Ma vie est une parenthèse musicale – Nouvelles du confinement – 6

Je ne suis armé que de mon hautbois d’amour. Un nom poétique, certes, bien dérisoire lorsqu’en face se trouve un trou noir. Ce vide est accroché à une ligne métallique, comme une note loin de sa portée. Au fond de cet orifice, il y a un petit bout pointu, micro-obus, obtus comme une croche, qui sera lancé par une percussion désirant mettre le feu aux poudres. Un doigt ferme se pose sur la détente, prêt à battre la cadence. La rythmique sera imposée par des influx nerveux qui transitent du cerveau jusqu’à cette phalange armée. Le tout est biologiquement contenu dans un ensemble nommé Sylvain Quèvre.

Sylvain Quèvre est arrivé à la fin de la répétition alors que je rangeais mes affaires ; en dernier, comme d’habitude. Il le savait, il devait déjà m’observer depuis quelques semaines. Il m’a vaguement salué de la main gauche en sortant son arme de la droite.

« Voici la règle du jeu. Tu verras, c’est tout simple. Tu joues ta putain de musique du début à la fin. Tu t’arrêtes avant, je tire. Tu rates une note, je tire. Tu réussis, je verrai. C’est compris ? »

Les règles, je les avais parfaitement saisies. C’était la seule chose. Dans mes pensées tremblantes d’adrénaline, je ne voyais pas la raison de ce défi morbide. Et surtout, je ne comprenais pas pourquoi Sylvain Quèvre avait attendu près de vingt ans pour me le lancer. Je le connaissais assez bien pour savoir qu’il ne me raterait pas. Je connaissais assez bien ma musique pour savoir que j’avais moi aussi une chance de ne pas me rater. Que peut-être je pourrais faire le poids musical face au canon qu’il m’imposait. J’ai pris une grande inspiration et, d’un souffle dans mon hautbois, j’ai commencé la première note de ma putain de musique. Quinze minutes de sursis venaient de démarrer.

Certaines mélodies changent la vie. D’autres, c’est plus rare, l’abrègent. Je suis un cas exceptionnel : une musique a initié ma naissance et va certainement provoquer ma mort. Mon existence n’aura été qu’une parenthèse ouverte et fermée par le sceau des mêmes notes.

A présent, le compte à rebours a commencé et son pistolet, métronome de métal, bat tranquillement la cadence. Les notes s’écoulent de mon instrument. En parallèle immatériel, mes pensées filent, en rythme, et ma vie défile, à la recherche d’une explication. Pourquoi ce défi? Pourquoi aussi tard, alors que nous avons désormais quarante-cinq ans chacun ?

Je repars au tout début de l’histoire. Ma naissance biologique fut un accident de parcours, provoqué par la collision de mes deux parents sur une banquette arrière. A peine embryon, je suis devenu le garant affectif de ma mère pour garder auprès d’elle celui que j’appelais papa en son absence, « monsieur » lorsqu’il était, parfois, avec nous. Je voyais dans les yeux de « monsieur » que sa vie aurait pu, aurait dû être ailleurs, s’il avait roulé sur le droit chemin, plutôt que de s’arrêter sur le bas-côté avec ma mère ce fameux soir. La culpabilité d’avoir gâché leurs vies me rendait incroyablement docile et j’acceptais placidement tous les traitements que je subissais, comme expiatoire au péché d’exister.

Cette docilité disparaissait dès que je quittais le domicile. L’adolescent que j’étais alors ne faisait absolument rien de sa vie à part la castagne, la recherche du vide et de l’excès. En bande sonore à cette comédie humaine, il y avait Nirvana. L’un des rares groupes que je considérais comme sincère malgré leur malencontreuse célébrité. Kurt Cobain était le leader de cette formation et le gourou de nos vies. Nous l’appelions Kurt. Pour faire intime.

Mon parcours scolaire, quant à lui, se résumait à la drague lourdingue des élèves et de certaines profs. J’eus quelques succès dans les deux camps. En classe, je passais le plus clair de mon temps à battre la mesure d’une musique imaginaire sur mon bureau. Je ne m’arrêtais que lorsque je jugeais le volume sonore et les menaces du professeur suffisamment importantes pour justifier mon statut de tête brûlée. Parfois, je partais en milieu des cours lorsque je tenais absolument à me faire remarquer.

Tous les soirs, je crachais ma haine dans un garage insonorisé avec trois personnes qui jouaient aussi bien que je chantais, c’est-à-dire mal. Mes paroles se résumaient à du cri, les instruments étaient autant saturés d’effets que je l’étais d’adrénaline. Lorsque j’ai quitté le groupe, je n’ai jamais revu le batteur et le bassiste qui n’étaient que des figurants dans ma vie. J’ai par contre croisé le guitariste à plusieurs occasions. Maintenant, par exemple. Il s’agit de mon meilleur ami, Sylvain Quèvre.

Aujourd’hui, tout comme moi, Sylvain Quèvre s’approche de la cinquantaine. D’un point de vue physique néanmoins, il est en avance sur son temps. Sa peau traduit les années de picole, de clopes et de plusieurs autres substances bues, fumées, ingérées ou injectées. Son regard, par contre, est resté le même. Il est du même matériau que l’arme qu’il pointe dans ma direction. Sa volonté n’a pas changé. Son principe existentiel, immuable, est qu’il vaut mieux brûler franchement sa vie que de s’éteindre à petit feu. La phrase est de Neil Young, Kurt se l’est approprié en l’écrivant dans sa lettre de suicide.

Son suicide… à l’âge mythique de 27 ans. Ce moment appartient à la légende. La nôtre, en tout cas. Pour Sylvain et moi, l’occasion était trop belle pour ne pas suivre notre mentor. Nous nous lançâmes à corps perdu dans les tentatives de suicide. Ce fut un échec, je survécus. Mes balafres sur les bras restaient transversales et superficielles. Mes cuites me laissaient plus ivre que mort et je prenais toujours le dessus lors de mes castagnes.

Sylvain mit beaucoup plus de cœur à l’ouvrage. Il passait la moitié de son temps à l’hôpital à se faire recoudre les bras ou vider l’estomac. Il faut dire que depuis le début, Sylvain avait tout vécu de manière plus intensive. Si mes parents regrettaient ma naissance, les siens semblaient vouloir le faire remonter dans l’utérus à coups de barre de fer. Des entailles qui parcouraient son corps, il n’en avait fait lui-même que la moitié. Les autres témoignaient qu’il était bien le fils de son père. Sylvain Quèvre était dangereux, suicidaire et c’était mon meilleur ami. Il était l’incarnation même du grunge avec lequel je m’imbibais les oreilles et dont j’avais parfois l’impression de n’être qu’un malheureux ersatz.

Malgré tout le cœur qu’il mit, il ne parvint pas à faire arrêter le sien. Au bout d’un moment, nous acceptâmes la réalité : nous ne pouvions pas disparaître tout de suite. Après une profonde introspection mâtinée d’alcool et d’ecstasy, nous trouvâmes la raison. Pour pouvoir mourir ainsi, il fallait avoir vécu. Kurt avait dirigé le plus grand groupe de tous les temps. Qu’avions-nous fait ? Pas grand-chose et certainement rien d’aussi important. Nous nous accordâmes un sursis d’une dizaine d’années. La fin de notre course se ferait donc à nos vingt-sept ans. D’ici là, il faudrait avoir vécu. Vraiment. Avoir accompli quelque chose. Le compte à rebours lancé, la date limite imposée, notre existence serait intense, enfin. Nous devions vivre, désormais. Nous scellâmes notre pacte dans le sang, ajoutant une entaille à notre répertoire gravé sur le bras.

Cinq minutes de musique, dix à venir. Ensuite… nous verrons. Je pianote sur les différentes touches de mon instrument, les notes fusent, la mélodie est parfaite. Je connais ce morceau sur le bout des doigts. Je quitte Sylvain des yeux pour m’attarder sur son pistolet. Entre le manche de l’arme et la manche de sa chemise, son bras est labouré des cicatrices de notre jeunesse. L’une d’entre elles symbolise notre pacte, je ne sais plus laquelle. Lui s’en souvient certainement. Il a été un ami bien plus fidèle.

Est-ce pour cela qu’il m’en veut à mort ? Car je n’ai pas respecté notre promesse, à cause de cette putain de musique que je joue actuellement ? Je ne sais pas. Je ne comprends toujours pas. Je replonge dans mon passé et j’arrive au moment où tout a changé.

Cette putain de musique est entrée dans ma vie à mes dix-huit ans et ma véritable naissance a eu lieu. Les conditions de ma conception avaient été recréées : dans une voiture, sur le bas-côté. Comme pour n’importe quelle rencontre existentielle, ça m’est tombé dessus sans que je m’y attende. Clope au bec, j’étais saoul, il pleuvait des cordes de pendus et j’avais juste assez de présence d’esprit pour me garer et attendre qu’à défaut de mon état, le temps s’améliore. La radio grésillait d’une musique punk-rock que je n’écoutais pas. Les yeux clos, je m’explosais la tête à coup de lattes de nicotine pure.

Soudain, le lecteur s’est mit en recherche automatique d’une nouvelle station. Le grésillement a disparu, un silence vertigineux a rempli la voiture, comme un gouffre, étouffant même le crépitement de la pluie. L’autoradio arriva sur une nouvelle station. Des notes discrètes, subtiles, ont démarré. Une flûte. Je n’avais jamais écouté une flûte de ma vie.

La mélodie légère se répétait tel un mantra. A chaque fois elle me caressait un peu plus, me secouait en profondeur, m’ébranlant jusque dans mes fondations les plus intimes. En douceur, puis de plus en plus ferme, les violons s’ajoutèrent. Enfin, une caisse claire se fit entendre, marquant discrètement la cadence, écartant la pluie. Le son est monté, enivrant, entêtant, pénétrant dans ma chair, me secouant de soubresauts. Les battements de mon cœur se sont accouplés à la rythmique répétitive de ce morceau qui m’a amené à la vie.

Le Boléro de Ravel.

Une putain de mélodie qui, en contrepartie à cet orgasme musical, m’a demandé mon âme. Le présentateur gâcha les dernières notes du morceau pour préciser le nom de la musique que nous venions d’écouter. Je l’ai haï et lui en fut profondément reconnaissant. L’instant d’après j’étais parfaitement dégrisé et j’avais la certitude que ma vie allait changer. Je m’accordais néanmoins un délai de réflexion, histoire de pouvoir assumer toutes les conséquences de cette décision. Moins d’une journée plus tard, ma décision était prise.

Elle se résumait en une simple phrase : tout lâcher et apprendre à jouer ce morceau. Le reste serait accessoire. La vie m’accordait un second souffle, je décidai de l’utiliser dans un instrument à vent. Je n’aimais pas la flûte, je me voyais plus grave que cela. Mon premier baiser avec un hautbois provoqua le coup de foudre. Dans un élan de romantisme, je me spécialisai dans le hautbois d’amour.

Tourner une telle page, bien sûr, ne fut pas sans conséquences. Si je ne voulais désormais plus brûler ma vie, il me fallait incendier les feuillets précédents de mon histoire. Embrassant mon nouvel objectif, j’embrasais ce qui l’avait précédé d’un feu que j’espérai salvateur. Je provoquai l’étincelle en annonçant à Sylvain ma désertion du groupe.

Soufflant dorénavant à corps perdu dans mon hautbois, je ranime dans ma tête les braises de cette discussion que nous avons eue Sylvain et moi. Il avait ce même regard de glace que maintenant. Ce regard que je ne suis jamais parvenu à faire fondre.

« Tu ne peux pas faire ça. ».

Son ton n’était pas suppliant ou interrogatif. En fait, son ton n’était rien du tout. C’était l’affirmation d’une évidence, comme s’il me parlait de la gravité ou de la couleur de l’herbe. Je ne pouvais tout simplement pas car ce n’était pas moi. Il n’avait pas tort. Je n’étais plus moi.

« Tu ne peux pas faire ça. » répéta-t-il fermement alors que je touillais méticuleusement mon café pour fuir son regard. Sylvain avait très bien compris que mon abandon du groupe signifiait aussi l’abandon de notre pacte, qui devait définir notre vie pour les huit prochaines années.

J’avais tenté une explication.

« Tu ne comprends pas, Sylvain. Pour la première fois, j’ai l’impression de vivre. Enfin. C’est une sensation incroyable…»

D’une voix tranchante, il avait rétorqué.

« Vivre ? En te mettant hautbois d’amour ? Tu te fous de moi ? Elle est où cette intensité qu’on devait chercher ensemble ? Elle est où ton envie de brûler ta vie en quelques années au lieu de trainer dans la tiédeur pour le restant de tes jours ? C’est quoi ton compte à rebours désormais ? Ta retraite ?

– J’ai juste envie de vivre.

– Moi aussi. Nous aussi. Depuis notre pacte, nous avons décidé de vivre. Ce n’est pas ce que tu vas faire. Maintenant, tu vas finir comme les autres, ventripotent, dans une existence plate, que tu vas prolonger artificiellement. »

Sylvain avait beau parler, j’avais la foi des nouveaux convertis. Je n’écoutai rien et touillais mon café. Dans son marc, je voyais mon futur. Nous étions deux amis pour lesquels la phrase « à la vie, à la mort » semblait avoir été créée. Pourtant  chacun de nous allait maintenant choisit une seule partie de cette expression.

Cette rupture définitive me fit très mal. Sylvain représentait tous les penchants de ma vie d’avant, morbides, ma vie toutefois. Mes repères. En le quittant ce jour-là, j’eus clairement la sensation de m’arracher une moitié de corps que je n’ai pas retrouvée depuis. Ce qui, indirectement, justifia ses prédictions.

J’avais beau être incomplet, je n’en fus pas moins motivé et hargneux. Je n’avais pas le choix : j’étais pauvre et bien que n’ayant que dix-huit ans, j’étais déjà vieux pour commencer un instrument classique auquel je ne connaissais rien. J’ai passé les trois premières années de ma nouvelle vie à travailler, histoire d’avoir assez d’argent pour suivre des cours. Par la suite, je travaillais un peu moins et étudiais sans relâche. Cette période dura plus de dix ans.

Cette décennie fut marquée par ma dernière rencontre avec Sylvain jusqu’à aujourd’hui, lors de l’inévitable rendez-vous de nos vingt-sept ans.

Alors que mes doigts glissent sur les différentes touches, que les notes et les secondes s’écoulent irrémédiablement, que je commence pour la dixième fois le thème invariable du Boléro, je revis très clairement la conversation de ce rendez-vous que je savais inévitable.

Il y avait son regard, inchangé, lapidaires. En quelques mots cinglants, il me rappela notre promesse, sensé diriger notre existence.

« Vingt-sept ans. On y est. Tu as accomplis tout ce que tu voulais ? »

Sur le moment, pas du tout. J’étais doué, je progressais, certes, pas assez vite. Les orchestres me fermaient leurs portes, rebutés par ma tardive conversion, mon manque de réseau, mon talent jugé relatif et, certainement, ma gueule de mort vivant. J’alternais ma vie entre les petits concerts et les conserves que je plaçais en rayon de 3 à 6 heures du matin. J’allais ensuite en cours, étudiais jusqu’à 17 heures puis repartait travailler. Je dormais quand je le pouvais, c’est-à-dire rarement.

« Il me faut plus de temps. »

Mes mots étaient hésitant, peut-être, pas ma volonté. Il était hors de question que je me dérobe maintenant avant d’avoir achevé mon projet. Face à mes velléités musicales, Sylvain faisait la sourde oreille.

  • Tu n’as plus de temps. Nous l’avons décidé. »

Il a retiré sa manche d’un geste ferme a désigné sans la moindre hésitation l’une de ses innombrables cicatrices.

« Nous l’avons décidé ensemble. »

Je n’ai pas honoré ce rendez-vous de jeunesse et il veut se venger. La voilà, l’’explication. Cet engagement justifiait sa vie mais ce n’était désormais plus la mienne. Devant ces deux réalités inconciliables, il ne lui reste plus qu’à provoquer ma mort.

Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi aussi tard ? Je ne plus que quelques phrasées musicales pour trouver.

Je regardais son bras saturé de cicatrices, marquant les années aussi précisément que les veines d’un arbre. La nôtre était perdue dans cette forêt de stries. En fixant son regard de glace, avec tout le courage que m’avait apporté ma nouvelle vie, je lui ai dis :

« Je ne joue plus à ce petit jeu, Sylvain. »

Éclair dans son regard d’acier.

« Ce n’est pas un jeu ; tu le sais très bien. Tu y croyais à l’époque et tu y crois encore. Malgré ta suffisance.»

La violence de ces mots me faisait mal, bien sûr. Je savais désormais ce que je voulais et je ne me laissais pas abattre. Sans le quitter des yeux j’ai répondu :

 « J’y croyais, c’est sûr. Dans une autre vie. Ma nouvelle a commencé lorsque j’ai écouté cette « putain de musique » comme tu dis et je ne compte pas l’arrêter tout de suite, que tu le veuille ou non. »

Un détail me perturbe soudain. Mes doigts continuent de filer sur mon hautbois, bien sûr, mais mon esprit frémit. Un indice vient d’apparaître, je le sais, je le sens, mais il est trop ténu encore pour que je puisse l’appréhender. Il s’implante dans un coin de ma tête, comme une piqure de rappel. Je continue de jouer et repars dans mes souvenirs.

Après cette discussion et mon choix de ne pas me jeter à l’eau, j’ai définitivement coupé les ponts avec Sylvain. Moi d’un côté, je le laissais sur l’autre rive. J’avais faillis à ma promesse de jeunesse et à cause de moi il se résigna à vivre, lui aussi. Sa vingt-septième année s’écoula, l’entraînant dans une vie qu’il ne désirait plus. J’eue de ces nouvelles à travers quelques journaux locaux, catégorie faits divers. Dans cette prolongation que je lui avais imposé, ce qu’il devenait n’était pas beau. Il rendait son existence encore plus extrême, sans doute pour compensé l’excitation perdue à l’expiration de sa date limite.

De mon côté, ma hargne me maintenait éveillé durant d’entières nuits blanches à bosser, étudier, déchiffrer du solfège, torturer mes doigts, travailler mon souffle, encaisser les échecs. Mais si les autres étaient plus doués, j’étais plus motivé. A court terme, je perdais. Au final, je fis la différence. A l’âge de 34 ans, après des dizaines de refus, de remises en question, j’intégrais l’orchestre national et ma fureur, enfin, s’apaisa pour la première fois depuis des années. Je commençais par le hautbois simple, discret puis, au fil des années, j’acquis de l’assurance, de la maîtrise, et pus enfin reprendre mon arme de prédilection, le hautbois d’amour. Pour la première fois depuis longtemps, je retrouvais le plaisir d’être soit au sein d’un groupe. Cela ne m’était arrivé auparavant qu’avec mon groupe de rock. La maitrise classique a remplacé l’instinct criard, dans cette vie en contraste à la précédente.

Et il y a moins de deux ans, je fus le premier instrument dans une nouvelle interprétation du Boléro de Ravel. Je jouais devant un amphithéâtre comble qui m’ovationna plus de dix minutes. Alors, enfin, j’eu le sentiment d’avoir atteint tout ce que je souhaitais.

Aujourd’hui, à quarante-cinq ans, Sylvain vient de me rappeler que rien n’est jamais acquis. Qu’en quelques secondes, tout peut changer. Par la violence du défi qu’il me lance, il me propulse dans mon ancienne vie. Il n’aura pas fallu grand-chose, finalement. Un simple bout de métal dans ma direction me rappelle que la vie ne tient qu’à un fil. A un filet de voix.

Le morceau touche à sa fin, je ne trouverais jamais la solution à ce mystère et je vais mourir. Jouer une dernière fois ce morceau est un sursis que Sylvain m’accorde car, quoi qu’il en soit, il va tirer. Je le connais assez bien pour savoir que « je verrai », signifie qu’il verra l’endroit où il logera la balle. Les expressions au figuré n’ont jamais été son fort.

Je ferme les yeux et joue les notes suivantes comme si c’étaient les dernières, car c’est le cas. Il doit rester deux minutes de mélodie, à peine. Chaque bouffée d’air est comme un dernier souffle que j’infuse dans mon instrument pour le faire vibrer et me rappeler à quel point cette putain de musique est belle.

Et soudain je comprends tout. Mon ventre subit une contraction, trop légère pour altérer la note.

J’ouvre les yeux et fixe Sylvain. Il sait que je sais. Presque imperceptible, un sourire s’ébauche sur son visage. Je connais la raison. Je comprends le timing. Ce n’est pas trop tard du tout, c’est même le moment parfait. Un rapide calcul mental me le confirme. J’ai quarante-cinq ans. Ma nouvelle vie a commencé à mes dix-huit.

Il y a très exactement vingt-sept ans.

Il vaut mieux brûler sa vie plutôt que de la consumer à petit feu. Ma vie n’a pas débuté car mes parents ont décidé d’un accouplement. Elle a commencé quand je l’ai décidé. Lorsque je me suis arraché de ma condition d’origine et que j’ai choisi ma destinée.

Sylvain a attendu tout ce temps car il voulait tenir notre promesse. Mes vingt-sept ans biologiques n’étaient pas ceux à prendre en compte. Durant ma vraie vie, j’ai pu réellement accomplir quelque chose. Je suis arrivé au sommet de ce que je pouvais être. A présent, je n’attends plus rien. Ce que m’offre Sylvain désormais c’est mon plus beau Boléro. Aussi intense que celui de ma naissance. La mort se mêle à la vie, chaque note compte. Chaque note devient une éternité.

Dans les dernières mesures de ma putain de musique, je réalise que l’acte de Sylvain aujourd’hui est la preuve de son amitié la plus absolue. Il accepte ma nouvelle vie et considère mon choix comme valant la peine d’être vécu, même selon ses critères draconiens. Lors de nos discussions, il a réalisé que les circonstances avaient changées mais que la promesse pouvait toujours être tenue. Et que là, durant mes vingt-sept ans de musique, j’ai atteint le sommet. Le « nirvana ». Dorénavant, je ne peux que redescendre.

Je me sens bien, en paix, alors qu’un pistolet est pointé sur moi. Cette sensation de plénitude ne m’était jamais arrivée. En mettant ma vie en jeu pour ce Boléro, je me réconcilie enfin avec moi-même. Le goût du risque mortel d’un côté, ma révélation musicale de l’autre. Mes deux parties n’en font plus qu’une et durant ces quelques secondes, je me sens complet, intègre… je me sens vivre. Cela vaut toute l’éternité du monde. C’est ce que Sylvain voulait, c’est ce qu’il vient de m’offrir.

Il ne reste plus que quelques notes. Mes doigts ne sont pas fatigués, ils sont incroyablement souples et mobiles. Je connais la mélodie par cœur et n’ai aucune raison de me tromper. Alors que la dernière note arrive, je souffle à poumons perdus et la mélodie s’achève dans un son strident et faux. Ce bruit me rappelle mes cris lors des sessions garages de notre enfance, à Sylvain et moi.

Fin. Je laisse tranquillement retomber mon hautbois d’amour contre mon corps, caressant du bout des doigts sa structure boisée. Puis je relève la tête et, sans rien dire, regarde mon meilleur ami dans les yeux, son pistolet toujours braqué sur moi.

Je souris, lui aussi.

Le moment suivant appartient à la légende. La nôtre, en tout cas.


J’espère que cette nouvelle vous a plu ! Pour info, elle avait remporté un concours, à l’époque, pour un recueil de nouvelles de « polar musical », organisé, et publié, par la maison d’éditions numérique « NeoWood » (aujourd’hui disparue).

Voici la couverture entière de ce recueil, d’où est extrait le visuel de cette nouvelle :

A propos Antonin Atger

Ecrivain, mon livre Interfeel est disponible aux Editions Pocket Jeunesse : https://www.lisez.com/livre-grand-format/interfeel/9782266248280
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2 commentaires pour Ma vie est une parenthèse musicale – Nouvelles du confinement – 6

  1. Fabuleuse prouesse de réussir à donner autant d’intensité à un « bref » interminable instant : ) bravo et merci pour cette lecture

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