanisme pour trouver la partie la plus fragile, celle qui s’était usée par plus d’un siècle d’existence et qui n’avait jamais été remplacée. Lorsque je l’ai trouvé, j’ai pesé dessus de tout mon poids et le rouage a sauté. Alors le temps s’est à nouveau arrêté, immobilisant la gare et étendant leurs cris de surprise à l’infini.

Publié dans Écrits, Ecrits, Nouvelles | Tagué , , | Laisser un commentaire

Nouvelle confinement 2 : Entre eux deux

(Note : nouvelle écrite avant le coronavirus : la distanciation sociale n’est absolument pas respectée !)

Le métro s’arrête. Les portes vont bientôt s’ouvrir.

Au dehors, la cohorte est alerte. Prête à bondir. Les regards scrutent l’intérieur pour voir si par miracle un siège est resté vide. Chacun retient son souffle, attendant le signal pour se forger un passage à la force des coudes.

Enfin les portes coulissent. Quelques personnes à l’intérieur pensaient naïvement pouvoir sortir ; elles sont happées par le flot contraire qui s’engouffre. Poussant devant, poussée derrière, la masse compacte s’avance ligne par ligne. A chaque choc crépitent les injures. Peu à peu, la densité de personne augmente, augmente encore, enfin sature. Les gens dorénavant retiennent leur souffle et attendent la sonnerie salvatrice.

Sept bips courts et distincts annoncent la fin des hostilités. Et la fermeture des portes.

Mais cela ne suffit pas. Un pied sur le quai, un pied dans la rame, la dernière rangée de personnes n’en démord pas. Ce train ne partira pas sans eux. Les portes coulissent, buttent contre un sac ou un visage et s’ouvrent à nouveau. Par vagues, les gens avancent, ceux à l’intérieur se contractent, se compactent, les ventres se pressent et les corps se tendent comme pour maintenir la tête hors de cette marée humaine.

Enfin la dernière personne parvient à grappiller le dernier espace à coup d’épaules et d’excuses. Il rentre plus ou moins dans le wagon, la porte qui glisse à ras ses fesses achève de l’imbriquer complètement dans les personnes voisines.

Et puis c’est l’attente. Ces quelques secondes interminables, le temps que la rame daigne se mouvoir…

Comme tous les autres, Thomas est encastré à l’intérieur. Il a copieusement injurié mentalement les nouveaux arrivants. Vu de dehors, cela s’est traduit par deux détails : un léger bougonnement dans sa barbe courte et grisonnante et la crispation de sa main sur son attaché – caisse qu’il a par la suite coincé entre ses jambes. Il soupire : plus qu’un arrêt.

Il a vainement tenté de s’agripper à quelque chose. Mais son bras n’est pas assez long pour contourner les trois personnes qui le séparent de la barre transversale. De toute façon le bloc autour de lui est hermétique. De chaque côté il est encerclé, acculé, accolé.

            Derrière, une personne se maintient à bout de bras à un anneau. Ses aisselles grandes ouvertes arborent un éventail de poils qui dardent pointes et odeur en direction de ses narines. Sur un côté, un petit vieux défend son maigre espace vital à coups de canne dans les mollets. De l’autre, un jeune homme parvient à oublier la torture de la chair grâce au tube de R’n B vissé dans ses oreilles, qui grésille à plusieurs mètres à la ronde. Devant lui se trouve une adolescente plaquée contre son pull, mèche rouge, outrageusement maquillée, qui mâchonne négligemment un chewing-gum d’un air absent. Thomas se promet de ne jamais laisser sa petite dernière finir comme ça.

            Enfin la rame, alourdit par plusieurs tonnes de passagers, s’est décidée, péniblement, à initier, lentement, un mouvement. Les visages furieux des personnes restées sur le quai défilent de plus en plus vite. Puis c’est le noir du tunnel.

            Thomas tente de penser à autre chose, son travail, sa famille, tout ça, mais cerné par l’odeur de transpiration, les coups de canne et les refrains Hip Hop, il ne parvient pas à faire abstraction. Alors il décompte les secondes qui lui restent avant la prochaine station ; la dernière, enfin !

            Soudain le drame intervient. Le téléphone coincé dans la poche du Jeans Slim de l’adolescente se met à sonner, musique du dernier tube d’Emma Leprince. Elle sursaute et… non…elle ne va tout de même pas…mais si ! Ce coup de fil est FORCEMENT d’une importance capitale. Elle ne peut le louper pour rien au monde. Alors elle se contorsionne, se cambre, se replie pour créer un minimum d’espace et pouvoir plonger sa main dans la poche plaquée contre sa jambe. Mais  le temps presse, déjà trois sonneries !, elle panique, se dépêche, coup involontaire dans le ventre de Thomas qui marmonne quelque chose, enfin elle parvient à saisir son I – Phone du bout des phalanges, l’extirpe à la force des doigts, le remonte rapidement à son oreille et

« Allo ? »

            Une seconde auparavant, elle a pu apercevoir la photo qui l’appelait et un grand sourire s’est formé sur ses lèvres. Tandis qu’elle écoute, son regard se porte du côté du téléphone, comme pour rendre la conversation réelle.

            Thomas continue de marmonner. Il pense à pleins de choses en même temps, le non-respect de l’autre, la décadence de la jeunesse, la dictature de la technologie, la connexion immédiate,

            « Quoi ? »

            Ce mot interrompt à ses pensées. Ce mot n’est pas normal. Il est prononcé avec trop de tristesse pour cadrer avec la situation qu’il a quittée des yeux deux secondes auparavant. Il regarde à nouveau l’adolescente et ne la reconnait plus. Son grand sourire a disparu et sa mâchoire commence à trembler. Ses sourcils, agrandis d’un coup de crayon à maquillage, sont dramatiquement repliés sur son front dorénavant marqué de rides.

            « Ok… » Murmure-t-elle faiblement. « Salut ». Le bras retombe. Elle remet mollement son téléphone dans la poche, puis elle ne bouge plus. Et à la commissure de ses yeux, deux larmes commencent à se former, qui grossissent, s’alourdissent puis tombent sur ses joues dans une trainée de maquillage.

            Son regard perdu fixe droit devant elle. Devant elle, c’est-à-dire à trois centimètres d’un pull en lin. Elle relève lentement la tête. Son regard remonte le long du cou, du menton, pour enfin se planter dans les yeux de Thomas.

Et Thomas voit toute la tristesse du monde dans ce regard, et il n’arrive pas à s’en décrocher. Et l’adolescente, soudain, éclate en sanglots. Elle se replie sur elle-même et sa tête vient se poser sur le pull. Thomas ne bouge pas. Elle s’approche un peu plus et c’est maintenant tout son visage qui s’enfuit dans le tissu pour pleurer à grosses larmes.

Sans s’en rendre compte, Thomas s’est légèrement penché en avant. Courbé, il semble envelopper l’adolescente. Alors elle enroule ses bras autours de sa taille et se colle un peu plus contre lui.

Thomas ne bouge toujours pas. Il se sent tellement idiot qu’il arrête de réfléchir et, hésitant, il la prend aussi dans ses bras. Elle tourne lentement la tête et pose sa joue contre le pull en fermant les yeux. Elle a un petit sourire, qui fait dévier la trajectoire des larmes sur son visage.

Balbutiant, il lui dit :

« Ce n’est pas si grave, tu verras… »

Pour toute réponse, il sent la tête de l’adolescente hocher affirmativement. Ils restent ainsi une éternité.

Quelques secondes plus tard, la trame commence à ralentir. Les personnes poussent un soupir de soulagement, heureux d’enfin quitter ce carcan humain. Quelques-uns, auparavant assis sur des sièges, tentent vainement d’atteindre les portes de sortie, sous le regard narquois de ceux qui ont dû rester debout..

Les pleurs de l’adolescente s’arrêtent en même tant que le métro. Elle grimpe jusqu’à l’oreille de Thomas et murmure « merci ». Puis les portes s’ouvrent et elle est entraînée au dehors.

Thomas, immobile, voit les portes se refermer. Ce n’est que lorsque le métro redémarre qu’il réalise qu’il vient de rater son arrêt.

Publié dans Écrits, Clair, Ecrits | Tagué , , , , | 3 commentaires

Nouvelle Confinement 1 : Point Rouge

File:Cercle rouge 100%.svg - Wikipedia

Le laser rouge pointe en direction de mon cœur. Je le sens traverser mes vêtements et brûler ma peau. Il ne tremble plus. Il est sur sa cible. Il doit me rester moins d’une seconde à vivre. Une boule d’angoisse monte au cerveau et me paralyse. Tout ralentit. Le temps s’étire, s’étire…

Puis s’arrête.
Bon.
Je vais mourir.
Je ne peux rien faire pour l’empêcher. Je n’ai pas le temps de me jeter par terre. Je n’ai pas le temps d’avoir peur. Je n’ai le temps de rien. Aucun muscle ne réagit. Je ne contrôle plus mon corps.

Je ne contrôle que mon esprit. La seule chose qui me reste. Je réfléchis. A toute vitesse. Je suis ce que je pense. Je peux revoir chaque instant de ma vie. Plus rien ne m’en empêche. Ni la peur, ni les émotions.

Je revis mes dernières sensations…le vent d’un matin d’automne…la main de ma femme contre ma hanche…son souffle…

Non.

Ça ne m’intéresse pas. Si je ne peux pas éviter ma mort, je ne désire qu’une chose : comprendre. Comprendre la raison de ce point rouge sur mon cœur. Au creux de cette ultime seconde qui se dilate à l’infini, je fais défiler ma vie et j’effleure ces milliards de souvenirs du bout de ma conscience.

Certains moments de mon enfance, plus forts que d’autres, me reviennent. Les cris de mon père. Ses leçons de morale. Sa fierté lorsqu’il annonçait au repas de famille du dimanche que je reprendrais le cabinet de notaire qu’il avait hérité de son propre père qui l’avait hérité de son propre père.

Je le haïssais.

La haine. J’ai cohabité avec elle dès mon plus jeune âge. Je m’y accroche et elle m’amène à un autre souvenir.

J’ai quinze ans. La fille, dix-sept. C’est une belle espagnole. Je suis parvenu à la séduire et à présent elle attend de voir ce que je vaux. Je veux tellement bien faire que je finis bien trop vite et elle éclate d’un rire méchant. Elle aussi, je la hais.
Cette fille…celles qui suivront lui ressembleront. Je me vengeais. J’ai passé ma vie à me venger. Je les faisais souffrir, pleurer, puis je les consolais et leur faisais l’amour. Au plaisir physique s’ajoutait une sensation de puissance incroyable.
La vengeance… Elle me guide un peu plus loin dans ma vie. Un autre souvenir…

J’ai vingt et un ans. Je viens de passer ma licence de droit. Je suis face à mon père. Je sais que cet instant va être le plus beau de ma vie. Je savoure chaque seconde et chaque mot que je prononce. Je lui dis que je ne reprends pas le cabinet de notaire de la famille et que je l’emmerde. Puis je regarde. Ses veines se gonflent. Sa mâchoire se contracte. Ses pupilles se dilatent. Je tremble d’une joie féroce.

Féroce… Les années filent. Je travaille le jour, la nuit, et je dors quand je peux dans une chambre de bonne. Je veux de l’argent et n’en gagne pas assez. Mais pour l’instant je ne peux rien y faire. Alors je fais hiberner mes ambitions…


Elles se réveillent à l’aube de mes vingt-six ans. Je viens de rencontrer Julien…
Stop.
Quelque chose ne va pas avec Julien. Je ne sais pas pourquoi.

Il a vingt-sept ans et possède deux qualités : beaucoup d’argent, aucune personnalité. Je m’en fais un ami. Je le convaincs de s’associer avec moi pour monter une entreprise de transaction immobilière. Moi aussi, j’ai de l’argent. Mais pas assez.

J’obtiens ma carte professionnelle et je commence à travailler. Sans arrêt. Je vends. Je magouille. Je falsifie des compromis. Je n’ai aucune pitié. Je ne cède aucune affaire.

Ma société grossit. Sept ans plus tard je deviens promoteur immobilier. Je fausse des permis de construire et reverse un pourcentage aux autorités. Julien n’existe plus. Je n’avais besoin que de son argent. Il reste associé mais n’a plus aucun rôle.

Qu’est ce qui me gêne, alors?

Ceci.

Ce regard qu’il lance à Sandra, ma future femme. Autre souvenir. Ça fait douze ans que je suis dans l’immobilier. Moi et Julien sommes derrière le bureau du local. Elle se trouve de l’autre côté. Elle est furieuse. Elle est aussi dans l’immobilier et je lui ai piqué un contrat de manière totalement illégale. Je la vois s’énerver et j’ai envie de la séduire pour deux raisons : elle ne me plait pas et je suis sûr de n’avoir aucune chance. Je n’explique pas mon envie. Un défi peut être. Autre chose, sûrement.

Il me faudra des mois. Elle me hait. Et elle me plait de plus en plus. Le temps passe et pour la première fois je m’attache. Le premier soir que nous faisons l’amour, je l’impression d’avoir un gouffre dans le ventre.

Elle est forte. Tellement forte que je n’ai jamais essayé de la faire pleurer. J’ai l’impression de ne plus tout contrôler. Ça m’enivre et me fait peur.

Trois ans plus tard. Nous sommes enlacés. Elle me regarde dans les yeux et me dit que je mens. Que je ne me suis jamais mis en danger: «  Tu veux prendre un véritable risque ? Epouse-moi sous le régime de la communauté universelle. Ce qui t’appartient m’appartiendra aussi. Et si plus tard on se sépare, tu devras me donner la moitié de tout ce que tu possèdes. Qu’en penses-tu ? C’est un sacré défi non ? Il exige que tu ais confiance en moi. »

J’ai pris ce risque et je l’ai épousée, le cœur battant d’excitation et de crainte, avec cette impression de jouer ma vie. J’ai Julien pour témoin. Il a le même regard que la première fois qu’il avait vu ma femme. Un mélange de désir, de jalousie et de haine.

Lui aussi l’aimait. Et me haïssait par la même occasion. C’était une nouvelle part de sa vie que je lui volais. Je ne m’étais jamais intéressé à lui auparavant. Je n’avais jamais vu tout cela.

Soudain j’ai l’impression de frôler ce que je cherche. Tout s’accélère. Ma pensée n’est plus linéaire. Elle rebondit de souvenir en souvenir, d’idée en idée…des fragments d’images  me reviennent…

Julien. Son parfum. Sur ma femme. Sur le moment je ne m’en étais pas rendu compte.

Ils sont amants. Je revois une foule de détails piochés dans ma mémoire qui confirment cette idée. Des absences de ma femme. La voix tremblante de Julien. Son regard à lui. Méprisant. Son regard à elle. Plus distant.

Une autre scène. Un repas d’affaire. Nous sommes une dizaine. Comme toujours, je rabaisse Julien pour me mettre en avant. Je minimise son rôle dans l’entreprise. Il marmonne :

« Attends un peu… ». Sur le moment je ne l’entends pas.

Autre image. Un sourire de Julien. Il y a six mois. Je lui avais demandé au hasard d’une conversation s’il comptait se marier un jour.

Pourquoi ce sourire ?

Puis je comprends.

Tout.

En divorçant, ma femme prenait la moitié de mes parts de l’entreprise. En épousant Julien sous le même régime que le nôtre ils fusionnaient leurs parts. Je devenais minoritaire. Je n’aurais plus aucun pouvoir…

Et pour avoir toutes les parts de l’entreprise, il suffit de me tuer.

J’ai compris.

Mais trop tard.

Je ne peux plus rien faire pour empêcher cela. Ma seconde de sursis prend fin.

J’attends.

J’attends.

J’attends…

La seconde est écoulée. Quelques autres aussi.

Sandra me prend la main et me glisse à l’oreille :

« Attention ! On essaye de te tuer ! ».

Elle sourit et me montre un enfant sur le trottoir d’en face qui me vise avec son laser de poche. Le gamin s’enfuit en rigolant.

– Ça y est ! Tu es mort !

Sa bouche descend le long de ma joue et m’embrasse le cou. Elle me prend la main.

– Je t’aime, murmure-t-elle. »

Je souris et serre sa main à mon tour. Assez fort pour lui broyer les doigts.

Publié dans Écrits, Ecrits, Nouvelles | Tagué , , | 4 commentaires

Interfeel 2 – Les Résistants, sort aujourd’hui !

Bonjour toi lectrice, toi lecteur !

Aujourd’hui est un grand jour pour moi : le Tome 2 d’Interfeel sort (enfin !).

Je suis très ému et, pour tout te dire, un peu flippé.

Pourquoi ? N’est-ce pas déjà devenu routinier, après la sortie du Tome 1 ?

Et bien, non. Et tant mieux ! Chaque livre est différent, même dans une même saga.

Pour ceux qui le savent, le T1 a été écrit suite à un concours sur Internet, organisé par la maison d’Edition Pocket Jeunesse et feu la plateforme WeLoveWords.

J’ai eu carte blanche pour l’écrire, mais j’ai néanmoins suivi la trame que j’avais annoncé lors du concours, qui m’avait permis de le remporter.

Pour le Tome 2, j’étais… complètement libre. Ce qui était grisant. Et un peu flippant, donc.

Ce volume est plus personnel. J’ai pris un plaisir fou à développer l’univers d’Interfeel, au delà des frontières de la ville. A creuser mes personnages. Les connaître. Voyager avec eux. Ressentir leurs épreuves, leurs remises en question… et il y a beaucoup !

Aussi, j’ai l’impression délicieuse et angoissante d’un premier livre. Celui où je suis complètement sincère. Où j’ai tout créé, à partir d’une feuille blanche. Cette sensation est vertigineuse, mais je suis très heureux de la vivre et de la partager avec toi.

J’ai toujours aimé échangé avec toi, lecteur, toi lectrice. D’où ma présence sur ce site et sur les Réseaux Sociaux. Et une fois de plus, je te sollicite. Je suis avide de savoir ce que tu penses de cette nouvelle aventure de mes héros. Ce que je leur fais vivre. La direction que prend l’histoire d’Interfeel.

Et je serai ravis, en plus des messages encourageants que tu me laisses sur les sites de notations des livres (Fnac, Decitre, Book Node, etc.), ce qui est très utile, que tu me laisses un petit message, ici, à la suite de cet article, une fois que tu ressortiras de ce second volume. Cela me ferait infiniement plaisir et, bien sûr, je te répondrais.

(Pardon, je te tutoie, mais comme on partage beaucoup à travers mes livres, même si on ne s’est peut être jamais croisé, j’ai l’impression de te connaître !).

Ce petit message me ferait infiniement plaisir. Bien sûr, je comprends la timidité, la pudeur, bien sûr. Mais si tu le souhaites, je t’en prie. Quelques mots, c’est déjà beaucoup !

Je te laisse, maintenant, avec mon nouveau bébé, qui voit le monde dès aujourd’hui (oui, la métaphore de la naissance fonctionne toujours avec les livres !).

Tu peux le retrouver dans toutes les librairies indépendantes, maillage fantastique sur le territoire, lien social, animé par des gens passionnés. Voici l’un des sites qui permet de les faire vivre :

https://www.chez-mon-libraire.fr/livre/9782266299992-interfeel-tome-2-vol02-atger-antonin/

Tu peux aussi le retrouver sur la Fnac, Decitre, et autres.

D’avance, je te remercie ! Pour ta lecture, pour ton message !

A bientôt pour de nouvelles aventures, Interfeeliennes et autres !

Antonin A.

Publié dans Actualités, Billet d'humeur | Tagué , , , , , , , | Laisser un commentaire

Bilan 2019, résolutions 2020.

Bonjour tout le monde !

Une nouvelle année commence, et même si au final, seulement vingt-quatre heures se sont passées entre le 31 et le 1ier, c’est à dire autant qu’entre n’importe quelle journée de l’année (sauf les années bissextiles – n’essayez pas d’y réfléchir, c’est une blague), symbolique oblige, les résolutions arrivent !

Cet article se veut un équilibre entre le bilan 2019, et les résolutions 2020. Commençons par le commancement, c’est à dire le passé.

2019 fut littérairement parlant bien, bien chargé. A commencer, et vous le savez désormais, par la rédaction des tomes 2 ET 3 d’Interfeel !

Mais comment ? Comment ai-je pu écrire autant, en littéralement, quelques mois, alors que le premier tome m’avait coûté un an et demi d’espérance de vie ?

Ce n’est pas qu’une question rhétorique : je ne m’attendais moi-même pas à une telle productivité ! Voyons ensemble ce qui a changé, et commencer cela peut également s’appliquer à vous !

Retour sur mon année d’écriture : comment ai-je pu écrire autant ?

7 étapes faciles pour écrire beaucoup plus vite | À propos ...
De l’encre. Du papier. De la motivation.

L’expérience.

Et oui, cela tombe sous le sens, mais entre l’écriture d’Interfeel et celle d’Interfeel 2 j’avais… l’expérience d’un bouquin en plus ! D’où, intuitivement, une meileure connaissance de ma manière d’écrire, une augmentation de ma productivité et de ma concision.

La connaissance de l’univers.

La difficulté principale avec la création d’une oeuvre dans un univers nouveau, c’est qu’on ne peut pas se contenter de raconter une histoire. Il faut imaginer l’environnement de cette dernière et, idéalement, le rendre cohérent. On appelle cela la diégèse.

Ce qui m’a pris le plus de temps sur Interfeel 1, ce fut la création de l’univers. Mais j’ai fait une erreur assez importante : j’ai écris l’histoire avant de bien connaître ce « nouveau » monde.

Ecrire lorsque l’on sait quoi écrire.

Je comprends l’idée de commencer écrire sans trop savoir où l’on va. Mais arrive à un moment où cela bloque. Il y a trop de choses à quoi penser, en même temps. Il faut faire évoluer les personnages, avancer l’histoire, et décrire un univers qu’on ne connait pas vraiment. Le débit des choses à faire est trop important pour le jet de notre stylo.

En attaquant Interfeel 2, je connaissais déjà l’univers dans lequel naviguaient, mes héros (mais si je l’ai grandement développé dans le Tome 2). Mais surtout, j’ai écris le premier tome entre 2013 et 2014. Ainsi, j’ai eu des années pour réfléchir à cette histoire. Et même si je n’avais pas tous les éléments, j’avais déjà en tête les moments les plus forts, les plus intenses, ceux que je voulais à tout prix mettre dans l’histoire.

S’organiser.

Un mot qui donne des sueurs froides à beaucoup d’entre nous. La flamme artisitque ne va-t-elle pas s’éteindre si on commence à se structurer.

Et pourtant, quelle efficacité si on planifie un peu ce que l’on fait ! J’ai commencé à écrire Interfeel 2 en février. Pourtant, le mois de janvier fut le plus imprtant en terme de production. Car j’ai agencé toute mon histoire. Je l’ai séquencé en chapitres, les reliants les uns les autres, si bien que, commençant la rédaction, je pouvais me concentrer uniquement sur l’écriture. Voilà pour moi l’une des clés de la productivité : savoir se faciliter la vie malgé l’avalanche de choses à faire. Agencer mon histoire + créer mon univers + écrire = équation impossible. Il fallait faire par étape.

Ensuite, je me suis fait un challenge. Je devais écrire tant de chapitres par semaine (d’abord un, puis deux, puis trois). L’idée était de ne pas me dégouter, mais de pousser, un peu, mes capacités. Je savais que je pouvais écrire un chapitre par semaine. Deux, c’était mon rythme de croisière, sur lequel je suis resté quelques mois. Enfin, pour finir, j’ai dépasser mes limites, passant à trois chapitres. Si j’avais commencé directement par trois chapitres, je n’aurai pas tenu deux semaines. Et même si je l’avais fait, je n’y aurai pris aucun plaisir.

Voilà l’un des conseils que je peux vous donner : fixez vous des objectifs atteignables, juste au dessus de ce que vous pouvez habituellement faire. Inutile d’avoir une espèce de folie des grandeurs pour vos bonnes résolutions : vous ne les tiendrez pas. Commencez sous vos capacités, tenez le maximum de temps au niveau de ce que vous pouvez faire, puis terminez au-dessus. Il est important de pousser un peu plus le bouchon, mais inutile de tout faire sauter (métaphore champagne, c’est la saison).

Pour l’écriture d’Interfeel 2 et 3, j’avais aussi un groupe de béta lecteurs. Certains auteurs n’aiment pas, moi cela me motive : à la fin de chaque chapitre, je leur envoyez. Cela évite la procrastination propre aux écrivains, d’écrire un peu de chaque chapitre, mais de ne jamais en finir aucun. Sachant que mes amis lecteurs m’attendaient au tournant, je terminais !

Je rendais quelque chose de correcte, mais je me perdais pas dans des heures de relectures à fois. C’est un autre piège : polir ce qu’on a déjà fait, comme si on le chérissait, ce qui est un excellent moyen de ne pas continuer ! Gardez la relecture pour la fin, elle sera bien plus efficace puisque vous aurez l’histoire dans son ensemble, et vous saurez exactement quoi modifier, rogner, ajouter.

Et donc, pour les résolutions ?

New Year Resolutions - Simon's Cat | GUIDE TO - YouTube

Fixez vous des objectifs précis. Plutôt que de vous dire « je vais écrire un roman », dîtes vous « je vais écrire tous les jours ». Ou tous les deux jours. Soyez honnêtes avec vos dispobilités, car il est toujours gratifiant de tenir ses objectifs, et dépriment d’échouer. Soyez ambitieux, oui, mais à peine au dela de vos capacités. N’oubliez pas que l’écriture est un travail de fond, pas un sprint. Commencer un marathon en détalant vous fera passer devant les autres, mais vous n’irez pas très loin. Pensez à vous. Connaissez-vous. Ou saississez l’occasion pour vous découvrir. Il n’y a pas de règles. Certains écrivent dix heures par jour, d’autres un quart d’heure. Des auteurs pondent un roman par un, d’autres paufinent une oeuvre pendant une dizaine d’années. Cela ne présage pas de la qualité de l’ouvrage. Chaque auteur est différent, les manières d’écrire aussi.

Réfléchissez à votre histoire avant de l’écrire. Connaissez l’univers, les personnages. Peut être pas parfaitement, mais assez pour savoir où aller. Vous n’avez pas idée du temps que vous gagnerez, et de votre sérenité en écrivant ensuite : vous n’aurez alors qu’à vous concentrer sur l’écriture.

Pour comparer, imaginez un réalisateur qui n’a aucune idée de ce qu’il va faire dire à ses acteurs. Certes, cela peut permettre de belles surprises, mais c’est aussi incroyablement casse gueule, et chronophage. Vous serez peut-être découragé à la dixième page. Si ce même directeur sait ce que ses acteurs vont faire et dire, il peut se concentrer sur comment ils vont le faire, et le dire. La créativité est toujours là. Elle est juste, à mon sens, optimisé.

Planifiez, juste ce qu’il faut. Assez pour ne pas vous perdre. Assez peu pour avoir de belles surprises en cours d’écriture. C’est un équilibre que vous seul pouvez atteindre, puisqu’il est propre à chacun. C’est le sempiternel équilibre entre les architectes et les jardniers, les premiers pouvant être accuser de trop planifier, les autres de ne pas le faire. A vous de trouvez votre place entre ces deux termes. Ce n’est pas l’un ou l’autre, ce sont deux extrêmes d’un spectre au sein duquel vous pouvez évoluer à votre guise.

Faîtes relire si vous le souhaitez. Dans tous les cas, si vous avez des ambitions de publication, il faudra vous jeter à l’eau ! Commencer donc par tremper le doigt : trouvez des personnes de confiance, honnêtes mais bienveillantes, qui vous diront ce qui va, ce qui ne va pas. Et n’oubliez pas que les critiques ne seront jamais adressées à vous, la personne, mais à votre texte. N’oubliez pas de les remercier : il est plus loin, contraignant et compliqué de faire un retour complet, positif comme négatif, que de simplement vous flatter en disant « c’est trop bien », en ayant à peine lu votre écrit. Il faut du courage, pour dire à quelqu’un qui vous est proche que quelque chose ne va pas. Ne l’oubliez pas.

C’est, en tout cas, ce qui m’a permis d’écrire aussi rapidement Interfeel 2 et 3 ! J’espère que ces conseils vous aideront tout autant à avancer dans vos projets ! N’hésitez pas si vous avez des questions ! Je réponds à tous les commentaires (sauf si vous êtes un monarque africain devant me faire un virement de 20 000 euros. A ce moment, discutons en privée pour éviter les jaloux).

Je vous souhaites de beaux projets, littéraires, mais pas que, et une belle année 2020 !

Antonin A.

Publié dans Conseils d'écriture, Histoire d'écrire | Tagué , , , , | Laisser un commentaire

Histoire d’écrire #56 Focus Interfeel : la vie après Interfeel.

C’est donc le dernier article de cette série, initiée il y a un peu plus d’un an !

Comme vous l’avez compris, ces articles suivaient, justement, le processus de création d’un livre. Des questionnements premiers (en janvier), aux techniques motivations, puis les conseils pour l’écriture à proprement parler, début, milieu, fin, et enfin la vie après la publication !

Je voulais conclure cette série en, déjà, vous remerciant si vous me suivez depuis le premier ! Affichez vous en commentaire si c’est le cas, que je vous congratule directement !

Et puis faire un article plus personnel, sur les choses qui ont changé, pour moi, après la sortie d’Interfeel.

Le train de vie d’une rock star (la drogue en moins)

Pete Doherty. Sentrum Scene Oslo. 13.03.18 | Pete Doherty ...
En gros

Je rigole, mais : il s’est passé de nombreux mois où chaque weekend, j’étais en vadrouille. J’ai traversé la France, par trains, par trains ratés puis récupéré, par voiture (bouh !), et j’ai rencontré des lecteurs aux quatre coins du pays. De tout âge (le premier qui me sort que les jeunes ne lisent plus…), et tous sympa ! J’ai rencontré des libraires, qui se battent pour faire tenir leur magasin, poussées (accord de majorité) par la passion, l’envie de partage. Dans tous ces échanges, c’est ce qui revient. Pourquoi tenir une librairie ? Certainement pas pour ce faire un paquet d’oseille. Plutôt : pour échanger, faire découvrir une petite perle au lecteur, perle qu’il n’aurait certainement pas trouvé en suivant l’algorithme d’Amazon, par exemple.

J’ai croisé des responsables de festival, des bénévoles, tous poussés par cette envie de partager la culture et le savoir, à la fois attentif à l’accueil des lecteurs qu’à celui des auteurs. De rares expériences désagréables (il en faut), beaucoup de bons souvenirs.

Me concernant, ce qui m’a le plus touché n’est pas la sortie de mon livre, mais les retours des lecteurs. Sur les sites, les blogs, bien sûr, mais aussi les quelques messages, personnels, que j’ai reçu, comme celui-là :

Franchement, si ça ne vous arrache pas le coeur, c’est que vous n’en avez pas.

Où une autre ado qui m’a contacté par Instagram pour me dire que mon livre lui avait redonné goût à la lecture. J’aime bien écrire des histoires, attention. Mais la solitude pèse, parfois. Savoir que ces créations touchent, émeuvent, est indescriptible ( pour paraphraser Ana). Et implique une responsable envers les lectrices et lecteurs : essayer de faire des histoires encore plus belles.

Le statut :

Être écrivain, ou simplement dire qu’on est écrivain, changé beaucoup de choses. Lorsqu’on est en « représentation » au sein des salons, ou des écoles. Mais aussi dans la vie privée.

Le rôle de l’écrivain.

Quand je suis en dédicace, par exemple, je suis assez naturel. C’est à dire que je peux faire des blagues, chambre un peu (je suis un petit rigolo, oui oui). Or il ne faut pas oublier quelque chose : vous n’êtes désormais plus uniquement vous, mais aussi vous, auteur. Celui qui parle à cette lectrice, ce lecteur, n’est pas uniquement une personne. C’est l’auteur du livre qu’il, elle a aimé. Qu’il, elle va découvrire. Une des erreurs est de se sentir gonfler des ailes et pousser les chevilles (ou l’inverse), et de devenir pédant au possible. L’autre erreur, est de faire comme si de rien n’était. Comme si on n’était qu’une personne random.

Parfois la personne ne veut pas parler. Souvent la personne ne voit en vous que l’auteur (en même temps c’est normal, elle ne vous connait qu’ainsi), et peut mal intérprêter une blague, même anodine. C’est une histoire de dosage, et de feeling. En fonction de la personne, de sa timidité, sa véhémence, on peut se permettre l’humour, ou simplement le sourire respectueux. Certains nous chambrent directe, et on peut se faire plaisir. Certains sont plus dans la retenue, et il faut le respecter. Avec l’expérience, vous verrez. Et cela vous apprendra à (encore mieux) lire les personnes. Toujours utile, pour vous, et votre écriture !

Le statut de l’écrivain.

Mais l’influence de l’écrivain transparait également dans la vie privée. Mettons une scène de rencontre ordinaire, autours d’un bon repas, d’une tablée :

« Tu fais quoi dans la vie ?
– Je suis écrivain. »

Et là généralement, le silence se fait, flatteur, certes, mais génant aussi. Et après, votre statut change. C’est désormais l’écrivain qui parle, même pour expliquer que ce gigot n’est pas très cuit.

« Qu’a-t-il voulu dire par gigot ? Est-ce une métaphore de la société actuelle, où personne ne parvient à trouver sa bonne température – NON, JUSTE QUE LE GIGOT N’EST PAS CUIT ! »

Bon, soit vous rêviez de ces moments où l’attention est tournée vers vous et vous kiffez, tant mieux ! Vous êtes alors celui qui a tenté, réussis, de vivre par son art. A titre personnel, je suis à la fois flatté et géné. Généralement, ensuite, des questions arriveront (presque toujours en fait), par ce que votre métier n’est pas anodin, et l’objet de fantasme. Si vous souhaitez rester dans votre coin à vous plaindre de la froideur de votre gigot, c’est raté ! Et je vous préviens, après, chacune de vos remarques sera passés au prisme de la « caution culturelle » de la table 🙂 !

Ce n’est pas un GROS problème, attention. En gros un problème d’artiste, et beaucoup seraient bien content de l’avoir. Mais je voulais simplement prevenir de ce changement de statut. Il arrive, que vous le vouliez où non. Et alors, les gens écouteront, même si tout ce que vous dîtes sera d’une banalité monstrueuse.

Yvan Bourgnon, le gladiateur des mers, invité à Genève par ...
 » La guerre, c’est plutôt mal.
– Quel génie ! »

Bref, quoi qu’on fasse, on est toujours catalogué. Heureusement, le statut d’écrivain n’est pas le pire :).

Voilà ! Cet article conclue un an de conseils d’écriture, initié en janvier. J’ai pris grand plaisir à les écrire, et à échanger avec vous. J’espère qu’ils vous ont plu, amusées, parfois, intéressés, souvent. Bon réveillon, et je vous retrouve en début d’année prochaine pour plein de nouvelles surprises !

A très vite et… À vos stylos !

 Antonin A.

—-

J’espère que ce (dernier) conseil d’écriture vous a plu !

Rappel : vous pouvez recevoir les prochains directement dans votre boîte de réception, en vous abonnant à ce blog en haut à droite de cette page (garantie sans spam ;)).

Si vous aimez ces articles, le meilleur moyen de me soutenir, c’est de le partager sur vos réseaux sociaux favoris ;).

D’ailleurs, vous pouvez me suivre :

Sur Facebook
Sur Twitter

Sur Instagram

Pour consulter les autres articles Histoire d’Ecrire, c’est par ici.
Pour en savoir plus sur mon livre Interfeel, cliquez ici !

Enfin, laissez un petit commentaire ci-dessous, sympa, curieux, peu importante ! Le plus important dans un blog, c’est le dialogue !

Publié dans Conseils d'écriture, Histoire d'écrire | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire