
On ne prête pas d’attention aux faits divers. Ni à celui qui les écrit. Tant mieux. Pour ce que j’accomplis, je ne demande qu’à être le plus insignifiant possible.
Car vous aviez raison depuis le début. Les faits divers, c’est mon œuvre.
Ces cinq lignes en marge du magazine, c’est moi. Ces quelques mots qu’on lit rapidement lorsqu’on ne veut pas réfléchir à l’actualité, c’est moi. On se dit que c’est affreux, tous ces morts, tous ces accidents, mais c’est la vie que voulez-vous, et on tourne la page pour se renseigner sur le conseil minceur du jour.
Parfait. Survolez ces lignes, ne vous y arrêtez pas. Car si on le faisait, je finirais en prison. Ce que vous avez presque réussi à faire…
J’ai été le plus rapide.
Je vais commencer par le début, vous comprendrez mieux. Ne vous inquiétez pas je vais faire vite, je sais bien que vous n’avez pas beaucoup de temps.
Je suis quelqu’un de banal. Pas même extrêmement banal, ce qui me distinguerait. Banalement banal. Chacun de mes gestes, chacune de mes pensées est imprégnée de cette banalité.
J’ai toujours voulu être un créateur. Au début je souhaitais être écrivain, mais je n’avais aucun talent. J’ai décidé d’être journaliste, mais je n’avais aucun talent. Je me suis donc rabattu sur les faits divers. Un emploi à la hauteur de mes capacités.
Pas de mes ambitions.
Je suis d’ailleurs le propre fait divers de ma rédaction. Celui qui est là simplement pour occuper un peu d’espace, combler un vide. Je suis situé en marge, au bout du couloir. A droite, les toilettes, à gauche, mon bureau. On ne me salue que lorsque l’on me croise à la machine à café – car j’aime beaucoup le café.
J’ai longtemps souffert. J’étais frustré, triste, malheureux, blessé par cette indifférence. Un jour, j’ai compris qu’il s’agissait en réalité de mon plus grand avantage. Dans la protection de cette ignorance je pouvais déployer les trésors de mon imagination. Devenir le créateur que j’avais toujours rêvé d’être.
Ma vie a changé.
Je me rappellerai toujours de ma première fois. Excité, angoissé, soucieux de réussir, peur d’être déçu. Il faut dire que j’attendais ce moment depuis si longtemps…Je me suis installé devant mon bureau, j’ai pris une feuille vierge et j’ai écrit, d’un seul coup, dans un jet d’encre, mon premier fait divers.
« Un jeune homme est retrouvé mort dans un accident de voiture à la sortie d’une boîte de nuit ».
Un peu court, un peu maladroit mais c’était le premier. Je n’osais pas aller plus loin. Je l’ai recopié sur ordinateur, envoyé à mon directeur de publication à 16 : 50, juste avant le bouclage. Il allait être dès le lendemain matin imprimé dans le journal. Le compte à rebours était lancé, il me fallait maintenant lui donner vie. J’ai dû trouver le bon endroit, la bonne personne, le bon véhicule, saboter les freins – alors que je ne connais rien en mécanique, attendre dans ma propre voiture qu’il ressorte, démarre le moteur, parte. Je l’ai suivi le cœur battant. Mon excitation grandissait au fur et à mesure qu’il accélérait….
L’explosion arriva. Ce fut l’un des plus beaux moments de ma vie.
Depuis ce jour je ne me suis jamais arrêté. J’ai toujours le même rituel, j’envoie le fait divers à la dernière minute et, saturé d’adrénaline, j’ai la nuit pour accomplir mon œuvre. Assez timides au départ, mes mots – et mes gestes – sont devenus assurés. Dorénavant, je suis entreprenant. Je prends des risques, mon imagination étant ma seule limite. Le jour, je suis l’indifférence incarnée. La nuit, je fais plier la réalité à mes désirs créatifs.
Tenez, l’un de mes derniers, que vous connaissez sûrement :
« Une jeune fille glisse sur un gâteau au chocolat. Elle tente de se raccrocher à un jambon cru entier de quinze kilos, mais ce dernier lui tombe dessus et l’assomme mortellement. »
Pour le gâteau au chocolat, ça allait. Par contre je ne vous raconte pas la difficulté de trouver un jambon entier à deux heures du matin. Cela fait partie du jeu. Ce plaisir d’imagination pure et de contraintes techniques… c’est ce que je cherche.
Alors, bien sûr, il y a le problème des dates. Le journal sort le matin et les informations qu’il contient viennent à peine d’être découvertes par la police. Il est donc impossible qu’elles aient été écrites la veille. Je vous le dis, c’est l’effet fait divers. Personne n’y prête attention.
Sauf vous.
Je vous ai repéré à la rédaction. Vous preniez l’air de rien quelques renseignements. Je me suis immédiatement méfié. J’ai demandé votre nom et retrouvé votre adresse dans notre liste d’abonnés. J’ai observé vos habitudes jour après jour. Maintenant, grâce à vous, j’ai enfin pu créer ce que je considère comme mon chef d’œuvre. Là où la fiction façonne elle-même sa propre réalité. La prophétie auto-réalisatrice. C’était risqué. Très risqué. Tout s’est pourtant déroulé comme prévu. C’était écrit.
Maintenant c’est fini. Mais je vous devais une explication. Devoir moral. Après tout, vous avez été mon unique adversaire et j’ai pris grand plaisir à ce petit duel. Merci donc. Adieu maintenant.
Elle avait fermé les yeux depuis longtemps mais il était sûr qu’elle l’écoutait encore. Elle s’était investie dans cette affaire depuis bien trop longtemps pour ne pas vouloir connaître tous les détails. Même dans la situation actuelle.
Cela avait commencé il y a cinq mois quand elle avait remarqué l’annonce d’un accident dans le journal avant même que son équipe de police n’arrive sur les lieux. Puis elle avait oublié. Deux mois plus tard la situation s’était reproduite. Elle en avait parlé à ses collègues, ils avaient éludé le problème d’un haussement d’épaule. On ne prête pas d’attention aux faits divers. Elle avait mené sa propre enquête. Elle était passée quelquefois à la rédaction pour avoir des précisions et s’était abonnée au journal qu’elle lisait quotidiennement. Elle avait son petit rituel. Tous les matins elle sortait de sa chambre pieds nus, enroulée de son vieux peignoir jaune, noyé par la brume pré-caféine du réveil. Elle faisait chauffer sa cafetière italienne déjà remplie. Pendant ce temps, elle allait chercher le journal dans sa boîte aux lettres. Après s’être versée une tasse et en attendant que le café refroidisse, elle lisait le journal posé sur la table, la cafetière encore à la main. Elle commençait bien sûr par les faits divers.
Elle nota au fil de ses lectures de plus en plus d’invraisemblances. Mais les jours passaient, et son propre raisonnement perdait de sa propre cohérence. Elle voyait un signe, un symbole, un message dans chaque mot et elle soulignait, entourait, raturait tout ce qui était à portée de son stylo. Obsédée par les faits divers, ses raisonnements devenaient irrationnels et le peu de crédibilité que ses collègues portaient à cette affaire disparut complètement. Elle commençait à devenir inquiète, tendue, paranoïaque. Elle avait la constante impression d’être suivie, paniquant pour rien, se maudissant d’oublier sans cesse de fermer la fenêtre de sa maison après avoir terminé sa cigarette le matin.
Puis aujourd’hui, peignoir jaune, pieds nus, cafetière à la main, elle avait commencé sa lecture habituelle. Elle tomba sur ce fait divers :
« Une jeune policière trébuche dans sa cuisine et se cogne mortellement la tête. Lorsqu’elle est retrouvée, son peignoir jaune était imbibé de café et de sang. »
Elle eut le souffle coupé et fut prise de vertige. Elle lâcha le journal et la cafetière s’écrasa, brûlante, sur son pied. Le choc lui fit perdre l’équilibre, son front percuta l’angle de la table, elle atterrit par terre à moitié inconsciente. Le sang coulant de son crâne se mêla au café fumant répandu sur son peignoir.
Une ombre s’approcha d’elle et lui parla longtemps, longtemps…jusqu’à ce qu’elle sombre définitivement.
Il s’arrête de parler. Cela ne sert plus à rien désormais. Il s’approche en prenant soin de ne pas marcher sur les différents liquides répandus sur le sol et saisit le journal avec précaution, qu’il range dans sa poche. Il regarde la scène une dernière fois avec un large sourire.
Alors qu’il va partir, il hésite puis revient vers la table, saisit la tasse et boit le café désormais à parfaite température.
Il aime beaucoup le café.


















Histoire d’écrire #56 Focus Interfeel : la vie après Interfeel.
C’est donc le dernier article de cette série, initiée il y a un peu plus d’un an !
Comme vous l’avez compris, ces articles suivaient, justement, le processus de création d’un livre. Des questionnements premiers (en janvier), aux techniques motivations, puis les conseils pour l’écriture à proprement parler, début, milieu, fin, et enfin la vie après la publication !
Je voulais conclure cette série en, déjà, vous remerciant si vous me suivez depuis le premier ! Affichez vous en commentaire si c’est le cas, que je vous congratule directement !
Et puis faire un article plus personnel, sur les choses qui ont changé, pour moi, après la sortie d’Interfeel.
Le train de vie d’une rock star (la drogue en moins)
Je rigole, mais : il s’est passé de nombreux mois où chaque weekend, j’étais en vadrouille. J’ai traversé la France, par trains, par trains ratés puis récupéré, par voiture (bouh !), et j’ai rencontré des lecteurs aux quatre coins du pays. De tout âge (le premier qui me sort que les jeunes ne lisent plus…), et tous sympa ! J’ai rencontré des libraires, qui se battent pour faire tenir leur magasin, poussées (accord de majorité) par la passion, l’envie de partage. Dans tous ces échanges, c’est ce qui revient. Pourquoi tenir une librairie ? Certainement pas pour ce faire un paquet d’oseille. Plutôt : pour échanger, faire découvrir une petite perle au lecteur, perle qu’il n’aurait certainement pas trouvé en suivant l’algorithme d’Amazon, par exemple.
J’ai croisé des responsables de festival, des bénévoles, tous poussés par cette envie de partager la culture et le savoir, à la fois attentif à l’accueil des lecteurs qu’à celui des auteurs. De rares expériences désagréables (il en faut), beaucoup de bons souvenirs.
Me concernant, ce qui m’a le plus touché n’est pas la sortie de mon livre, mais les retours des lecteurs. Sur les sites, les blogs, bien sûr, mais aussi les quelques messages, personnels, que j’ai reçu, comme celui-là :
Où une autre ado qui m’a contacté par Instagram pour me dire que mon livre lui avait redonné goût à la lecture. J’aime bien écrire des histoires, attention. Mais la solitude pèse, parfois. Savoir que ces créations touchent, émeuvent, est indescriptible ( pour paraphraser Ana). Et implique une responsable envers les lectrices et lecteurs : essayer de faire des histoires encore plus belles.
Le statut :
Être écrivain, ou simplement dire qu’on est écrivain, changé beaucoup de choses. Lorsqu’on est en « représentation » au sein des salons, ou des écoles. Mais aussi dans la vie privée.
Le rôle de l’écrivain.
Quand je suis en dédicace, par exemple, je suis assez naturel. C’est à dire que je peux faire des blagues, chambre un peu (je suis un petit rigolo, oui oui). Or il ne faut pas oublier quelque chose : vous n’êtes désormais plus uniquement vous, mais aussi vous, auteur. Celui qui parle à cette lectrice, ce lecteur, n’est pas uniquement une personne. C’est l’auteur du livre qu’il, elle a aimé. Qu’il, elle va découvrire. Une des erreurs est de se sentir gonfler des ailes et pousser les chevilles (ou l’inverse), et de devenir pédant au possible. L’autre erreur, est de faire comme si de rien n’était. Comme si on n’était qu’une personne random.
Parfois la personne ne veut pas parler. Souvent la personne ne voit en vous que l’auteur (en même temps c’est normal, elle ne vous connait qu’ainsi), et peut mal intérprêter une blague, même anodine. C’est une histoire de dosage, et de feeling. En fonction de la personne, de sa timidité, sa véhémence, on peut se permettre l’humour, ou simplement le sourire respectueux. Certains nous chambrent directe, et on peut se faire plaisir. Certains sont plus dans la retenue, et il faut le respecter. Avec l’expérience, vous verrez. Et cela vous apprendra à (encore mieux) lire les personnes. Toujours utile, pour vous, et votre écriture !
Le statut de l’écrivain.
Mais l’influence de l’écrivain transparait également dans la vie privée. Mettons une scène de rencontre ordinaire, autours d’un bon repas, d’une tablée :
Et là généralement, le silence se fait, flatteur, certes, mais génant aussi. Et après, votre statut change. C’est désormais l’écrivain qui parle, même pour expliquer que ce gigot n’est pas très cuit.
Bon, soit vous rêviez de ces moments où l’attention est tournée vers vous et vous kiffez, tant mieux ! Vous êtes alors celui qui a tenté, réussis, de vivre par son art. A titre personnel, je suis à la fois flatté et géné. Généralement, ensuite, des questions arriveront (presque toujours en fait), par ce que votre métier n’est pas anodin, et l’objet de fantasme. Si vous souhaitez rester dans votre coin à vous plaindre de la froideur de votre gigot, c’est raté ! Et je vous préviens, après, chacune de vos remarques sera passés au prisme de la « caution culturelle » de la table 🙂 !
Ce n’est pas un GROS problème, attention. En gros un problème d’artiste, et beaucoup seraient bien content de l’avoir. Mais je voulais simplement prevenir de ce changement de statut. Il arrive, que vous le vouliez où non. Et alors, les gens écouteront, même si tout ce que vous dîtes sera d’une banalité monstrueuse.
– Quel génie ! »
Bref, quoi qu’on fasse, on est toujours catalogué. Heureusement, le statut d’écrivain n’est pas le pire :).
Voilà ! Cet article conclue un an de conseils d’écriture, initié en janvier. J’ai pris grand plaisir à les écrire, et à échanger avec vous. J’espère qu’ils vous ont plu, amusées, parfois, intéressés, souvent. Bon réveillon, et je vous retrouve en début d’année prochaine pour plein de nouvelles surprises !
A très vite et… À vos stylos !
Antonin A.
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J’espère que ce (dernier) conseil d’écriture vous a plu !
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