Histoire d’écrire #38 : comment décrire les tourments intérieurs d’un personnage

Nous avons vu les différents types de narrateur ces deux dernières semaines. Voyons désormais un cas d’école : comme décrire les tourments intérieurs d’un personnage, en fonction du point de vue choisi ?

Petit rappel : nous avons vu quatre types de narration différentes : narrateur externe (ou objectif), narrateur omniscent, narrateur focalisé, narrateur interne (première personne).Ces differente types de narrateurs peuvent se classer par un ordre particulier, en fonction du focus que l’on fait sur le (les) héros. Plus on s’approche du narrateur à la première personne, plus l’attention est portée sur le personnage, et sa vision des choses. Cela impactera aussi la traduction des ressentis des personnages.

Commençons par l’exception : le narrateur externe.

Pour rappel, le narrateur externe est un point de vue où le narrateur ne sait rien des intentions des personnages. Il ne fait qu’observer ce qu’il se passe, et le décrit. En gros, c’est le point de vue d’un spectateur devant un film (sans narration).

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Mais alors, comment décrire les tourments d’un personnage ? Et bien, comme dans un film, justement. Par suggestion. Vous pouvez bien sûr le faire pleurer ou rire, pour signaler sa joie. Vous pouvez le faire parler, pour décrire ce même sentiment. Mais il y a d’autres manières, plus subtiles. Un menton qui se crispe. Une voix qui se voile. Un mot simple, venant d’une personne habituellement bavarde. Pas la peine de dire exactement le tourment que vit le personnage. Laisser une part d’imagination au lecteur. C’est toute la difficulté, et la beauté, de ce type de narration. Et cela peut être aussi la plus directe, puisqu’il n’y a pas besoin de décrire au lecteur ce que le personne ressent. Il le devine, on abroge ainsi l’étape intermédiaire de l’explication narrative, plus claire, mais qui offre de facto une distance par rapport aux ressentis.

Le narrateur omniscient.

Dieu, en quelque sorte. Le narrateur omniscient se balade d’un personnage à l’autre, sait tout, connait tout, pourrait techniquement raconter la fin de l’histoire au moment même où celle-ci commence. Il parlera donc des tourments intérieurs d’un personnage de la même manière que le reste : avec la distance et la hauteur propre à son statut. Un exemple, parmi tant d’autres, Zola, et ses Rougons Macquarts. Ce qui est logique, comme le but assumé de Zola est de raconter les moeurs d’une époque, sous tout ses aspects, y compris les ressentis des personnages.

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Cette hauteur impliquera plus une analyse des sentiments que l’expression des sentiments eux-mêmes. Ils seront décortiqués, expliqués, mis en relief. Le lecteur se dira :

« Je comprends ce que le héros ressent »

plutôt que :

« Je ressens ce que le héros ressent ».

Le narrateur focus.

Nous arrivons sur le cas du narrateur intermédiaire entre la distance et l’intime. Le narrateur se situe encore à la troisième personne, mais n’est plus plus omnipotent. Cette fois, nous sommes attaché à un seul personnage et, à quelques exceptions près, nous voyons le monde à travers ses yeux, sa connaissance, ses ressentis. Mais à la troisième personne.

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Reprenons cet exemple !

Par définition, la traduction des émotions du personnage sera plus directe, moins analytique. Mais la troisième personne créée, encore, une distance. C’est à la fois une force et une faiblesse. Force, car nous pouvons décrire des émotions que le personnage ne parviendrait peut être pas à expliciter lui-même. Faiblesse, car cette distance, par son existence même, dénature la transmission même de ces émotions. Si elles ne sont plus analysées, comme avec le narrateur omniscient, elles ne sont pas encore ressentis. Elles sont expliquées.

Narrateur interne.

Rédiger une histoire à la première personne est plus compliqué, car on est « enfermé » dans une seule perception de l’univers. De plus, surgit une question : est ce que le narrateur se décrit ses sentiments à lui-même, ou s’adresse-t-il au lecteur ?

Vaste question. Et pour avoir une piste de réponse, il faut se pencher sur un autre paramètre : à quel temps relate-t-on l’histoire ?

Narrateur interne : au passé ou au présent ?

En effet, le choix du temps n’est jamais neutre, et c’est encore plus le cas quand il s’agit du narrateur interne. Pourquoi ?

Au passé

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Car un narrateur interne au passé raconte l’histoire. Il l’a donc vécu. Il s’en est (généralement) sortit. Il possède une réflexion sur les évènements, et sur ses propres ressentis. Par conséquent nous pouvons déduire qu’il s’adresse à quelqu’un (connu – s’il rédige ses mémoires, ou raconte cette histoire à une tierce personne, ou inconnu – donc le lecteur). Il va ainsi rendre ses tourments intelligibles, puisque le but est d’expliciter.

Au présent

Le bizarre incident du chien pendant la nuit par Haddon
Tout n’est pas au présent dans ce superbe roman mais il est très difficile de trouver un livre, écrit entièrement et à la première personne, et au présent !

Quand le narrateur interne relate l’histoire au présent, c’est une autre paire de manches ! Retroussons les, et voyons cela :

On ne raconte pas une histoire au présent. On a la vit. On subit l’instantané. L’imprevu survient, et altère directement la narration puisque le narrateur, par essence, ne s’y attendait pas.

Et dans une narration interne au présent, à qui est adressé l’histoire ? Vaste question. Généralement, il n’y a plus de destinataires connues. Et le destinataire implicite – le lecteur, n’existe pas (dans la théorie, bien sûr, puisque vous lisez l’histoire). Le fameux quatrième mur est complètement fermé et nous, lecteurs, sommes des intrus dans cette histoire qui ne nous concerne pas.

Suivre l’histoire d’un narrateur interne au présent, c’est comme se brancher sur l’esprit du héros, à son insu et que nous lisons en temps réel son interprétation de la réalité. Et dans cette perception forcément subjective, l’environnement extérieure et les tourments interieurs se mêlent.

Prenons exemple sur vous. Vous regardez un objet, chez vous. Y voyez vous seulement un objet ? Non. Vous y acollez un souvenir, une estimation, un jugement. Subjectivité. Pensées et réalité se mêlent. C’est ce mélange de perceptions, de ressentis et de faits, qu’il faut s’attacher à décrire.

Et puis, survient ensuite un autre problème. Sommes nous capable à tout moment d’analyser ce que nous ressentons ? Généralement, non. Nous ressentons, c’est tout. Sauf que le lecteur, lui, à besoin d’une retranscription. Alors, comment faire ?

Et bien c’est compliqué ! Quand vous, humains, avez peur, vous ne formez pas spécifiquement la phrase « j’ai peur ». Vous le ressentez. Cela suffit. Mais il y a ce sacré lecteur. Comment lui faire comprendre, à lui, ce qu’il se passe dans la tête du personnage, alors que celui-ci n’a pas besoin de le faire lui-même, et qu’il n’a même pas conscience qu’un lecteur scrupte ses pensées ?

Et bien, c’est compliqué ! Et curieusement, le narrateur objectif, que nous avons vu plus haut, bien qu’impersonnel, peut y arriver plus facilement, en ne faisant que suggérer les émotions via les actions des protagonistes. Paradoxe !

Mais voici quelques trucs éanmoins, qui permettrons l’expression des sentiments. Je me concentre sur le narrateur interne, car cela me semble être le plus compliqué, mais ces astuces pourront tout de même s’appliquer aux autres types de narration.

Conseils pour décrire les tourments intérieurs d’un personnage sans passer par la simple description.

La description physique.

Puisons justement dans les trucs et astuces du narrateur objectif. Rien n’empêche de décrire, au présent, les palpitations physiques qui témoignent de notre état d’esprit. Le coeur bat la chamade (cliché, je sais). Les larmes coulent. Tout cela peut s’appliquer aussi au narrateur interne.

Évolution de la perception subjectif du décors.

Nous l’avons vu, chez le narrateur interne, réalité et perceptions se mélangent. Il est donc possible d’altérer cette réalité pour transmettre des émotions. Le temps s’arrête, car il est amoureux. Le sol tangue, car il est ivre. Les visages lui paraissent soudain plus menaçants, car il a peur. Pour chaque personne, la réalité qu’il perçoit est une interprétation de son cerveau. Et de son état d’esprit.

Images corporelles.

Quand on ne sait pas écrire qu’on a peur, on peut le dérire. On a l’estomac noué. On est dévoré de l’intérieur. Ce n’est pas exactement une déformation de la réalité, mais une description imagée des ressentis physiques.

Les métaphores.

Le feu de l’amour vous consumme ? Vous êtes glacé de terreur ? Bravo, vous maîtrisez le difficile travail d’orphèvre de la métaphore !

Variation de styles.

L’ecriture est l’âme du narrateur. Le style est un outil, qui peut évoluer. Changez de rythme. Des phrases alambiquées témoignent de la confusion du personnage. Des phrases plus courtes cognent en rythme avec un cœur qui bat la chamade.

Le rythme n’est pas leur seul à changer. Les sons, aussi. La bûche craque et croque les copeaux clairsements le feu ? Parfait et l’assonnance en « k » renforce cette sonorité cassante. La torpeur et la langueur saisissent le narrateur ? Tout aussi bien.

Il y a pleins d’autres manières ! En voilà quelques unes. En avez-vous d’autres ? L’espace commentaire est fait pour vous !

En conclusion : chaque type de narrateur, combiné au temps de narration, va impacter la manière de décrire les émotions de vos héros. Plus vous vous approchez de votre personnage (omniscient > focus > première personne), plus les émotions deviennent des ressentits, et moins la présence d’un destinataire (la personne recevant l’histoire) n’est évidente. Chaque type possède ses avantages et ses défauts. Aucun n’est meilleur. Par contre, un correspondra mieux à votre histoire. Choisissez avec attention. Mais n’oubliez pas :

Les différentes catégories de narrateur que je viens de mettre en avant ne sont pas hermétiques ! Voyez plutôt cela comme des repères, et vous pouvez passer de l’un à l’autre en connaissance de causes, en voyant les avantages des uns, et des autres. Connaître les catégories qui façonnent une histoire n’est pas restrictif, n’est pas anti-créatif, au contraire même, si on sait comme les utiliser à notre manière, et briser les frontières.

A bientôt !

A propos Antonin Atger

Ecrivain, mon livre Interfeel est disponible aux Editions Pocket Jeunesse : https://www.lisez.com/livre-grand-format/interfeel/9782266248280
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2 commentaires pour Histoire d’écrire #38 : comment décrire les tourments intérieurs d’un personnage

  1. Instructif et agréable à lire…

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