(ps : commencez donc par le début, c’est à dire cette pré-chronique!)
D’abord quelques chiffres. Toujours commencer par les chiffres. Se rassurer. Trouver de la cohérence.
Il m’aurait fallu un mois entier. Pour 217 pages. Soit sept pages par jours. Sept putains de pages, dont chaque mot me brûlait la rétine. Par comparaison, quand il s’agit d’un Yasmina Khadra, c’est un rythme de croisière à 150 pages / jour.
Ensuite, il m’a fallu trois mois de latence. C’était médicalement indispensable. Pour digérer. Accepter ce que j’ai lu. Et, enfin, oser en parler.
J’en ai besoin. Les psychologues sont d’accord sur ce point : quand quelque chose disparaît, il faut du temps pour faire son deuil. Déni, Marchandage, Colère, Dépression, Acceptation. Je suis passé par toutes ces étapes. Dorénavant j’ai assez de recul pour parler de ce que j’ai perdu :
Mon innocence littéraire.
Car oui, avant, je pensais sincèrement que les gens se mettaient à écrire pour une raison. Cela pouvait être se faire mousser l’égo à coup de brosse à reluire (tout bon Ecrivain Maudit saura de quoi je parle), ou simplement se faire des tunes (tout bon lecteur d’Amélie Nothomb saura de quoi je parle)

Par ce que bon, un remake de Barbe Bleue… Et puis on est tellement convaincu de l’efficacité de l’histoire qu’en couverture on va mettre…l’auteure !
Au moins, à chaque fois, il y avait une raison. Une cohérence. Un truc rationnel, bordel !
Et puis il a fallut que je tombe sur ça :
Le mystérieux inconnu
Pourtant, aux vues des circonstances ayant mis ce bouquin sur ma route, on pouvait parler de conte de fée (un règlement de compte de fait serait plus juste pour qualifier cette chronique). Je l’avais vu sur sa devanture de librairie, moche, sûrement invendu depuis des années. Il m’a ému. Sa couverture cornée a humidifié la mienne. Je l’ai pris en pitié. J’ai décidé de le prendre sous mon aile, lui promettant un foyer (le fond d’une cheminée ? penserais-je deux jours plus tard). Au moment de passer à la casserole caisse, le vendeur m’a confirmé la qualité de l’ouvrage d’un torve « Beuuuuaf » (j’étais à Paris, je n’allais pas, en plus, demander un sourire).
Et puis, quatre euros, ce n’est pas si cher…
Grossière erreur ! Quatre euros, pour cette chose, c’est quatre euros de trop. Voir plus, tant on devrait nous payer pour s’infliger ces assauts linguistiques à longueur de pages. Quelques jours plus tard, remplis de regret, je pensais à tout ce que j’aurais pu avoir avec ces quatre euros…tant de cafés et de … non, je déconne. Je suis à Paris, nous parlerons donc plus d’un demi café pour ce prix.

Voici à peu près la quantité de café que l’on peut se payer à Paris avec 4 euros. Encore que le dessin soit trompeur : ce n’est pas par ces vêtements qu’il passe…on ne l’appelle pas « jus de chaussette » pour rien.
Et moi, j’étais tout fier de mon côté « je prends des bouquins au hasard, je laisse le destin choisir pour moi, je refuse les choix de la société de consommation, révolution !, JK Rowling tu peux aller te faire voir chez les Serpentars ».

JK Rowling : Une place à prendre. Quel titre idiot. « Le mystérieux inconnu », c’est bien plus original.
Le début me met en confiance. De plus, un subtil orgueil m’empêchait d’admettre que j’avais pu me tromper. (Soit dit en passant, cela démontre l’incroyable perversité de l’auteur : IL EST CAPABLE DE BIEN ECRIRE, le saligaud).
Voyez plutôt la première phrase :
« Le 24 avril 190… vers six heures du soir, un navire, battant pavillon anglais, stoppa à l’entrée du vieux port de Marseille et, aussitôt, hissa le drapeau jaune pour demander le service de santé. »
Sincèrement, ça passe. C’est plat, terne, tout ce que vous voulez, mais ça passe. Les mots sont dans un ordre à peu près cohérent, on pourrait se laisser tenter par la ligne suivante. Certes, une légère surabondance de virgules, on se dit que ça évoluera (ce ne sera pas le cas). On ne comprend pas forcément ce besoin de cacher le dernier chiffre de l’année, sans doute mettre une part de mystère (d’ailleurs ce sera la chose la plus énigmatique de l’histoire. Je rappelle qu’il s’agit d’un bouquin policier).
Alors on continue.
Et le drame arrive.

